Catégorie : instantanés

  • Welcome to the barber shop

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    Ma tête ce matin, c’est Nicholson dans Shining. Je me penche vers l’évier, fais couler l’eau froide dans mes mains, l’eau glacée avec laquelle je frotte mes yeux pour me réveiller, sortir de la torpeur, le mal de crâne, l’ivresse des rêves, la nuit pas encore passée. Il faut relancer la machine, libérer les neurotransmetteurs dans l’espace synaptique, inverser transitoirement la membrane plasmique des neurones, libérer l’influx nerveux en lâchant dans les filaments du cerveau une séquence d’action potentielle, dépolarisation transitoire et locale de l’état de repos, repolarisation, hyperpolarisation des cellules non myélinisées, surmonter la première phase de la période réfractaire où toute stimulation est ignorée, les yeux dans le vide, l’eau froide sans effet ni sur les mains, ni sur le visage, attendre la deuxième phase, les nerfs qui deviennent hypoexcitables. L’information change de nature, le potentiel d’action dure entre 1 et 2 millisecondes. Relevant la tête, je croise mon regard dans la glace, je vois ma barbe de trois fois trois jours, les goûtes d’eau qui perlent dans les poils, les poils blancs par endroit alors que je n’ai pas un seul cheveu blanc. Les trains d’ondes de dépolarisation supportés par des courants électrochimiques sont convertis en codage par concentration de neurotransmetteurs dans la fente synaptique. Les voyants passent au vert. Il faudra encore le café pour que les idées se bousculent, un deuxième pour qu’elles viennent doucement jusqu’à mes doigts sur le clavier, qui les fixent sur la page blanche virtuelle comme des papillons épinglés sur le carton d’un lépidoptériste.
    Pour l’heure, dans le miroir le visage inconnu de la nuit, on sait qu’il faudra plus tard l’eau chaude pour dilater les pores et redonner tendresse aux poils, la mousse étalée machinalement sur le visage et plusieurs fois le passage du rasoir pour reprendre visage humain. Plus tard, peut-être demain. Un autre jour, le marqueur d’une année nouvelle. 2015, déjà. Demain, on rase gratis. Welcome to the barber shop.


    photo : Londres, novembre 2014.

    (Les notions relatives au fonctionnement des synapses, ici détournées de façon totalement arbitraire et non-scientifique, mais parfaitement assumée, sont empruntées à wikipedia).


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  • le long dialogue

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    Le voyage à Londres est fini. L’écriture est finie, vient le temps de la décantation. Des choses s’annoncent pour demain, des idées, de belles idées à deux fois quatre mains. Après, ce sera le retour au précédent projet, le retour dans l’arène du Grand Jeu.
    Le Grand Jeu, je le sens qui occupe déjà les espaces laissés vides. C’est l’heure de la dévalaison. Le temps dangereux des zones troubles. Lentement, je me laisse glisser dans les eaux profondes de la mémoire, à la recherche de mon continent noir. Ici, je ne croise que des fantômes, je ne parle qu’à des ombres. Dans la voiture lancée à tombeau ouvert, avalant les ténèbres, Townes Van Zandt est le compagnon de route des nuits épaisses. Commence le long dialogue avec mes morts ; on discute toujours mieux avec les morts.


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  • Lettres (et le néant)

    lettres

    Il écrit qu’être libre signifie se savoir condamné. Ainsi, il définit ses choix, son absolue existence. Sa liberté est principe de sa vie naturelle, sans autre raison d’être.
    Être libre, écrit-il encore, c’est choisir sa liberté. Les hommes meurent d’une tout inutile conscience d’eux-mêmes. C’est cette idée qui a fait le monde, et sur ces objets sans retour qu’est inscrite leur passion non historique.

    Une photo par jour : 356
    Texte : cut-up réalisé à partir de la notice wikipedia de L’être et le néant de Jean-Paul Sartre.

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  • Les beaux jours

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    Belle journée ensoleillée, et vide-grenier du dimanche matin, l’occasion de faire le vide (un peu) dans le bric-à-brac du garage, l’occasion, aussi, de chiner pas mal. J’aime les vieux postes à galène, les magnétos à bandes, les vieux micros, les platines vinyles, les appareils photo argentiques, et tout ça s’entasse aussi dans le garage si je n’en trouve pas immédiatement l’usage, mais là, pas question de m’en séparer.
    J’avais en tête cette fois de dénicher un polaroid, et des pola j’en ai trouvé, à tous les prix, des très vieux, des sophistiqués, des basiques (pour 8 ans et plus, c’est écrit au dos), des avec étuis et même un encore dans son emballage d’origine, mais aucun qui m’est plu vraiment, et quand je me promène comme ça, de stand en stand, il faut que j’aie un coup de cœur, ou sinon rien.
    Un coup de cœur, j’en ai eu un, une première fois, pour une caméra super 8 Sankyo Es 66xl, 4 euros, pas même sûr qu’elle marche (mais peut-être, après tout), ni même que je m’en serve un jour. Il y a un film neuf dans la boite (30 ans d’âge, on imagine le résultat que ça peut faire !), et la garantie de deux ans, émise en 1976.
    Et puis, et puis… Une petite table, et dessus une dizaine d’appareils photo, un Retinette, deux copies de Brownies, trois polaroids (eh oui !) et un Foca Sport, magnifique, avec son étui en cuir usé. Impossible de résister, je le prends, le repose, l’étudie sous tous les angles, je n’arrive pas à le lâcher. Le vendeur m’assure qu’il est en bon état, c’était le sien et il est tout prêt de verser une larme quand il m’en parle (le gars est bon vendeur, et moi j’ai l’enthousiasme facile). Voilà, l’affaire est faite et je repars avec, léger et heureux.
    C’est qu’un Foca, ça n’est pas rien, un petit bijou avec obturateur à rideaux et visée télémétrique, imaginé en 1938 pour concurrencer Leica. Le premier modèle sortira finalement après guerre, en 1945. Plusieurs déclinaisons suivront, jusqu’aux années 60 où la marque disparait, victime de la concurrence étrangère. Entre temps, et pour rivaliser avec le Kodac Rétinette qui connait un grand succès, Foca sort en 1955 le Foca Sport (sans la visée télétrique), et c’est la deuxième version, celle de 1958, que j’ai acheté aujourd’hui.

    Mais Foca, c’est aussi l’histoire d’un aristocrate et industriel français, Antoine Auguste Agénor Armand de Gramont, ami proche de Marcel Proust, pour qui cette entreprise fut l’œuvre de toute une vie, et lorsqu’il meurt en 1962, Foca ne lui survit que deux petites années.

    Et voilà comment des liens se tissent de manière inattendue, qui font se rejoindre Proust et la photographie.

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