Longtemps que je le sais. À l’adolescence, bien sûr, c’était une certitude, mais dès avant, dès l’enfance j’ai su que j’étais différent, différent de toi, papa, et diffèrent de mes frères. Mes attirances n’étaient pas les vôtres. Je ne partageais pas vos choix. Quand j’en ai eu vraiment conscience, je me suis dit qu’il valait mieux attendre : une fois majeur, parti de la maison, je pourrai bien faire ce que je veux, et puis surtout, je ne voulais pas blesser maman. Toi, je m’en foutais un peu. Tes partis pris seront toujours plus forts. Les humiliations quotidiennes que je subissais, tu ne pouvais pas savoir, hein ? Tu n’imaginais pas ça possible, pas sous ton toit, pas la chair de ta chair.
Tu n’avais pas de mots assez durs pour ces gens-là, et le soir, devant le journal, le dimanche midi, à table, après l’église, tu t’en délectais d’en dire du mal. C’était devenu une obsession. Des années que ça durait. Les préjugés étaient tes certitudes. Moi, je ne disais rien. Et puis, il y a eu la manif pour tous, et nous devions te suivre dans la rue ; la première fois qu’on défilait, et pour toi aussi, je crois que c’était la première fois. Tu y voyais une grande cause, mais pour moi c’était le trop-plein. Je ne pouvais plus prendre sur moi, faire semblant d’être ce que je n’étais pas. C’est pour ça que je suis venu te voir dans le salon. Tu étais assis dans ton fauteuil. Mes mains tremblaient, alors j’ai serré les poings et sans baisser les yeux, l’aveu si souvent ravalé, je te l’ai jeté à la gueule. Maman a poussé un soupir d’effroi, mais toi tu n’as rien dit. Ton regard était noir et tu avais la colère en travers de la gorge : tu t’étouffais à l’heure de ma confession. J’étais libéré, tellement soulagé que je te l’ai dit une deuxième fois, pour être sûr que tu comprennes : « papa, je suis de gauche. »
Catégorie : microfictions
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L’aveu (microfiction)
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Microfiction
Il voulut se suicider par noyade, mais ne disposant que d’une douche, il ne réussit qu’à vider le ballon d’eau chaude. Il mourut tout de même, quelques semaines plus tard, d’une pneumonie, sans que personne sache rien de ses intentions premières.
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Danae
S’il te semble que l’apre vérité du monde ne s’affiche pas au grand jour, mais se cache dans quelque recoin obscur, qu’elle s’enfante le plus souvent dans la souffrance et la mort, tu n’en ignores pas la lumineuse volupté.
N’es-tu pas sensible au crissement du gravier sous tes pas, alors que tu pousses la grille qui conduit au parc ? Et tu prends plaisir à écouter peser, lourd, le ciel sur la ville. Tu souffres avec l’oiseau qui chante son amour éperdu pour la jeune femme et que la jeune femme n’entend pas, assise à quelques pas de là. Mais tu n’es pas l’oiseau, et à toi, elle sourit.
La nuit a passé. Elle repose nue, encore endormie sur le lit défait. Les draps, agités après l’amour, ne forment plus que de rares vagues qui s’échouent, languissantes, sur la délicate soie de sa peau rose thé. Son corps est comme un rocher qui retient ses algues cheveux, et ses lèvres sont d’écorces de fruits amers.
Le soleil qui jusqu’alors paressait au pied du lit, se levant enfin, baigne bientôt son visage, l’obligeant à ouvrir les yeux. Son regard, d’abord perdu dans la blancheur matinale (elle cligne rapidement plusieurs fois des paupières, lissant ses longs cils roux contre la lumière), quitte la lucarne pour se déplacer obliquement le long du mur blanc, s’attarde sur la chaise en bois clair à sa gauche — ses vêtements, dessus, jetés à la hâte (elle se souvient à cet instant qu’elle est nue, elle sent son corps gonflé, usé par le tien) —, et se tourne enfin pour se poser sur toi.
Elle se redresse doucement et timidement te sourit. Puis elle se lève, s’enroule dans le drap et, nonchalante, vient se blottir dans tes bras.
Et vous restez ainsi, longtemps, l’un contre l’autre.
Le bonheur, ce sont ces instants d’éternité volés à la mort.
Gustave Klimt – Danae (1907)


