18 secondes


Le texte lu dans la vidéo a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur tierslivre.net. On peut le lire ici.

Texte, photos, sons et montage : Philippe Castelneau

les secondes passent avec une lenteur infinie


Le message préenregistré qui annonce par deux fois la prochaine station, le crissement des freins quand le métro arrive à quai, la brusque secousse avant-arrière, le claquement des portes qui s’ouvrent, le brouhaha diffus qui l’enveloppe parfaitement (une gangue faite de paroles échangées, de rires, de filets sonores aigus brouillés en provenance des casques ou écouteurs intra-auriculaires branchés sur smartphones ; les gens qui se lèvent tous ensemble, les pas, les roulettes des valises, le froissement du plastique, du coton, des tissus — vestes qui retombent, sacs ajustés sur l’épaule, même le souffle léger de la toile fixée sur l’armature des sièges qui se tend lorsque les corps s’en extraient), tout ça son cerveau l’a identifié, classé, mémorisé sans qu’il s’en rende compte. Le stylo tenu au-dessus du carnet noir, il n’en a que l’écho inconscient ; la pensée en suspens, il est tout entier à observer le ballet compact des personnages qui rentrent et sortent de la rame. De la grisaille qui surcharge tout l’espace se détache des aplats mouvants de beige, de rouge et de vert : auréolée de lumière, une silhouette sur le quai marche dans sa direction ; on dirait que c’est vers lui qu’elle se dirige (pour lire de près, il porte des lunettes, mais quand il lève les yeux à ce moment précis, il voit flou ; il ne comprend pas pourquoi, il a oublié les verres de correction, son esprit occupé à la phrase qui trace des arabesques dans sa tête), bientôt, les couleurs s’agrègent devant lui, la femme qui s’avance gracieusement, il la contemple maintenant magnifiée bien que plus vaporeuse encore, il esquisse un geste vers ses lunettes, mais une note de musique, une voix et le voilà déjà transporté ailleurs, son cœur se serre, réminiscence d’une histoire ancienne, tu verras, tu verras (coincée dans l’angle d’un des couloirs de sortie, invisible depuis la rame, une fille seule avec sa guitare chante Nougaro) ; la sonnerie du métro retentit précisément 5 secondes, les portes se referment, il détourne le regard — son stylo, son carnet, il a perdu le fil —, lorsqu’il relève les yeux la femme a disparu. Bien sûr, rien de tout ça n’est venu jusqu’à lui sous forme de pensées structurées ; des flashs, plutôt (images lointaines, souvenirs gazeux), qu’accompagnaient un imperceptible tressaillement du corps, un frisson, un battement de cœur. Et ça ne dura que quelques instants, 18 secondes d’éternité qu’il oublia pourtant presque aussitôt.


Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre.
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dans le métro

ANVERS. Un chien dans un sac. Une fille tatouée, t-shirt rouge et short en jean. Cheveux orange coupés au sécateur. La fille, comme dessinée par Robert Crumb. PLACE DE CLICHY. des pickpockets peuvent être présents à bord. Un enfant rit. La rame se vide. La fille en short reste debout. ROME. Le chien, la fille aux larges hanches sont descendus. VILLIERS. Je sors à MONCEAU.

*

Un long manteau noir en laine sur un chemisier blanc boutonné jusqu’en haut, les cheveux châtains — banane sur le devant, chignon derrière, un bandana rouge noué sur la tête —, jean bleu foncé, ourlets roulés à la cheville sur des Doc Marteens noires 3 œillets, socquettes blanches (maille jersey avec dentelle broderie anglaise), la jeune fille se tient à la barre centrale du bus — ligne 64, direction Place d’Italie. Elle lit un livre d’Hervé Guibert sorti récemment, dont on a parlé chez Pivot l’autre soir.

*

Il traverse le wagon, coup d’œil à gauche, coup d’œil à droite, comme on passe en revue la troupe ; fin de journée, en bout de ligne, après la bataille, on compte les forces encore vaillantes, vêtements froissés, sacs lourds au pied, hommes et femmes pareils, la mine grise défaite. Et puis, face à lui, un seul encore debout, jean, t-shirt arborant une bouche tirant une langue épaisse. Casque sur les oreilles, sourire aux lèvres, son corps tout entier oscille, sans qu’on sache si c’est au rythme du métro ou de la musique. Campé sur ses jambes, adossé à la barre centrale, il rayonne.


 

Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre ;

(…) Un triptyque : trois paragraphes concernant chacun un personnage différent, et chaque paragraphe un de ces brefs face à face que nous impose en permanence le contexte urbain, sans distance possible. Mais c’est l’intensité même et la brièveté qui sont le défi d’écriture : quelle distorsion de la perception, quel détail emportant tout le reste, comment rendre la promiscuité, l’impossible durée, l’ensemble composite des perceptions.
(…) Si on utilise ici le fragment, c’est dans l’idée que le livre architecturé, continu, pour construire l’illusion du global, du continu, doit saisir la ville par son anonymat, ses circulations, son éphémère. Comment la tâche humble d’en saisir le plus possible d’un personnage, dans un format narratif comprimé, compact, distord la phrase et l’image, nous contraint à pousser le lyrique aux limites.


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Une photo par jour : #46

Scène de vie dans le métro

Scène de vie dans le métro – Barcelone

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