Étiquette : fantastique

  • aller perdu dans la ville

    marche dans la rue à la nuit tombée, les étals des marchands ambulants, viandes et poissons enveloppés dans du film plastique, les seaux posés à terre remplis d’eau saumâtre, le scooter jamais loin du charriot, les néons, les lumières des vitrines jours et nuits allumées, la musique des transistors, le chant entêtant des grillons, les langues inconnues qui se répondent sans vraiment se comprendre, je marche dans la rue dans la foule, seul, la chaleur on dirait que je suis seul aussi à la ressentir, l’alcool peut-être, mais la soif, la soif, bon sang ! aussi je bois encore, je bois, je dis jusqu’à plus soif, mais ça ne vient jamais, la satiété, je bois, je marche en buvant dans la ville qui ne dort jamais, je bois sous les lumières, les néons, les filles serpents glissent le long des murs jusqu’à s’accrocher à moi, je me laisse faire, je ris, regarde-toi, je dis, regarde bien : tu croyais rejoindre le paradis, et tu t’enfonces toujours plus en enfer, une fille m’entraine, sa main glisse sur moi sa main disparait et mon portefeuille avec et la fille c’est comme si elle n’avait jamais été là, j’essaie de téléphoner, mes mots sont embrouillés, j’essaie d’appeler à l’aide mon téléphone à disparu les mannequins des vitrines se confondent avec les filles des bars ma vue se trouble on me demande une cigarette je ne fume pas je dis un peu plus loin je fume quand même la clope que l’on me tend me brûle les doigts, je n’ai plus ma veste, chemise ouverte boutons arrachés j’entends des rires mauvais je me cogne à des portes fermées sueurs froides frissons quelque chose passe que je ne reconnais pas, je ne sais plus où je suis, derrière, devant il n’y a rien, des rues sombres tout autour, la musique, les bruits, les néons, ont disparus, je me heurte au silence, je titube, je me cogne aux murs et ça hurle dans ma tête, je tombe contre une poubelle un chat sort en courant la poubelle se renverse un rat glisse dans la nuit glisse le long des murs je vois ses yeux rouges dans le noir je vois sa gueule ses dents jaunes quand il se jette sur moi je


    Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon pour cet été 2015, vers le fantastique.

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  • La maison vide

    « J’ai toujours aimé, depuis mon enfance, sentir autour de moi une maison s’enfoncer toute close dans le crépuscule — toujours goûté le sentiment trouble des eaux basses, la petite mort qui rôde un moment dans les pièces vides avant qu’on allume les lampes. » Julien Gracq — Le Roi Caphetua

    C’était un escalier tournant, assez large ; dessous, profitant de l’espace libre, on avait aménagé un cagibi. L’entrée, cachée par un rideau épais, était étroite, mais suffisamment haute pour laisser passer une personne adulte. On avait entreposé là des cartons. Un portemanteau était fixé au mur, à gauche. Au fond, une petite commode, bloquée par la pente que fait l’escalier, et derrière, encore un espace, où j’avais pris l’habitude de me cacher. Le débarras épousait parfaitement l’escalier, et devenait de plus en plus étroit au fur et à mesure qu’il tournait. La faible lumière de la lampe disposée au-dessus de l’entrée ne permettait pas d’y voir grand-chose. Une fois, je tentais d’en percer le mystère avec une lampe de poche, mais, coincé entre les cartons et le meuble, je ne distinguais rien qu’un ultime coude laissant supposer un trou sans fin duquel j’imaginais qu’un jour finirait par sortir un lapin blanc vêtu d’une redingote. Je me réfugiais ici lorsque j’étais seul. Je restais sans bouger dans le noir, et après un long moment, la maison, peut-être se croyant seule, commençait à bouger. Parfois, le vent faisait claquer à l’étage une fenêtre qu’on pensait fermée. Au-dessus de moi, j’entendais craquer le parquet du palier. L’escalier lui-même était en bois, des rayonnages occupaient les murs tout autour de la cage. À gauche de la première volée de marches, il y avait une édition usée, jaunie, des histoires extraordinaires d’Edgar Allan Poe, et, dans la collection Marabout, Malpertuis et Les Derniers Contes de Canterbury de Jean Ray, que j’avais lu et dans lesquels j’aimais me replonger souvent (dans mon sommeil, il m’arrivait de rêver chuter dans ces escaliers, sous l’œil amusé des créatures qui peuplaient ces livres, et j’aimais ce vertige qui me prenait alors, mélange d’ivresse et d’effroi, dont je me réveillais toujours trop tôt, avec regret). Le salon, à gauche au rez-de-chaussée, conduisait par quelques marches à la salle à manger et à la cuisine. Il donnait aussi sur une cave longtemps condamnée par une lourde porte en bois fermée à clé. Le sol en terre, les murs en pierres épaisses, il y avait là entreposés quelques meubles effondrés, des plaques de verre, de la moisissure partout, et au fond un espace sombre, un recoin, comme une ouverture. On ne savait pas ce que c’était. Comme sous l’escalier, on ne pouvait y aller qu’accroupi, sur quelques mètres, et puis c’était fermé par un amas de terre. Au-dessus, c’était la forêt qui va jusqu’au vieux château. Les anciens racontent qu’il y avait des passages depuis le château conduisant au village, dans certaines maisons où se tenaient des parties fines. Lorsque la révolution éclata, certains au château tentèrent de se cacher dans les tunnels. Aussi on en mura toutes les extrémités. Les soirs d’orages, il se dit que la forêt résonne encore des cris des emmurés vivants.


    Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon pour cet été 2015, vers le fantastique.

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  • Les peurs

    Le réveil sonne, à peine une vibration, mais c’est comme un déchirement qui nous vrille le cerveau et nous jette hors du lit, on se lève machinalement, pas encore revenu des angoisses de la nuit ; on se cogne aux murs, la poignée de la porte de la chambre, on ne la trouve pas tout de suite, de même que le bouton de la lumière de la salle de bain ; on tâtonne dans le noir, les doigts glissent sur le carrelage froid, on trouve l’interrupteur, finalement, mais pas exactement là on l’on croyait. La lumière crue gicle du plafonnier et inonde la pièce, on éteint aussitôt, effrayé par le visage inconnu aperçu dans la glace — les yeux fous, la barbe hirsute, le teint blême —, on éteint pour lui laisser le temps de partir : les yeux s’habituent à la pénombre et on voit notre doppelgänger qui se glisse derrière notre reflet comme s’il enfilait un masque. On allume l’autre lampe, plus douce, dans la glace on fini par reconnaitre l’autre, on se reconnait soi. Comme une illusion d’optique, suivant la façon de regarder, parfois c’est soi, parfois c’est un inconnu, le visage ravagé. On se racle la gorge, quelque chose de chaud et métallique remonte, du sang, on le sait, on le crache dans l’évier. On fait couler l’eau, le sang est épais et gluant, il met du temps à disparaitre tout à fait. L’eau sur le visage aide un peu. Il y a du bruit derrière la porte, des bruits de pas. On repense à l’interrupteur qu’on n’a d’abord pas trouvé, on regarde la porte sans la reconnaitre tout à fait. Derrière, il devrait y avoir la cuisine, les bruits de pas devrait être ceux, familier, de la femme qui partage notre vie, qui se lève et prépare son petit déjeuner ; placard, vaisselle, sifflement de l’eau qui bout, tous les bruits rassurants du quotidien. Seulement on se souvient qu’enfant, on se cachait sous l’escalier, imaginant qu’au moment de sortir, si on se concentrait assez fort, on aurait changé de lieu, la configuration des pièces serait presque exactement la même, mais le papier peint aurait des motifs différents, le tissu des fauteuils une autre couleur, la personne assise qui se retournerait en nous entendant sortir de notre cachette aurait les traits de notre mère, mais ses yeux injectés de sang passeraient sur nous sans nous reconnaitre. Alors, d’un bond elle se lèverait, et ses mains…


    Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon pour cet été 2015, vers le fantastique.

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