Catégorie : textes

  • Cinq mots écrits par d’autres

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    Cinq mots écrits par d’autres. Cinq mots, pas les miens. Commencer par ça, peut-être.
    La proposition est en ligne. Cinq mots, et quoi après ?

    La proposition est lue. Lue une première fois, très vite, une seconde fois aussitôt après — une deuxième lecture qui s’arrête sur les mots, les pèse, évalue.
    Ensuite, c’est le temps long de l’incubation. L’écriture est un virus, disait William Burroughs, ou quelque chose comme ça. Il faudrait retrouver la citation exacte. Taper la requête dans le moteur de recherche, attendre que s’ouvre la page. Tâcher de se souvenir de faire ça, plus tard.

    Au bout de quelques jours, relire la proposition. S’asseoir devant l’ordinateur. Relire, tordre les mots, chercher un sens au-delà du sens. Se laisser porter par la proposition, y trouver une poésie qui n’appartient qu’à soi, se laisser bercer par elle. Ouvrir le logiciel de traitement de texte, laisser courir les doigts sur le clavier. L’écriture est un virus qui fait s’agiter convulsivement les doigts tandis que la pensée vagabonde, bercée par le bruit des touches qui fait comme une pluie fine dans le petit matin.

    La pensée est distraite par une douleur au bas du dos qui se réveille. Douleur légère, à peine perceptible, mais qui bientôt occupe tout l’espace mental. Douleur parasite. Écriture virus. Réaction du corps, bêtabloquants : l’écriture se fait avec le cœur. Effets secondaires des bêtabloquants : cauchemars, insomnie, fatigue (Wikipédia). Des mots en bleu sur la page de l’encyclopédie en ligne, liens hypertextes ; il faudrait ne pas se laisser distraire, revenir à son travail. Trop tard, le doigt glisse déjà sur la souris, la page demandée s’affiche aussitôt, que l’on recopie pour partie (texte copié-collé/lu-relu) : « Un cauchemar est une manifestation onirique, durant le sommeil paradoxal, pouvant causer une forte réponse émotionnelle négative de l’esprit, plus communément de la peur ou de l’horreur, mais également du désespoir, de l’anxiété et une grande tristesse. Ce type de rêve peut impliquer une ou plusieurs situations de danger, de mal-être et de terreur psychologique ou physique. Les individus se réveillent souvent dans un état de détresse et certains même ont du mal à retrouver le sommeil durant une période ».
    Matière à écrire. Idée séduisante, encore faudrait-il faire des cauchemars. L’écriture est un rêve. Au-delà du rêve : un état modifié de conscience.

    Les cloches de l’église sonnent sept heures. Fin de la séance d’hypnose. La lumière perce à travers les volets. Un chien aboie. Une voiture passe. Une autre encore. Se lever, déjeuner ; se doucher et s’habiller. Ouvrir la porte d’entrée, laisser entrer la lumière du jour, sortir dans la rue. Marcher jusqu’à la voiture, s’asseoir, mettre le contact et rouler, rouler, rouler…


    Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon, un été 2014.
    Photo : Cycle et recycle — Sète, mai 2014

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  • L’homme au panama

    L'homme au chapeau

    le vieil homme au panama
    regarde devant lui
    non le chemin parcouru

    Séville, juin 2014

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  • Fuir et se retrouver

    les ombres on les croise au matin
    soi-même en route
    perdu pour mieux se retrouver

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  • DEUX HOMMES NOIRS MARCHENT DANS LA RUE — (No direction home)

    11 h 40, samedi 9 août, deux hommes marchent le long de W Florissant Ave. C’est une avenue comme en trouve un peu partout en Amérique, une avenue sans charme aucun, une deux fois deux voies, bordée de chaque côté de fastfoods, concessionnaires automobiles, et commerces d’appoint installés dans de gros blocs de béton.
    Une avenue désespérément rectiligne de 20 km de long qui traverse Ferguson, part de Saint Louis pour rejoindre Florissant, à qui elle a emprunté son nom — déformation du mot fleurissant, ainsi nommé par les colons français parce que située au confluent du Mississipi et du Missouri, l’une des plus anciennes colonies du continent, établie au XVIIIe — sept plantations et quarante âmes en 1787 —, et où un siècle plus tard on parle encore majoritairement la langue de Molière (ça ne durera pas).

    11 h 50, samedi 9 août, deux hommes noirs sortent de la boutique Ferguson Market & Liquor. Ils marchent en direction de la station-service Quick Trip, le long de l’avenue qui mène à Florissant, 33km2, 52 158 habitants en 2010, majoritairement blancs, en familles, sinon aisés, du moins middle-class. Une ville classée en 2012 dans le top 100 des petites villes américaines les plus agréables, numéro un des villes où prendre sa retraite, 2e ville la plus sure du Missouri.

    Deux minutes plus tôt, samedi 9 août, on entendait à quelques blocs de W Florissant Ave les sirènes d’une voiture de police et d’une ambulance, lancées à toute allure dans Ferguson. Ferguson, qui n’est en rien comme Florissant. Plus petit, plus pauvre, Ferguson n’apparait dans aucun des classements établis par les magazines à destination des riches retraités.
    Ferguson, 16 km2, 21 203 habitants. En 1990, 74 % sont des blancs, 25 % des noirs. En 2010, 29 % sont blancs, 67 % sont noirs. Plus de 17 % de la population vit sous le seuil de pauvreté.
    À Florissant, c’est moins de 4 %.

    À Ferguson, la police compte une cinquantaine d’agents. Trois seulement sont noirs.

    11 h 52, samedi 9 août, deux hommes noirs, 18 et 22 ans, le plus jeune portant casquette rouge et chaussettes jaunes, sont signalés à la police. Ce qui s’est passé chez Ferguson Market & Liquor quelques minutes auparavant, il faudra attendre plusieurs jours pour le savoir. Ce qui s’est passé semble de toute façon ne pas avoir de lien direct avec la suite.

    11 h 54 ou à peu près, samedi 9 août, deux hommes noirs, Michael Brown et Dorian Johnson, 18 et 22 ans, le plus jeune, surnommé « Big Mike » — près de deux mètres pour plus de cent kilos —, quittent W Florissant Avenue et se dirigent vers Canfield Drive.

    Il est midi passé de une minute, samedi 9 août. Sur Canfield Drive, deux hommes noirs marchent au milieu de la chaussée.
    Arrive une voiture de police.


    No direction home est un projet littéraire qui s’écrit d’abord sur le web. C’est le récit d’un voyage à travers les États-Unis, à différentes époques ; le récit d’un voyage intérieur dont le principe est expliqué ici.
    Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon, un été 2014.

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