il pleut | tout un été d’écriture

Tornado Alley : l’allée des tornades… la zone la plus active est la région des Grandes Plaines, entre les Rocheuses et les Appalaches. Le ciel, assombri par les nuages, pèse sur Topeka. L’entonnoir se forme à la base des cumulonimbus : un tourbillon, le cisaillement des vents dans la basse atmosphère. La nuit s’ouvre en plein jour ; un jour noir pour un monde sans espoir. Les cellules orageuses se déchaînent. Accélération du signal électrique vers les zones synaptiques : l’esprit s’ouvre à la rêverie en contemplant le ciel qui se déchire. Quand la vraie nuit rejoint enfin la part noire du jour, il faudrait s’abriter au sous-sol, mais le ciel trace une voie magique. Des choses volent qui ne devraient pas voler. L’univers se retourne. Densité absolue : pour un instant, l’âme est au diapason du monde.
Derrière la lune, dit-on, au-delà de la pluie, il y a une terre où les rêves se réalisent. Il faut attendre encore, il y a un chemin à trouver. Un pas, deux, sur la route, face aux vents violents, regarder le couvercle qui s’apprête à sauter et ce qui s’en échappera recouvrira les murs noirs d’un bleu gris beau comme un ciel d’automne sans aucun nuage. Un ciel d’automne en plein été.
Un ciel d’espoir.
I have a feeling we’re not in Kansas Anymore.


Tout un été d’écriture #8. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
(et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

Là tout auprès mais… | tout un été d’écriture

Je dormais dans ta mémoire
Et tu m’oubliais tout bas
Ou c’était l’inverse histoire
Etais-je où tu n’étais pas
— Louis Aragon

Il a scruté les cartes, fatigué ses yeux sur les vues satellites ; il s’est promené virtuellement dans le quartier, il a regardé des vidéos aériennes prises par des drones, mais il n’a jamais retrouvé la rue ni le block. Il se souvient pourtant rejoindre downtown en bus, l’arrêt en face des buildings abritant Macy’s et la Power & Light co., emprunter, derrière la gare routière, les petites rues jusque chez Mari.
Macy’s a disparu. La Power & Light co. s’appelle aujourd’hui Westar Energy Inc., toujours au 818 S Kansas Ave., mais il ne reconnaît rien. SW 6th Ave., SW 7th Ave., SW 8th Ave. ? Non. SW Western Ave. ? SW Willow Ave. ? Pas plus. Ni l’immeuble où vivait Mari, ni le petit pavillon où habitait Donna, à quelques centaines de mètres de chez elle. Donna et son fils trisomique. Il n’a pas oublié les discussions avec cette femme qui élevait seule son gamin, qui leur laissait son fils et sa maison les week-ends, serveuse dans des lieux improbables avec des horaires impossibles. La maison, typique, avec son porche en bois, un fauteuil à bascule, la moustiquaire sur la porte d’entrée. À l’intérieur, la cuisine, tout de suite à droite, donnait sur une arrière-cour, minuscule et envahie par les mauvaises herbes ; à gauche, le séjour, quelques chaises autour d’une table, où s’entassaient les papiers : factures, brochures et coupons de réduction découpés dans le journal et regroupés en tas. Tout de suite à droite en entrant dans le séjour, il y avait la chambre. À peine la place pour le lit, et les volets jamais ouverts : Donna part avant le jour et rentre à la nuit tombée, et tous les week-ends, quand le gosse fait sa sieste, Mari et lui font l’amour dans ce lit.
Certaines nuits en semaine il dort chez Mari, et la mère inquiète ne sait plus comment gérer sa fille, elle a peur qu’elle fasse comme l’autre, la demi-sœur, enceinte à 16 ans, mère-fille et sa vie foutue, et lui, bien sûr qu’elle l’aime bien, la mère de Mari, et elle le croit sérieux quand il lui dit qu’il veut épouser sa fille, ça l’a fait sourire, mais elle sait aussi qu’il doit repartir : un jour tu ne seras plus là, elle lui dit, et lui il dit : pas si j’épouse Mari. Si je l’épouse, je reste, et Mari elle s’agace, elle dit ça suffit, on a école demain, maman ! et elle l’entraîne dans sa chambre et claque la porte, et la mère crie depuis son fauteuil dans le salon : be nice, kids, try to be nice, mais déjà ils ne l’entendent plus, déjà Mari est nue et il se jette sur elle.
Parfois, il se réveille la nuit, et il sort sur le perron. Il ne faut pas, lui dit Mari, tu sais que c’est dangereux. Il sort quand même et il s’assoit en haut des marches, il fume une cigarette en regardant passer les gens qui sortent du liquor store au coin de la rue, pressant le pas lorsque la plainte de la sirène d’une voiture de patrouille vient déchirer la nuit. Un soir, il entend un coup de feu, et tout de suite après, deux voitures les gyrophares et la sirène hurlante passent en trombe sous ses yeux. Voilà : ça, c’est l’Amérique ! il se dit.
Le dimanche matin, parfois, il regagne seul le centre-ville à pied, traversant le quartier, les gamins jouent dans la rue au baseball, une voiture est montée sur des parpaings, capot ouvert et le propriétaire s’extirpe de dessous au moment où il passe, jean sale, t-shirt blanc avec roulé dans la manche son paquet de cigarettes. Sans doute que des gamins jouent toujours dans la rue, le dimanche matin. Un type doit bien réparer sa voiture, quelque part. Certains soirs, les flics s’élancent toujours, sirène hurlante. Il n’a pas retrouvé la rue ni le block, ni rien reconnu du quartier. Ni la maison de Donna, ni l’appartement de Mari. Mari n’est plus là, de toute façon. Mais ça n’a pas d’importance. Au fond de lui, il sait. Ça n’est pas elle qu’il aime, c’est son absence : la mélancolie.


Tout un été d’écriture #7. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
(et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

Noms propres : une transition | tout un été d’écriture

Historic Railroad Map of Kansas – 1884

L’espèce humaine en expansion. Le réchauffement climatique. L’extinction massive d’espèces animales et végétales. Trop de gens, sur trop peu d’espace. La même histoire, déjà, il y a 9000 ans. Les grandes plaines. La terre, vaste et verdoyante. C’est parce qu’elle est accueillante et riche en gibiers que les hommes se regroupent ici. Ils chassent pour se nourrir, ils en viennent à chasser par jeu ; enfants cruels et aveugles, ils ne voient pas disparaître la diversité ni se clairsemer la faune. Avec eux disparaissent les mammouths, les chameaux camelops, les paresseux terrestres, les chevaux (le cheval du Mexique, le cheval du Yukon, d’autres encore : 15 espèces s’éteindront).
Plus tard, bien plus tard, des hommes traversent la mer et envahissent le continent. Ils avancent vêtus de cuirasses étincelantes, montés sur d’étranges montures qui les font ressembler à des centaures : ceux qui vivent là ont oublié les chevaux, comme ils ont oublié les mammouths et les camelops. En 1541, près de la grande boucle d’une rivière que les indiens sioux appellent « acansa », qui signifie « lieu en aval », Francisco Vázquez de Coronado rencontre les ancêtres du peuple Wichita. Les Wichita combattaient les Wazházhe, ou Ouasash, qu’on appellera plus tard, par déformation, les Indiens Osage. Les Wazházhe, « enfants de l’eau du milieu », entretiennent des liens étroits avec la tribu Kaw, le « peuple du vent du sud ». Les Kaw, ou Kanza en langage sioux, donneront bientôt leur nom aux grandes plaines. Il y a un territoire, ici, particulièrement propice au travail du sol. Ils l’appellent Tó Ppí Kˀé : « un bon endroit pour planter des pommes de terre ».

Wichita est la plus grande ville du Kansas, située dans le centre-sud, sur la rivière Arkansas. Son aéroport est le plus grand de l’État. Depuis l’Interstate 35, il faut un peu plus de deux heures pour rejoindre Topeka en voiture, en passant par Osage City.


Tout un été d’écriture #6. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
(et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).