Du lieu, 5 – Les escaliers

L’ascenseur étroit, en bois, dans sa cage en fer forgé aux arabesques art nouveau, il suffisait d’en entr’ouvrir l’un des battants intérieurs pour provoquer l’arrêt entre deux étages et que s’offrent à mon regard d’enfant des perspectives nouvelles : vue plongeante sur le niveau inférieur, vue à hauteur de chien sur le palier supérieur ; je restais alors de longues minutes, allongé ou à quatre pattes, attendant impatiemment que la lumière du plafonnier de l’ascenseur s’éteigne, puis celle de l’escalier — ainsi seule la faible veilleuse de la cabine éclairait partiellement à la fois le palier au-dessus et le plafond au-dessous —, pour que se révèle à moi dans toute sa mesure un univers étrange, qui dans l’obscurité prenait naissance dans le vide et se terminait dans le vide, un univers occupé en son milieu par une terre plate aux deux faces dissymétriques, comme deux continents opposés dont j’avais appris à connaitre par cœur la géographie, la faune et la flore — les moulures du plafond, les craquelures, les insectes morts ou prisonniers à l’intérieur du verre épais à motif floral de la lampe, les particules de poussières en suspens, la moquette usée, les tâches, les brûlures de cigarette, les mauvais plis et l’usure des coins, les fixations des barres de laiton dorées, disjointes par endroits — jusqu’à ce que quelqu’un pénètre à nouveau dans le hall, en bas, rallume la minuterie avant d’appeler l’ascenseur, et je me dépêchais d’appuyer sur un étage intermédiaire pour pouvoir me faufiler dans l’escalier, montant quelques marches avant de m’accroupir pour observer l’intrus qui s’élevait dans les étages sans me voir.


Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre. Vidéo explicative ici, sur la chaîne youtube de François Bon.

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Dans l’ascenseur du Metropol Parasol

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Le Metropol Parasol, coût 100,6 millions d’euros, trois fois le budget annoncé par l’architecte Jürgen Mayer-Hermann. Commencée en juin 2005, la structure de bois — une surface de 11 000 m² reposant à 28 mètres au-dessus de la place de la Encarnación, à Séville — fut finalement inaugurée en mars 2011.
En 2007, une équipe d’experts remet un rapport à la mairie : l’architecte a négligé dans son projet les tests de faisabilité et de sécurité, et il faudra deux ans et 60 millions d’euros supplémentaires pour trouver une solution pérenne. En pleine crise économique, le projet est fortement controversé, et c’est peu dire que les Sévillans ont aujourd’hui encore un sentiment mitigé vis-à-vis du monument. Pour l’architecte, le design des six parasols de bois est censé rappeler la cathédrale de Séville ; pour les habitants, ce sont six champignons disgracieux posés au cœur de leur ville.

Samedi soir, nous allons dans le quartier Alfalfa dîner au comptoir de la Taberna Coloniales, une bodega relativement préservée des touristes. En sortant, nous marchons un peu, et nous retrouvons au pied du Metropol Parasol. 28 mètres de haut, ça n’est pas l’Empire State Building, mais ça surplombe quand même un peu la ville, et après une valse-hésitation, je me décide finalement à monter seul prendre quelques photos.
Dans l’ascenseur, deux jeunes et un couple de vieux Québécois qui me demandent dans un espagnol aussi approximatif que le mien si nous nous dirigeons vers la terrasse. Si, claro, je réponds, assez fier d’aligner deux mots sans trop me tromper. Lorsque les portes s’ouvrent, les deux jeunes sévillans s’enquièrent de quelque chose auprès du portier, qui leur indique un escalier tout de suite à gauche en sortant. Les voilà partis, et je décide aussitôt de les suivre, m’élançant vaillamment à l’assaut de la volée de marches, les Québécois sur mes talons. Je les entends qui soufflent et déjà marquent une pause à mi-chemin. Moi, il me tarde maintenant de voir Sevilla desde el cielo, si tant est que ça se dit comme ça !
Arrivé en haut de l’escalier en colimaçon, après un petit couloir étroit sans aucun charme, je me retrouve devant deux portes, l’une portant l’inscription caballeros, l’autre señoras : les deux garçons cherchaient les latrines.
On est où, là ? Glisse la Québécoise à son mari au moment où je les croise à nouveau, essouflés, en haut des marches. Les toilettes ! je leur fais, tout sourire. La terrasse, c’est plus bas ! ce qui les plonge aussitôt dans une profonde perplexité.

Pour finir, je fais le tour de la plateforme, profitant de Séville-vue-d’en-haut et by night, prenant quelques photos. Une petite demi-heure plus tard, nous sommes trois dans l’ascenseur qui descend. Le couple qui m’accompagne est improbable, une jeune femme souriante, américaine, accompagnée d’un vieux beau espagnol arrogant. Il n’en finit plus de la prendre en photo avec son portable, et lorsqu’enfin il tend son téléphone pour lui montrer les clichés, je les vise avec mon appareil et déclenche à mon tour.

Je retrouve L. quelques minutes après et, profitant de la relative fraicheur de la nuit, nous partons pour une longue ballade dans la ville, marchant jusqu’au Paseo de Cristóbal Colón qui longe le Guadalquivir, puis, coupant à travers les petites rues, nous rejoignons finalement notre hôtel.

Photo : Séville, Espagne — juin 2014
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