Catégorie : textes

  • Are, bure, boke

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    L’image par elle-même n’est pas une pensée. Elle ne possède pas la complétude d’un concept. Elle n’est pas non plus un code interchangeable comme l’est le langage. Pourtant, sa matérialité irréversible — ce morceau de réalité qui est figée par l’appareil-photo — constitue l’envers de la langue, et pour cette raison, parfois, il stimule le monde du langage et des concepts.
    Lorsque cela se produit, la langue, figée et conceptualisée, se transcende, se transformant en un nouveau langage, et donc une nouvelle pensée.

    À ce moment singulier — maintenant — la langue perd sa base matérielle — elle perd sa réalité — et dérive dans l’espace, et nous autres photographes devons aller saisir avec nos propres yeux ces fragments de réalité qui ne peuvent être captés par le langage courant, nous devons activement produire ce matériau qui s’oppose au langage et à la pensée.

    En dépit de quelques réserves, c’est pour cela que nous avons donné en sous-titre à PROVOKE : « matériaux provocants pour la pensée. »
    (Nakahira & Taki 1968 | Manifeste PROVOKE)

    En 1961, le photographe William Klein est invité à faire un reportage à Tokyo. Son séjour est là-bas fortement médiatisé, et son style, qui se joue des règles, influence toute une génération de photographes.
    C’est la naissance du style « are, bure, boke » (brut, bougé, sans mise au point), qui s’illustre particulièrement dans les trois numéros de la revue PROVOKE, publiée à partir de 1968.


    Plus d’infos sur PROVOKE ici. Sur le voyage de Klein à Tokyo, on se réfèrera au très beau numéro 29 de la revue Polka et au site de la galerie éponyme.


    photo : Mèze, mars 2015.


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  • The Monochrome Set

    Sur le quai

    Gare TGV

    En ce moment, je photographie en noir et blanc. C’est-à-dire que lorsque je fais mes photos, je les visualise mentalement ainsi. De même, j’ai réglé l’écran de mon Sony pour un affichage monochrome, et j’ai paramétré Lightroom pour appliquer une conversion en N & B à l’importation.
    Le noir et blanc n’est pas une possibilité, envisagée après coup, c’est un choix délibéré, fait en amont. Et ça change, je crois, ma façon de photographier.

    Ces derniers temps, aussi, je ne photographie plus qu’en mode Manuel (j’ai aussi désactivé l’autofocus), non pas parce que j’estime tout à coup que c’est la seule façon qui vaille, mais parce que c’est la plus formatrice. Mais je vais vous confier un secret : c’est d’une facilité enfantine. Mais c’est peut-être aussi parce que pour mon projet de livre sur la photo, je potasse pas mal de vieux manuels d’appareils argentiques et qu’on y trouve des explications d’une simplicité confondante, dont feraient bien de s’inspirer tous ceux qui rédigent les manuels d’aujourd’hui.

    Depuis quelques années déjà, je suis le blog David Bosman, avec qui je partage certains centres d’intérêt. J’aime surtout sa façon de voir et de dire les choses, sans prétention aucune, avec sincérité et souvent avec une petite touche d’humour bienvenue. Ces temps-ci, David a pas mal réfléchi à sa pratique de la photographie de rue, et ce qu’il dit ici, ou l’exemple de Thomas Leuthard qu’il donne , m’ont beaucoup fait réfléchir à mon tour.
    C’est après l’avoir lu que j’ai fait ces photos, au plus près de mon sujet, naturellement et sans hésitation, et bien sûr, comme j’étais parfaitement à l’aise, personne ne m’a prêté attention.


    photo : Roissy-Charles-de-Gaulle, mars 2015.


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  • L’espoir

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    L’APPAREIL EST TENU HORIZONTALEMENT : maintenir l’appareil fermement. L’index de la main droite actionne le bouton de déclenchement. La première phalange du doigt appuie progressivement et produit un déclenchement sans secousse.

    L’appareil en mode manuel, fermer les yeux et voir. Oublier la couleur, se concentrer sur les formes, observer la lumière. Laisser l’image venir à soi. L’œil dans le viseur, l’appareil n’existe plus, et seul compte le regard.
    Allongé dans l’herbe fraîche, je n’existe plus, le temps s’est arrêté. L’index de la main droite actionne le bouton de déclenchement. La fleur devenue abstraite danse lentement sous la brise. La fleur est prisonnière du cadre ; en dehors du cadre, il n’y a plus rien.
    La première phalange du doigt appuie progressivement et produit un déclenchement sans secousse. L’instant suspendu s’évanouit. L’œil se détache lentement du viseur. Reste l’espoir.


    photo : Saint Mathieu de Tréviers, mars 2015.


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  • Walkin’ the dog

    walking the dog

    Je sens alors, pourvu que je ne me hâte, que je ne cesserai jamais d’être.

    Lorsque je suis tombé la première fois sur cette phrase de Rilke, dans mon empressement, j’ai sauté la négation première et j’ai lu « pourvu que je me hâte ». C’est qu’un sentiment d’urgence me poussait alors — il me pousse toujours, mais je ne le laisse plus faire —, une course sans fin pour rattraper le temps perdu, un sprint vers l’abime.

    Je me suis mis tôt à la photo, à 17 ans, mais pour une raison qui m’échappe, après 6 mois d’une pratique intensive, j’ai remisé ça dans un coin de mon esprit pour n’y revenir qu’en 2012. Tout était à réapprendre, et parmi ces choses à apprendre, il y avait la patience et il y avait le regard.
    La photo m’a enseigné comment ralentir, m’a initié à la maitrise du temps, elle m’a appris à arrêter l’instant : l’œil dans le viseur, tourne lentement autour des protagonistes, organise la scène, fige les personnages, enfin rends-les au monde en déclenchant l’obturateur.
    Clic-clac. Rideau. La vie normale reprend son cours, et personne n’a rien vu.

    Apprendre à regarder autrement, c’est adopter le point de vue de l’autre, s’accroupir, comme ici, pour voir ce que le chien voit, tourner autour des choses, s’arrêter sur ce que personne ne regarde. Figer l’éphémère, fixer jusqu’à l’épuiser le détail insignifiant pour en révéler le mystère caché, ouvrir des portes qui donnent sur l’inconnu : « je sens alors, pourvu que je ne me hâte, je ne cesserai jamais d’être ».

    Le chien, lui, ne se pose sans doute pas ces questions-là. Le chien, seul, comme perdu au milieu de la foule, impassible ; le chien, mon ami d’enfance, mon double.

    Now, if you don’t know how to do it
    I’ll show you how to walk the dog
    C’mon now c’mon
    If you don’t know how to do it
    I’ll show you how to walk the dog


    photo : Barcelone, février 2015.
    Walking the dog : paroles et musique de Rufus Thomas


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