Le couteau — Françoise Renaud

Les Vases communicants, échanges de textes d’un blog à l’autre, ont lieu chaque premier vendredi du mois. Aujourd’hui, un échange de textes avec Françoise Renaud, inspiré cette fois encore d’un échange photographique, chacun écrivant à partir de la photo de l’autre.
Je connais Françoise depuis plusieurs années, et chacun de ses ouvrages est un plaisir de lecture. « Écrire, pénétrer à la fois sa propre chair et la matière du monde » dit-elle. Et elle ajoute : « J’aime les univers de Giono, Beckett, Faulkner. Ceux de Nathalie Sarraute et de Claude Simon ». Affinités partagées, donc. Elle tient un blog, Terrain Fragile, qui prolonge de belle manière son site personnel.


Farjou

Il lui manquait un peu de lumière dans la tête, c’est vrai. Aussi un doigt qui était passé dans la scieuse. Ses mouvements étaient brusques, mal maîtrisés. Parfois il tendait ses bras au ciel comme ça et il souriait. Les gens disaient qu’il était né avec de l’avance, qu’il n’avait pas grandi comme les autres. Garçon puis petit homme. Un mètre cinquante, pas plus. Sa mère n’était pas assez solide pour cette vie, il ne lui était resté que son père qui l’avait toujours laissé faire comme il voulait — à quoi bon l’embêter ? Il l’appelait le petiot.
Sa seule possession au petiot : un couteau — pas question de le lui enlever. Il s’en servait pour manger. Coupait des lamelles d’oignon et des bouts de pain. Quand il avait fini, il essuyait la lame sur sa cuisse et il sculptait des figurines – olivier, chêne, parfois bois de vigne. Des formes humaines toujours. Pour ça il était adroit, il avait de la minutie. Il parlait dans une langue trop ancienne pour être déchiffrée sinon par les gens du cru et par son père qui un jour était tombé dans la vigne. Il avait rampé sous les pampres pour aller s’effondrer au pied de l’arbre, le plus beau de la combe. Mort. Une balle dans la poitrine. Un chasseur à ce qu’on avait dit. L’homme ne comptait pas pour la société, l’enquête avait tourné court et le petiot était resté seul au mas. Pour s’occuper il grimpait dans l’arbre. Son refuge. Au bout de la vigne.
Ainsi juché il voyait venir les étrangers. Il attrapait des lapins avec des pièges, les égorgeait avec son couteau puis les pendait à une branche basse pour éloigner le monde. Des oiseaux aussi quelquefois, juste étouffés dans le poing. D’en haut il voyait bien l’endroit où le vieux était tombé, l’endroit précis. Il y avait enterré une figurine avec une grosse pierre par-dessus et il avait inscrit le nom de sa famille dans le tronc.
Même s’il était un peu idiot, ça le travaillait au corps, cette affaire de chasseur. Et puis il s’était mis à sculpter les os des lapins après les avoir sucés. Il les enfilait sur un fil de fer et ça faisait du bruit avec le vent qui traversait les feuilles. Pour distraire le mort, pensait le petiot.

Un jour il avait cueilli des cerises du diable. Il savait que c’était poison, ces boutons noirs, mais ça le tentait et il les avait mangés. Il s’était senti faible alors qu’il était perché. Pris d’hallucinations, il avait perdu l’équilibre, avait chuté, le crâne avait percuté la pierre.
Impact sourd. Le soleil brûlait haut.
Ensuite le sang avait coulé depuis la fissure dans l’os. L’arbre trapu avait bu le sang du père et celui du fils et celui des lapins mêlés aux liqueurs de la terre.


Texte : Françoise Renaud / Photo : Philippe Castelneau
Mon texte à partir de la photo de Françoise est à retrouver ici.

Les Vases communicants se déroulent tous les premiers vendredis du mois depuis juillet 2009, à l’initiative de François Bon et Jérôme DenisMarie-Noëlle Bertrand coordonne les publications et inscrit les futurs échanges sur le blog associé le rendez-vous des vases. Il existe aussi une page Facebook. Aux blogueurs de définir un thème, d’associer images ou son à leur texte et d’écrire sur le blog de l’autre.

Fenêtre sur cour

fenêtre sur cour

Sonné, voilà. On est sonné, KO debout.
On sait qu’il faudrait publier quelque chose, écrire, mais écrire quoi ? Écrire au moins pour soi, parce qu’on est vivant ; même si on ne sait pas quoi ni pourquoi, écrire quand même. Dans les premières heures, on ne peut pas, mais les jours qui suivent, oui, les mots viennent, les mots coulent même assez bien. On est surpris d’écrire un texte qui résonne, au moins pour soi, un texte qui n’a presque rien à voir avec ce qui vient de se passer.

Ce texte, on ne le montre pas. Pas maintenant. On voudrait qu’il soit lu, mais pas aujourd’hui. On le voudrait détaché de l’immédiate actualité, et il est bien trop tôt pour ça.
Il rejoint les autres textes qui s’accumulent, classés dans l’ordinateur, dans des fichiers qui font des ensembles qui eux-mêmes s’organisent peu à peu. Ils grossissent, aussi on espère qu’ils feront bientôt des livres. On l’espère, parce que les livres sont notre dernier refuge : « O Dieu ! Je pourrais être enfermé dans une coquille de noix et me regarder comme le roi d’un espace infini, si je n’avais pas de mauvais rêves » dit Hamlet. Un livre nous libère de nos mauvais rêves, un livre est une coquille de noix qui contient l’espace infini.

Les mauvais rêves, sans doute qu’ils sont venus visiter Françoise Renaud au lendemain des inondations qui, en septembre dernier, ont détruit son village, et en partie sa maison. Elle en a fait un livre, un texte émouvant et beau qu’on peut lui acheter directement (pour la contacter, c’est ici. Vous pouvez aussi l’acheter en ligne). Le livre coûte 10 €, port inclus, et, nous dit-elle « les petits bénéfices engendrés par cette parution seront consacrés à la restauration du mur de soutènement de mon jardin et aux plantations printanières ».

Lire et écrire, planter et restaurer, être solidaires, ensemble, pour réussir à se relever. Arriver à se détacher de la fenêtre qui donne sur la cour et sortir dans la rue, marcher comme avant, retrouver ses amis, dans l’insouciance et les rires : espérer bientôt retrouver la couleur.


photo : Montpellier, janvier 2015.


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