L’ascenseur étroit, en bois, dans sa cage en fer forgé aux arabesques art nouveau, il suffisait d’en entr’ouvrir l’un des battants intérieurs pour provoquer l’arrêt entre deux étages et que s’offrent à mon regard d’enfant des perspectives nouvelles : vue plongeante sur le niveau inférieur, vue à hauteur de chien sur le palier supérieur ; je restais alors de longues minutes, allongé ou à quatre pattes, attendant impatiemment que la lumière du plafonnier de l’ascenseur s’éteigne, puis celle de l’escalier — ainsi seule la faible veilleuse de la cabine éclairait partiellement à la fois le palier au-dessus et le plafond au-dessous —, pour que se révèle à moi dans toute sa mesure un univers étrange, qui dans l’obscurité prenait naissance dans le vide et se terminait dans le vide, un univers occupé en son milieu par une terre plate aux deux faces dissymétriques, comme deux continents opposés dont j’avais appris à connaitre par cœur la géographie, la faune et la flore — les moulures du plafond, les craquelures, les insectes morts ou prisonniers à l’intérieur du verre épais à motif floral de la lampe, les particules de poussières en suspens, la moquette usée, les tâches, les brûlures de cigarette, les mauvais plis et l’usure des coins, les fixations des barres de laiton dorées, disjointes par endroits — jusqu’à ce que quelqu’un pénètre à nouveau dans le hall, en bas, rallume la minuterie avant d’appeler l’ascenseur, et je me dépêchais d’appuyer sur un étage intermédiaire pour pouvoir me faufiler dans l’escalier, montant quelques marches avant de m’accroupir pour observer l’intrus qui s’élevait dans les étages sans me voir.
Je suis le gardien du phare, le voyageur immobile. J’ai dans mes veines un fluide toxique, une encre noire qui fait battre mon coeur.
Tu es la fille du large qui parle à mon oreille endormie. Ma tête est une coquille vide où se dispersent tes rêves. L’horizon trace une ligne inutile depuis longtemps franchie — j’ai mis mes pas dans tes pas d’infini.
Je m’accommode encore de tes allures singulières, pourtant, tes griffes sur mon visage sont moins réelles que la mort aveugle qui me grignote le cerveau.
— quoi ? y a-t-il encor ce que l’on appelle « les rêves » ?
Pierre Vinclair
Il me semble, peut-être naïvement, que la poésie parle d’abord au cœur. On m’opposera, tout aussi arbitrairement, l’affirmation contraire. C’est que la poésie est une affaire intime. Elle est le poète mis à nu, qui s’en vient déshabiller celui ou celle qui reçoit son poème. La poésie est le dernier refuge, la fortune cachée, le seul vrai trésor encore à découvrir : par la force d’un vers, une vie se retourne. Et parce qu’elle est notre bien le plus essentiel, presque plus personne ne la lit. Le monde va trop vite, dit-on ; il ira toujours moins vite et bien moins loin qu’elle.
De juillet 2015 à juillet 2016, inspiré par la lecture d’un petit livre, The haiku year, compilation de poèmes brefs, écrits quotidiennement, au cours de l’année 1996, par sept amis (Tom Gilroy, Anna Grace, Jim McKay, Douglas A. Martin, Grant Lee Phillips, Rick Roth et Michael Stipe), j’ai publié chaque jour sur twitter un texte d’inspiration poétique, sous le mot clé #haikuyear.
Je dis « texte d’inspiration poétique », parce que j’ai en trop haute estime la poésie pour prétendre m’en réclamer. Moi, je trafique des phrases dans mon coin, je tâtonne dans le noir, j’assemble du mieux que je peux des idées et des mots, j’essaie tant bien que mal d’écrire quelques livres.
En relisant ce travail en vue de le publier, j’y ai retrouvé des joies minuscules et précieuses, des peines inconsolables, des espoirs immenses et des craintes inutiles, méditations de bric et de broc, haïkus sans rime ni raison, livre ouvert sur l’intime aux heures où le jour chez moi s’éveille ; une année résumée en fragments, postés chaque matin depuis le même endroit, à approximativement le même horaire.
Ayant supprimé sur twitter l’ensemble de ces contributions, j’ai voulu en reprendre quelques-unes en recueil, 253 au total, qui forment un livre écrit au moment où la nuit étreint le jour et où l’esprit, pas encore tout à fait réveillé, est justement propice à l’éveil.
Alors, poésie ? Je ne sais pas. Éclats de rêves ? Oui, assurément.
Le livre, qui s’intitule L’été entre deux sommeils, est disponible ici, et il coûte 10 €, frais de port compris.
(…) le vrai message, c’est le médium lui-même, c’est-à-dire, tout simplement, que les effets d’un médium sur l’individu ou sur la société dépendent du changement d’échelle que produit chaque nouvelle technologie, chaque prolongement de nous-mêmes, dans notre vie.
— Marshall McLuhan
Qu’est-ce que le numérique change à notre façon d’écrire ? Si les outils influent sur l’oeuvre, existe-t-il une littérature proprement numérique, qui se différencierait de l’écriture mécanique (machine à écrire), elle-même distincte de l’écriture manuscrite ?
Certainement, les contraintes diffèrent, et l’auteur qui écrit sur ordinateur n’a plus à se soucier que de la batterie de sa machine et de la sauvegarde de son texte. Il n’est plus contraint par le papier et l’encre. Il n’est plus contraint par les horaires d’ouverture et la richesse du fonds des bibliothèques auxquelles il a accès pour sa documentation : il a, en permanence, internet à sa disposition. Cela suffit-il à changer l’orientation de son texte ? Proust aurait-il écrit différemment La Recherche — aurait-il même écrit La Recherche ? — s’il avait disposé d’un ordinateur et de Google ou de Qwant ?
Marcel Proust — À LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU : les manuscrits dits de la Madeleine
On parle de réalité virtuelle ou augmentée. De quoi s’agit-il dans le cas qui nous préoccupe ? Littérature augmentée, c’est-à-dire enrichie, ou littérature virtuelle, dans le sens d’ersatz ?
Plus sérieusement, peut-on parler de littérature numérique, comme on dit art numérique ?
En définitive, je ne sais pas si écrire « en numérique » change le texte, mais je crois qu’il est possible de créer une oeuvre littéraire originale authentiquement numérique, c’est-à-dire une oeuvre qui ne se conçoit pas autrement qu’en recourant aux outils numériques.
C’est ce à quoi je me suis attelé avec mon projet 50 nuances de générateur.
E.L. James a écrit ses 50 shades of Grey d’abord comme une fan-fiction s’inspirant des personnages de la saga Twilight, qu’elle a publiée sur son blog. Anna Todd, avec After, a fait elle aussi une fan fiction, cette fois autour d’un des membres du groupe One Direction, qu’elle a rédigée sur son smartphone, et publiée sur Watpad. Dans les deux cas, le succès fut considérable. La qualité littéraire, sans faire insulte aux nombreux lecteurs et aux deux auteurs, n’était pas l’enjeu de ces textes. Surtout, ils ont donné naissance à un genre à part entière, la « new romance ». Un genre extrêmement codifié, à mille lieues de toutes exigences créatives et reposant sur l’accumulation de clichés (1). À tel point que Lisa Wray, une développeuse américaine, a eu l’idée d’écrire un programme informatique générant des textes parodiques, à la manière de 50 nuances de Grey.
Le concept m’a plu, et j’ai voulu le pousser plus loin. Ainsi, j’avais accès à des textes, en anglais, « écrits » par une machine. Que se passait-il si je demandais à Google de les traduire en français ? Que devenait cette traduction, si après je la faisais mouliner dans une machine à fabriquer des cut-up ? Pouvais-je enfin me réapproprier les mots, tordre en quelque sorte le texte, et y réinjecter de la littérature ? C’est tout l’objet de mon travail.
Il restait ensuite à trouver les moyens de sa diffusion : un site web sur lequel le texte est publié par épisodes, à raison d’un ou deux par semaine, et un livre qui en reprend la totalité, les deux disponibles simultanément. L’oeuvre se produit, en même temps qu’elle est déjà produite.
Le site est accessible à tous, gratuitement.
Le livre — volontairement produit là encore par un procédé numérique — est vendu 10€, frais de port inclus.
L’ensemble, que j’aimerai indissociable, forme un « dispositif », au sens où on l’entend d’une installation artistique.
Notes :
(1) comme le souligne très justement Camille Emmanuelle dans son livreLettre à celle qui lit mes romances érotiques, et qui devrait arrêter tout de suite, aux Éditions Les Échappés.