Catégorie : instantanés

  • Sur le chemin de traverse, dans la lumière des phares arrière (Projet 52 – épisode 2)

    Il passe chaque jour par cette route, et chaque jour il voit le sentier qui démarre sur le bas-côté de la route. Le jour, il n’y pense presque pas, mais à la nuit tombée le chemin le fascine. C’est après un virage, et souvent il n’est pas seul, d’autres voitures le suivent et il n’a pas même le temps de ralentir.

    Il y a la route, qui serpente, une départementale comme il en existe des milliers d’autres, une route tout ce qu’il y a de plus banal, et puis soudain cette bifurcation qu’il doit prendre — qu’ils prennent tous, lui semble-t-il —, et dans le virage, sur sa droite, le chemin qui se dessine. La plupart du temps il ne fait que l’apercevoir, et certains soirs il lui semble que c’est un mirage, un appel à se perdre, mais il n’a pas d’autre choix que d’accélérer à nouveau et poursuivre sa route.

    Il aimerait s’arrêter parfois, s’enfoncer un peu plus sous les arbres, prendre une photo de l’endroit, capturer le mystère. Il s’arrête souvent, un peu plus avant, en face des montages, ou plus loin, à quelques kilomètres, pour figer un coucher de soleil, mais là, non, jamais. Comme s’il n’était pas prêt, comme s’il lui fallait attendre encore, s’imprégner du lieu, apprendre à le connaître — et il ne dispose pour cela que de quelques secondes chaque soir —, en établir mentalement la géographie ; la nuit, dans son sommeil, laisser se dérouler les images fugaces capturées et reconstruire mentalement ce qu’il n’a pas vu, ce qui ne s’offre pas au regard.

    Ce soir, plus tard que d’habitude, peut-être, il ralentit à peine au moment de tourner et accélère déjà à l’entrée du virage quand il bifurque soudain et arrête son auto sur le bord du chemin, dans un crissement de pneus. Il n’y avait personne, ni devant, ni derrière lui, et c’est heureux : il n’y a ainsi pas de témoin de sa folie, la vitesse excessive dans le virage et l’arrêt soudain, les roues qui braquent sans raison, la voiture qui s’arrête dans un presque tête-à-queue. Il reste un moment cramponné à son volant, les yeux perdus dans le vide, puis prépare son appareil photo et sort enfin, sans prendre la peine d’éteindre son moteur, sans même fermer sa portière, et fait quelques pas en direction de la route, dans la lumière blafarde des phares. Il prend quelques clichés puis se retourne et regarde devant lui l’orée du chemin, mais rien du mystère ne lui est révélé. Pour un peu il s’attendrait à voir quelque créature mystérieuse, elfe ou fée, ogre ou farfadet, au moins un loup et quelques prédateurs nocturnes, mais il n’y a rien. Rien, sinon un appel à s’enfoncer plus avant, à se perdre dans le mystère qui se révélerait enfin, peut-être. Il entend une voiture qui passe et se retourne, et il sait que depuis la route, déjà, on ne le distingue plus. Il voit son véhicule toujours garé de travers, et il se tient maintenant dans la lumière rouge des phares arrières qui éclairent le chemin d’une couleur irréelle. Il voit au sol des formes jusque là invisibles, des traces qui l’invitent à les suivre. Il ne cherche plus à résister et s’avance à leur suite. Il tient encore son appareil photo à la main, mais ne pense déjà plus à s’en servir. Le moteur de sa voiture tourne toujours, et il laisse sa portière ouverte, ses affaires posées sur le siège passager. Quelqu’un finira bien par les retrouver. Lui ne reviendra pas.


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  • Le Paradis, c’est ici (Projet 52 – épisode 1)

    Traverser le village. Passer à travers les ruelles rassurantes, à l’ombre des platanes, sous le soleil de mai. Ne croiser personne sinon le chat blanc, allongé comme il se doit sous son banc, le chat qui distraitement me regarde passer. Quitter les habitations, suivre la route sans savoir où elle mène, prendre un chemin de traverse, couper à travers les vignes, et toujours personne en vue. La sieste, sans doute, comme le chat, immuable, chacun à sa place, le chat sous son banc, les hommes dans leurs fauteuils où dans leurs lits, et moi qui marche sans bruit, tâchant de ne pas perturber l’équilibre précaire de cet instant fragile, où le monde semble s’être arrêté pour que je le contemple.
    Et ainsi, je marche, et marche encore, après les platanes, les amandiers et quelques oliviers, je marche sur le sentier qui m’entraine vers le sous-bois. Je passe devant l’usine désaffectée, qui ne l’est pas, en vérité, mais qui aujourd’hui est arrêtée, une usine ancienne, perdue au milieu de nulle part, étrange incidence à l’orée de la forêt. J’entends le bruit de l’eau et je m’avance, un mince filet coule encore que je suis, et j’arrive enfin devant une maigre cascade, mais une cascade quand même, un pont que j’emprunte et qui conduit à un chemin mal dégagé qui lui-même débouche sur deux portes rouillées fermées par une vieille chaine et un cadenas oxydé, avec sur le côté, une boite aux lettres en fer éventrée, et derrière les portes, à une centaine de mètres, une vieille maison dont je ne saurais dire si elle est encore habitée. Rien ne bouge, là non plus, et je rebrousse chemin sans faire de bruit quand, sur le côté, je vois, coincée dans les herbes et cachée par les arbres, une barque rouge déposée là Dieu sait quand. La frêle embarcation est trouée en plusieurs endroits et la végétation l’a envahie, insectes et rongeurs y ont depuis longtemps fait leurs nids. J’en fais le tour, surpris de cette présence incongrue au milieu de nulle part, au beau milieu d’une forêt, près d’un cours d’eau, certes, mais si petit qu’elle n’aurait jamais pu voguer dessus. Un bateau échoué au milieu de la forêt, un esquif baptisé Le Paradis, c’est écrit sur sa poupe, caché par le feuillage des arbres que perce le soleil qui vient taper et faire encore briller sa peinture rouge écaillée. Je m’assois à côté, savoure l’instant volé au temps, la douce chaleur du printemps, le clapotis léger de l’eau, je ferme les yeux et me dis qu’en effet, le paradis, à cet instant, c’est ici.


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  • J’aime bien les vide-greniers

    J’aime bien les vide-greniers. Comme les hirondelles, les vide-greniers annoncent parfois le printemps, les premiers beaux-jours, le soleil qui perce la grisaille et les petits bonheurs du dimanche matin. J’aime bien me lever tôt, prendre la voiture et parcourir les quelques kilomètres qui me séparent du village voisin, flâner dans les allées, une fois, deux fois, ne rien trouver, regarder d’abord les gens s’agiter, les marchands d’un jour un peu gênés parfois de déballer ainsi, au milieu des vieux jouets usés, cassés des enfants devenus grands, leurs goûts passés, les 45 tours à foison de tubes presque oubliés, mais que l’on retrouve une fois, deux fois, trois fois à mesure que l’on avance d’un étal à l’autre ; les livres, les SAS en veux-tu en voilà, les encyclopédies moisies, les best-sellers jaunis aux couvertures gondolées. Les vêtements aussi, à foison, et là je passe, comme je passe la vaisselle dégarnie, la porcelaine ébréchée, les lampes Ikea d’il y a 20 ans, les sculptures africaines, les puzzles contre-collés sur des plaques de bois, les K7 vidéo VHS aux jaquettes découpées dans le programme télé. Je m’arrête, par réflexe, sur les vrais livres anciens, les reliés, les couvertures cuir et le vieux papier, mais presque toujours en vain. Quelques belles surprises, quand même parfois : ainsi cette fois où j’ai trouvé du Mandiargues, du Breton, du Soupault. Un stock de Minuit aussi : Duras, Claude Simon, Echenoz, et même un Goethe, Le serpent vert, de 1922 aux éditions du monde nouveau, collection Esoterica, numéroté 74 sur un tirage de 500. Mais rien de tout cela aujourd’hui. Les cagettes de livres n’offraient rien qui aurait pu m’intéresser, les cartons de vinyles n’avaient que du Clayderman, du Serge Lama, du Gérard Lenormand à offrir. Pas comme ce jour où je suis tombé sur un type qui finalement m’entraina chez lui, jusque dans son garage rempli de disques, héritage de son père disquaire depuis longtemps décédé, et dont il ne savait que faire. Il y avait de tout, alors, empilés à la va comme je peux, mal rangés, les étagères effondrées, les disques abimés, cassés, les pochettes déchirées, la poussière épaisse recouvrant l’ensemble, du rock, du jazz, du classique, de la variet’ aussi en pagaille, beaucoup de choses sans intérêt en trois, quatre exemplaires, les invendus d’antan, et je me laissais tenter, prenant le risque de repartir avec un disque rayé, mais pour quelques euros la pile, le risque on s’en moque. C’est la récompense de la chasse au trésor, le prix à payer pour le petit rush d’adrénaline lorsque l’on découvre sous nos doigts un vieil Ellington, un Armstrong, ou même Harvest de Neil Young que l’on n’avait jusqu’alors qu’en CD. Mais aujourd’hui, rien qui vienne taper dans l’oeil et l’on se prend presque à regretter de ne pas être rester au lit, et puis voilà, posé sur une toile cirée à fleurs, un lecteur à bandes AKAI 4000 DB, moi qui rêvais depuis tant de temps d’un Revox je me dis que ça le ferait quand même bien, le AKAI, avec ses gros boutons, ses vu-mètres et son boitier en bois, je m’arrête et je demande le prix, et le type, l’air gêné m’annonce un vingt euros quand je m’attendais au moins à cinq fois plus. J’ai un peu honte, mais c’est le jeu ici, c’est ça qui donne le rush que j’évoquait plus haut, et je lui dit 15 euros, ça peut le faire ? Et il dit oui, que depuis le temps qu’il cherche à le vendre il peut bien le lâcher à 15, et moi je sais qu’il n’a pas du quand même beaucoup chercher, ou alors pas là où il aurait dû, parce qu’il est pratiquement comme neuf, son magnéto, et il me sort la notice, les micros et les bobines d’un sac, tout bien emballé, précieusement rangé, et je devine les heures passées à jouer avec, que ça devait être important pour lui quand il l’a acheté, son AKAI, il y a 35 ou 40 ans. Il est content de s’en débarrasser, parce qu’il est pragmatique et que ça prend de la place dans le garage, ce truc-là qui ne sert plus à rien et qui pèse si lourd, et en même temps il a ce petit pincement au coeur, à laisser partir les années passées, les souvenirs d’alors. Mais j’en prendrais soin, moi, de son AKAI, d’ailleurs il est déjà branché sur ma chaine hi-fi à l’heure où j’écris ces lignes, il a trouvé sa place dans mon bureau, j’en sais déjà l’usage que j’en ferais.
    Et puis, avant de partir, je décide de refaire un tour dans les allées, je laisse le AKAI au monsieur après l’avoir payé, je me dis que maintenant j’aimerai bien trouver un Leica. Un Leica pourquoi pas, après tout : on peut rêver non ? Comme le AKAI 4000 DB est venu remplacer le Revox que je cherchais, aujourd’hui c’est un Ricoh KR-10 qui fera office de Leica. Oui, bon, pas de quoi s’extasier, mais le Ricoh est un modèle assez rare, sorti en 1980, un appareil automatique avec priorité à l’ouverture débrayable et motorisable, doté d’un obturateur Copal. Ne pavoisons pas, donc, d’autant qu’il a souffert, le boitier, et son objectif SMC Pentax-M 1:1.7 50 mm, n’en parlons même pas, la peinture par endroits partie, les chocs visibles, mais tout marche quand même a priori, reste à le nettoyer et ça c’est une autre histoire, mais pour 4 euros, on se fait plaisir à bon compte et il fait déjà joli mon premier argentique patiné posé pour le moment à côté du AKAI dans mon bureau.
    Après je rentre, les bras chargés de mes trésors de pacotilles, et la maison que j’avais laissé endormie au petit matin est illuminée du soleil qui rentre par le jardin, les fenêtres ouvertes et les chats qui viennent vers moi, tandis que je retrouve dans la cuisine ma chérie, amusée, qui m’attend pour déjeuner.

    AKAI 4000 DB

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  • Une photo par jour : #6

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    Ouch ! Oui, l’objectif en a pris un coup, et le boitier lui-même n’est pas en très bon état. Mais à 4 euros au vide-grenier, difficile de résister. Et sitôt rentré, l’appareil vite nettoyé, on lui rend un peu de sa fierté passé en lui tirant le portrait, simulant en numérique un film argentique n&b Fuji Neopan 1600 au grain si particulier.

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