Paris qui s’allume

Voir la nuit qui s’étoile et Paris qui s’allume.
— François Coppée


Paris 13e, mars 2018

Paris la nuit 

Si vous avez eu la chance de vivre à Paris quand vous étiez jeune, quels que soient les lieux visités par la suite, Paris ne vous quitte plus, car Paris est une fête.
— Hemingway


Photo : Paris, juin 2017

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Les princes

« Le temps est déréglé, non ? Un jour, c’est comme en été, et le lendemain le parebrise de ta voiture est recouvert de givre. Après, il pleut sans discontinuer, et le ciel est lourd, comme pendant un hiver nucléaire… Remarque, ajouta-t-il, qu’est-ce que j’en sais, moi, de l’hiver nucléaire ? Ce n’est pas le climat, ce sont les hommes qui sont détraqués. La terre ne tourne plus rond, je dis qu’il faut quitter la ville. Il nous faut fuir cette putain de civilisation, le combat de coqs des politiques, l’arène des gladiateurs à quoi ressemble un open space, les petites querelles intestines, les ego jamais à leur juste place ; et puisque tout fout le camp, autant prendre soi-même la tangente, non ? »

— Qu’est-ce que tu crois ? Je lui ai dit. Tu crois que tu peux partir comme ça ? Regarde ton acte de naissance : Le présent contrat est conclu pour avoir effet en tous lieux tout le temps : la libération est loin. Les princes de la noirceur ont le verbe majuscule, mais les fous n’intéressent que les enfants tristes. Tu peux bien aller où tu veux, tu ne feras jamais que courir ; ce sont les dieux qui dansent au-dessus de la mêlée. Nous, on paye notre place au paradis en indice boursier, à fort taux d’intérêt. Non, mais, regarde-toi : tu étais un champion en pleine gloire et voilà que tu vas d’un repaire l’autre comme une bête traquée.

— Le chasseur a usé presque toutes ses cartouches, mais sa dernière balle sera pour moi, je sais. Seulement, vois-tu, je voudrais que ma tristesse s’éloigne quand je ferme les yeux.

On est resté longtemps en silence à contempler nos verres, puis il a marmonné : « un jour, j’ai croisé une muse et j’en ai tiré mon parti. Elle a cru que j’étais quelconque, mais j’ai bu son venin ; je vais par des chemins tortueux son poison dans mes veines. Sa beauté s’est fanée, la voici seule et moi je suis le vent, je suis la terre battue, le feu qui embrase les cœurs tendres, je suis l’eau des rivières, mais on me retient prisonnier au fond d’une bouteille ».

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Le grand braquage

Pardonne ma faute : elle est grande ! (Psaumes — 25, 11)

La nouvelle civilisation intelligente fabrique des crises à répétition tandis que des astronautes voyagent vers des constellations inconnues. La vie sur Mars est hors limites, mais ils verront bientôt des pyramides se dresser aux confins de la Voie lactée.
Des géologues, prisonniers sur la Lune, interrogent le Très-Haut dans une boule de cristal. Ils lui demandent ce qu’il y a qui survit quand on devient poussière. Que devient le savoir ? Est-ce que l’âme existe et flotte-t-elle libre et sans visage, ou tout ceci n’est-il qu’un mensonge de plus ?
Nous voilà devenus extraterrestres, insensibles à la vie. Nos cerveaux stériles ne conçoivent que le mal, et l’exploitation de nos connaissances a tué la planète bleue. Nous-mêmes sommes des morts en sursis. Y a-t-il seulement encore une sentinelle qui veille sur nous à l’aube de notre disparition ?

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Un nouvel objectif

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Un nouvel objectif : publier moins, écrire plus. Écrire plus long, peut-être, et laisser les textes reposer. Deux mois, et à la relecture, les scories sautent aux yeux. Deux mois encore, et c’est une réécriture rageuse : ratures, déplacements, pages arrachées. Donner du temps au temps, quand on a l’impression soi-même d’en avoir si peu, n’est pas la moindre des gageures. Mais ce temps-là est précieux, on le découvre en avançant. Et puis, et puis, ne pas faire lire avant la complétion, même à celle qui est proche : conseil fort avisé glané chez Stephen King.

Un nouvel objectif : se tenir éloigné du monde, pour se retrouver soi. Publier moins, aussi, sur les réseaux sociaux : sollicitations insensées, le pro se mêle trop au privé pour que ça ne nécessite pas de se protéger un peu.

Un nouvel objectif : Un Carl Zeiss Planar T* 1.4 50 mm, acheté une poignée de figues dans un vide-grenier, le Carl Zeiss avec quelques autres optiques, montées sur un appareil Yashica FR, vendus en lot tout ça, qui appartenait au grand-père dit le vendeur, remisés dans un coin depuis quarante ans. Fixé sur mon SONY, c’est une merveille, parce que cela oblige à recourir aux réglages manuels, et c’est un jeu nouveau, la mise en pratique de théories patiemment apprises qui reviennent tout à coup.

Un nouvel objectif, voilà : se faire plaisir. Écrire, photographier, avancer à tâtons, mais avancer pour soi.


Photo : l’un de mes chats, victime plus ou moins consentante de mes nouvelles expériences photographiques

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La nuit mosaïque

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Photo : un soir, devant le restaurant « la Boissonnerie » — 69, rue de Seine, Paris, septembre 2016.

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La nuit cardinale

Je me rappelais la nuit. J’avais fait un pacte. Ce ne serait pas moi, qu’on retrouverait tout à la fin, le visage blême, la bouche pleine de colère. J’attendais la longue nuit, j’attendais l’hiver des insomnies, la grâce des heures sans sommeil, quand passe la douleur des yeux rougis, meurtris de ne plus se fermer, quand le dérèglement méthodique du corps ouvre des portes invisibles. Arriva l’heure de la vision claire derrière la vision trouble ; quelqu’un se récriait, mais c’était la vérité, si longtemps poursuivie, enfin, qui s’imposait.
Côte à côte, je vis un gamin et un vieil écrivain. L’enfant avait du style. L’écrivain était un homme sympathique. La vie elle-même est une fiction, me dis-je. Une histoire triste qui n’a rien à voir avec moi.
La pluie grattait le sable. J’avais beaucoup dormi et trop peu rêvé, mais je m’étais éloigné du rivage. Je flottais, immobile, entre le ciel et l’eau dans l’attente du naufrage. Je me souvins de mon adolescence. Vers ce temps-là, je préparai l’avenir dans un faux bruit d’euphorie qui n’était qu’une fuite en avant. Ensuite vinrent les regrets amers, mais il était trop tard. J’avais planté avec désinvolture tout au long de ma vie et la récolte, aussi maigre fût-elle, arrivait à maturité. Ma mémoire fautive était mon pays d’autrefois. Mes mots coupés, je les liais en gerbes, les entassaient en meules, et ils formèrent des livres ; pauvres livres imparfaits qui sont les pierres chaudes de ma maison où passent encore, à travers les bardeaux, les étoiles qui m’émeuvent et la pluie qui vient mouiller mes rêves. J’ai des histoires en moi qui sont autant de mensonges, à l’heure où les protagonistes ont rejoint l’autre rive.
Me voici à l’entrée du temple et j’hésite entre le vestibule et l’autel, le souffle un peu court et les mains tendues vers le soleil, mes mains tachées de sang qui firent éclore des guerres et des œufs de vipères, mais j’ai l’oreille sourde aux pêchés, mon corps tout entier jamais vraiment présent au monde, marqué depuis l’enfance du sceau de l’infamie. La malédiction me poursuit, ayant trop tôt perçu l’infini dans les livres.

Je vais sans sommeil ni contraintes, et sans certitude de me libérer des entraves. Au-delà de mes jours, la beauté étreindra la tristesse et mes récits alors seront comme des bouquets de roses, les dernières notes d’une musique sauvage portant l’ivresse lancinante d’un feu jamais éteint. L’amour est une fleur nue, une veine bleue, comme un nouveau printemps. Ainsi, j’affermis mes paroles à mesure que je marche, fidèle à des fantômes qui me regardent faire, sans un geste pour me délivrer de la nuit. Seulement, la nuit est belle, pour qui la reconnait.

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