Étiquette : Kansas

  • l’envers du décor | tout un été d’écriture

    By Marion Doss from Scranton, Kansas, USA – Capital Journal News Room 16 October 1961, CC BY-SA 2.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=46529764

    Méfie-toi, jeune homme, cette Amérique que tu regardes, tu ne la vois pas telle qu’elle est. Tu as la belle vie ici, une vie sans enjeux véritables : tu vis sans risque. Ton Amérique, c’est du folklore. Topeka, tu peux l’idéaliser autant que tu veux, revenir aux Indiens si ça te chante, les indiens représentent à peine plus d’un pour cent de la population désormais. Tó Ppí Kˀé, « un bon endroit pour planter des pommes de terre » ? Il n’y a que la mauvaise graine qui pousse ici de nos jours. Les voitures de police qui filent dans la nuit, sirènes hurlantes, tu les regardes passer avec un frisson d’excitation, mais pour moi ça veut dire qu’un crime de plus vient d’être commis. Il y a un braquage et deux agressions sexuelles perpétrés chaque jour dans cette ville, un meurtre tous les 20 jours… Près de neuf pour cent des familles qui habitent Topeka — plus de douze pour cent de la population ! — vivent sous le seuil de pauvreté. Ça fait dix-sept pour cent de ceux qui ont moins de 18 ans, et huit pour cent de ceux qui ont 65 ans et plus ! Tu ne me crois pas ? Je sors pas ça d’un chapeau, hein ! Je l’ai lu dans le journal local, pas plus tard que ce matin.
    Il n’y a rien à faire à Topeka, et rien à l’horizon. Il n’y a même plus de place pour les rêves. Toi, jamais tu ne feras ta vie ici : ta vie est ailleurs, elle est chez toi, de l’autre côté du monde. Au fond de toi, tu le sais, et c’est pour ça qu’ici tout te semble permis. Mais de rien de tout cela n’est réel. C’est un décor, un film dans lequel tu peux jouer le rôle de ton choix, mais lorsque le film sera fini, quand tu auras tourné la page, rangé cette histoire dans un tiroir, nous, nous serons toujours là, dans cette ville perdue au milieu de nulle part, et il faudra bien que d’une manière ou d’une autre on continue à vivre. Allez, profite de ton rêve, jeune homme, mais tâche de ne pas être dupe.


    Tout un été d’écriture #16. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
    (et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

  • 5 silhouettes ébauchées | tout un été d’écriture

    Ça le rendait dingue, tous ces noirs qui s’affichaient avec des blanches qu’il croisait dans la rue. Et ces putains de latinos, pareil. Leur faute s’il était au chômage et que ça durait ; leur faute aussi si Grace l’avait quitté il y a deux ans. Faudrait pas qu’ils le chauffent de trop, tous ces types. C’est pour ça que son flingue, il l’avait toujours sur lui, même quand il dormait : la fenêtre de sa chambre donnait sur la rue, et il avait le sommeil léger.
    En raccrochant, elle résista à l’envie de pleurer. Elle se leva, fit glisser sa robe de chambre, se regarda dans le miroir de la chambre à coucher : cheveux blonds, les yeux noisette, le nez en trompette, elle n’avait rien perdu de son charme d’alors ; quelques rides au coin des yeux, d’accord ; les seins trop lourds, les hanches un peu trop larges ? Pour lui peut-être, mais bien des hommes se retournaient encore sur son passage ; des cernes, oui, mais à qui la faute ? Non, décidément, elle ne pleurerait pas cette fois : elle s’habilla, ramassa le téléphone et passa deux coups de fil, le premier pour prendre rendez-vous l’après-midi même avec un avocat du Landon State Office.
    Un homme a des besoins, c’est ce qu’il se disait. 45 ans, merde ! Un bon boulot, l’argent qui rentrait : c’était lui. Pas sa faute si ce qui faisait le charme des hommes de son âge, c’est ce qui le gênait maintenant chez elle. Un homme a des besoins et il prend maîtresse. Ça ne prête pas à conséquences, alors inutile d’en faire une montagne, voilà ce qu’il se disait.
    En raccrochant, elle résista à l’envie de pleurer : elle se doutait pourtant qu’elle savait, pour elle et lui. Même lui s’en doutait, il lui avait dit qu’il faudrait qu’ils en parlent tout à l’heure, au restaurant. Elle fixa son reflet dans la vitre, ses yeux en amande, ses cheveux bouclés, sa belle peau brune. C’est ça qu’il aimait, bien sûr qu’elle avait raison : non pas elle, mais le parfum de nouveauté, l’exotisme qu’elle dégageait, pas encore gâché par l’habitude. Mais elle n’allait pas lui laisser le temps de s’habituer : ce soir, elle le quitterait.
    Il regarda le sac en papier brun dans sa main, s’appuya contre le mur pour ne pas tomber. Il en tenait une bonne, cette fois. Une fois de plus. Un couple était assis dans le restaurant mexicain, il les voyait derrière la vitre : plus tôt, c’est d’une vie comme la leur dont il aurait eu envie ; une vie dont il s’était privé. Maintenant, il s’en foutait. L’alcool faisait ça ; l’alcool l’aidait à oublier qu’au fond, il était déjà mort.


    Tout un été d’écriture #14. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
    (et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

  • en l’attente | tout un été d’écriture


    Le jour se lève à peine. Une pluie fine tombe sur le bâtiment du Capitole. Au sommet de la tour Jayhawk, la silhouette de l’oiseau imaginaire du même nom, mascotte des équipes sportives de l’université du Kansas, un mélange entre le geai bleu et le faucon, illumine le ciel de ses néons bleu, rouge et jaune. Plus bas, un couple fait l’amour, la fenêtre ouverte. Dans l’appartement voisin, un homme dort avec une arme chargée sous son lit. Un gardien de nuit qui a terminé son service pousse la porte de Classic Bean, sur South Kansas Avenue. Il est 8 h. Il commande un breakfast burrito, œufs brouillés avec poivrons, oignons et sauce piquante. À 11 h, au 118 SW 8th Ave., le serveur du Celtic Fox dresse les tables pour le service de midi. Un homme sort d’un taxi. Dans un bureau un type fait prévenir sa femme qu’il rentrera tard, après dîner. Puis il appelle sa maîtresse et l’invite le soir chez Lupita’s, le restaurant mexicain. Une voiture freine brusquement en face du Landon State Office Building. Un homme suit une fille dans la rue. Deux jeunes garçons passent en skateboard. Il est 15 h, une femme pleure devant l’immeuble du Kansas Legal Services, un cabinet d’avocats à but non lucratif qui aide les personnes à faible revenu. À 18 h, il ne pleut plus. Les gens sortent des bureaux et envahissent les trottoirs. La circulation se fait plus dense. Il est 21 h et il pleut à nouveau. L’orage gronde au loin. Un éclair zébre la nuit. Un couple finit de dîner en silence chez Lupita’s. Ils ont convenu de se séparer le lendemain. Une voiture grille un feu. Un type ivre passe devant le restaurant, un sac en papier à la main. Il sort du liquor store au coin de la rue. Assis en surplomb en haut des marches d’un immeuble voisin, un jeune homme le regarde passer en fumant sa dernière cigarette. Sa petite amie lui demande de rentrer. Une voiture de police passe en trombe, sirène hurlante. La pluie a cessé. Un nuage sombre vient cacher la lune.


    Tout un été d’écriture #13. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
    (et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

  • lieu non lieu ; intérieurs extérieurs | tout un été d’écriture

    Tout un été d’écriture, 2ème cycle : flottements, renverses

    lieu non lieu

    C’était un Dillon’s, ou un Wallgreens, ou plus probablement une autre enseigne aujourd’hui disparue. Un drugstore ouvert 7 jours sur 7, tôt le matin et jusque tard la nuit, en bordure du centre-ville. On y venait, le jour, pour les médicaments sur ordonnances, la presse, la boulangerie ou pour y déposer des pellicules photos à développer ; le soir, pour un pack de bières, des sacs de glace, un en-cas, des confiseries, des préservatifs ou un test de grossesse, une brosse à dents, des cigarettes, de l’aspirine, une boîte ou deux d’Alka-Seltzer, bref tout produit de première nécessité. Un écran de surveillance derrière le comptoir diffusait sans fin les images en noir et blanc de populations bigarrées se croisant sans se voir dans les allées encombrées.


    White Lakes Mall en 1967
    intérieurs extérieurs

    Qui se souvient du centre commercial de White Lakes, à SW 37 th St. et SW Topeka Blvd. ? Le mall a ouvert au milieu des années 60. C’était le premier du genre dans le Midwest, l’un des tout premiers du pays. Avec un magasin Sears d’un côté, et un JC Penney à l’autre bout, on y trouvait tout ce qu’on voulait, et White Lakes a poussé à la faillite presque tous les commerces du centre-ville de Topeka. — Elle dit : je me souviens, il y avait une petite boutique où je me suis fait percer les oreilles. Et il y avait un type qui jouait de l’orgue dans le magasin de musique à côté de Sears. — Lui dit que le Walgreens avait la forme d’un L, et il y avait deux entrées, l’une était à gauche au bout du corridor. — Tout à fait à la sortie du centre, juste à côté de Sears, il y avait un petit pont au-dessus d’un bassin où il y avait des poissons. C’est là qu’ils installaient chaque année la scène pour le spectacle de marionnettes de Noël. Elle dit que c’est un de ses plus beaux souvenirs. — Elle, sa mère tenait The Gallery, une petite boutique à côté de Sears qui vendait des bijoux. — Quelqu’un se souvient du restaurant Town and Country ? La meilleure soupe à l’oignon que j’ai jamais mangée ! On n’y accédait que depuis l’extérieur du centre, il était situé du même côté que le Walgreens. — À une époque, il y avait un petit café à l’entrée du Walgreens, et il y avait un magasin de jouets, aussi, sur la gauche. Il y avait une colline à l’arrière du parking près de Sears, qui menait au cinéma FOX. — Lui, il habitait Kansas City, et sa famille venait pour toute une journée ici au moment de Noël. — Qui se souvient du Hat Box ? Elle demande. — Ma sœur était serveuse au Windjammer Inn, et j’ai travaillé pendant des années à la librairie Town Crier. J’aimais bien les marionnettes de Noël. — Quelqu’un se souvient du château d’Aladin ? Avec les fontaines, c’est mon souvenir le plus prégnant. — Elle, sa famille était propriétaire du Hat Box et du Hat Box II. Elle dit que c’était là qu’on venait se faire percer les oreilles, juste à côté du Brass Rail, du côté de Sears. Sa grand-mère, Helen Gish, avait démarré l’affaire. Elle était la toute première locataire du centre ! Son frère, Keith Meyers, était promoteur et copropriétaire du centre commercial et son beau-frère, Tom Martin, était propriétaire de l’entreprise qui a construit le centre commercial. Sa mère à elle a commencé à travailler là-bas peu après sa naissance. Elle y a travaillé aussi tout du long de ses années de collège, de lycée et d’université. Pendant dix ans, trois générations d’entre eux ont travaillé là, elle dit. — Et lui, il se souvient qu’à gauche de Sears, il y avait dans une petite allée un coiffeur et une salle d’arcade. À une époque, il y avait même une épicerie, le Falleys Grocery Store, ce qui n’était pas courant dans ce genre de lieu. L’épicerie était sur la gauche, près de l’entrée principale, mais on pouvait y accéder sans passer par le centre. — Lui, il a grandi en allant dans cette salle d’arcade, chez Orange Julius et impossible d’oublier non plus la boutique de sandwich Little Kings !, il dit — À l’étage inférieur, c’est là où il y avait l’épicerie, Orange Julius et Merle Norman. Et aussi le magasin de disque Joe Henry’s, et Zerchers Photos, un de ces kiosques qui proposait le développement des pellicules photos et les clés minute ; les deux étaient pas très loin de Sears… Il y avait un restaurant aussi à l’entrée du Sears, non ? — Je me souviens avoir vu Wizzo le Clown ici, et mon Dieu ! comme il m’a fait peur quand je l’ai vu de près ! — Il dit que l’entrée du centre donnait directement dans le magasin Sears, et tout à coup le plafond s’ouvrait sur plusieurs étages, et c’était dément, il y avait suspendu le long des murs ces animaux géants, entre la peluche et la piñata, qui semblaient te regarder bizarrement, et lui, ça lui fichait la trouille à chaque fois. — Vous vous souvenez de Darla, qui travaillait comme serveuse au restaurant Sears ? Elle travaille toujours pour eux, mais au West Ridge Mall maintenant. –The Brass Rail, il dit, un restaurant situé près de la sortie, vendait les meilleurs tacoburgers de la ville ! — Elle, elle a pris des cours de couture dans le cadre des ateliers qu’organisait JC Penney. Les fontaines au milieu du centre étaient très belles, elle dit qu’elle se souvient de ça. — Il n’y avait pas une école de mannequins là-bas ? Elle dit qu’à l’époque courrait une rumeur selon laquelle une jeune femme y avait été tuée, mais elle, elle dit : oui, il y avait une école de mannequin dans la partie basse de White Lakes, ça s’appelait Barbazon School of Modeling, et ça a fermé à la fin des années 80, mais personne n’a été tué ici. — Lui dit qu’une élève de l’école de mannequinat a été assassinée sur le parking devant le Windjammer Inn. Elle s’est disputée avec son petit ami et il lui a tiré dessus. La police est arrivée, et a ouvert le feu. Le type est mort peu après de ses blessures. — Walgreens avait un restaurant avec des tables qui donnaient dans le mall, et vous pouviez voir tous ceux qui rentraient et on discutait avec les potes qui venaient. À l’époque, on avait le droit de fumer dans les lieux publics. — Lui dit que White Lakes était le lieu ou être et être vu. Les gens venaient ici de Kansas City, de l’Iowa et même du Nebraska. Mais des années plus tard, le quartier s’est transformé, la délinquance a explosé et le coin est devenu le terrain de jeu de bandes rivales. — Depuis la fin des années 90, White Lakes est à l’abandon, il dit. — Tous, ils trouvent ça triste. Tant de souvenirs, ils disent.

    White Lakes Mall aujourd’hui

    Tout un été d’écriture #11 & 12. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
    (et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).