Catégorie : no direction home

  • NOUS SOMMES LES CHAMPIONS — (No direction home)

    International U.S. bombers attacked Libya in a series of strikes against what the White House called « terrorist centers » and military bases. President Reagan, in a broadcast speech, said the American forces had succeeded in their mission of retaliating for what he termed the « reign of terror » waged by Col. Muammar el-Qaddafi against Americans.

    Bombardements ce matin de Tripoli et Benghazi en Libye par l’aviation américaine action de légitime défense pour les États-Unis désapprouvée par une partie des pays européens la France a refusé le survol de son territoire par les bombardiers américains les Libyens ont attaqués des installations américaines près de la Sicile le colonel Kadhafi est vivant et une demande de cessez-le-feu libyenne serait formulée

    My fellow Americans, at 7 o’clock this evening eastern time air and naval forces of the United States launched a series of strikes against the headquarters, terrorist facilities, and military assets that support Muammar Qadhafi’s subversive activities.

    Mes chers compatriotes… il est 20 h à Topeka, 21 h sur la côte Est, quand le président Ronald Reagan s’adresse à la nation, en direct depuis le bureau ovale de la Maison-Blanche. Le plan est serré, le président occupe la majeure partie de l’image. Derrière lui, sur une table sont disposées des photos que l’on devine de famille. Il n’y a pas encore CNN pour diffuser en boucle l’intervention, mais les journaux télévisés du soir lui consacrent tout leur temps d’antenne.
    La maison est carrée, en bois, à peine mieux qu’un mobile home : un jardinet, trois pièces, deux chambres, un séjour, une cuisine et une salle de bain. Le séjour est la plus grande pièce, qui occupe un tiers de la surface totale. Deux grands fauteuils sont disposés à droite et à gauche de la télévision. L’écran est relativement large, mais c’est un très vieux modèle, l’image est de mauvaise qualité et l’on ne capte que les chaines nationales. Les fauteuils sont vieux également, le tissu épais élimé, l’assise inconfortable, mais profonde, et les bras sont larges, on peut y allonger ses jambes. La pièce est plongée dans la pénombre, seulement éclairée par la lumière bleutée changeante de l’écran de télévision. Deux hommes, 18 et 20 ans, sont dans la pièce. Ils sont chacun dans un fauteuil. Ils fixent l’écran. … à 19 h aujourd’hui les forces aériennes et navales américaines ont conduit une série d’attaques visant le quartier général, des installations terroristes et les moyens militaires qui soutiennent les activités subversives de Mouammar Kadhafi…
    Les deux hommes ignorent tout ou presque des raisons de ces frappes. Seulement, ils ont encore en tête l’attentat commis dix jours plus tôt dans une discothèque de Berlin-Ouest, et c’est pour eux un motif suffisant. Quand s’affiche sur l’écran les images troubles du ciel de Tripoli éclairé par les tirs de la DCA libyenne, tout à coup ils exultent, leurs fauteuils sont des bombardiers F-111F, des chasseurs McDonnell Douglas F/A-18 Hornet, ils tangent de gauche à droite, slaloment dans les airs pour éviter les missiles SA-2 Volchov, les missiles SA-3 Neva, SA-6 Kub, SA-8 Osa-AK, les missiles Crotale II, enfin bref, tout l’arsenal antiaérien dont pouvait alors disposer l’artillerie libyenne, leurs mains jointes s’agrippent à un manche fantôme qu’ils secouent en tous sens. La tête leur tourne, ils ont trop bu, ils rient à en pleurer, c’est un tsunami qui les emporte et quand la vague reflue, le journal télévisé est terminé depuis longtemps, Ronald Reagan et les images incertaines du ciel libyen on fait place à une comédie de Frank Capra en noir et blanc. Dans le fauteuil de gauche, l’homme qui a 20 ans s’appelle Jason. L’autre, celui qui a 18 ans, c’est moi.
    À 20 ans, Jason était un chien fou, mais il avait pour lui d’être naturellement sympathique. Son plus grand fait d’armes, aimait-il raconter, c’était d’avoir en pleine nuit, deux plus tôt, embouti la clôture de la propriété d’un juge de la cour d’état. Il s’était endormi au volant, et lorsque la police fut sur place, la voiture garée en travers de la route, portières ouvertes et gyrophare balayant la nuit, les deux agents et le magistrat qu’on imagine en pyjama et robe de chambre auprès du véhicule accidenté, Jason parvint si bien à les amadouer qu’aucune plainte ne fut déposée. Et même, s’étant engagé à venir dès le lendemain réparer la clôture, il avait sympathisé avec le juge, qui lui avait remis sa carte de visite en lui recommandant de l’appeler directement s’il devait avoir le moindre problème avec la justice. Depuis, Jason gardait la carte toujours sur lui, dans son portefeuille, comme un talisman qui lui garantissait une sorte d’invincibilité. De notre groupe, il était le seul à ne plus être chez ses parents. Il vivait en colocation avec un dénommé Phillip, une dizaine d’années de plus que nous. Nonchalant, Phillip, lorsque nous étions chez eux, participait mollement à nos excès avant de s’éclipser pour ne rentrer qu’une fois que nous étions partis. La maison était à lui, et il possédait une discothèque fournie où nous puisions abondamment, ainsi qu’une herbe de première qualité que nous fumions ensemble.
    Un mois après notre « nuit libyenne », c’est avec eux que je préparerais la remise de mon diplôme de fin d’année. Nous ne devions boire qu’un verre ou deux pour vaincre l’attente, mais quelques heures plus tard, après un nombre considérable de téquilas frappées, c’est complètement saoul que je me suis présenté à l’université de Washburn, ne portant rien sous ma toge, parfaitement nu, le mortier de guingois sur la tête, le pompon dans les yeux. Je ne tire aucune fierté de cet épisode, mais quand je regarde les photos qui ont été prises ce jour-là, Phillip et moi assis dans les fauteuils du jardin, moi en toge, déjà vacillant, et lui très digne, en polo à rayures, short orange et chaussettes portées haut sur les mollets, je ne peux m’empêcher encore aujourd’hui de sourire.
    Sur un autre cliché, le même jour, Jason a son bras gauche autour de mon épaule, son bras droit dans le plâtre. C’est Rob, je crois, qui tenait l’appareil photo. Rob était rentré en février du Costa Rica où il venait de passer une année complète, comme moi je passais un an chez ses parents. Nous étions tous venus l’attendre à l’aéroport, la famille et ses amis proches. Il est arrivé, portant une sorte de poncho à rayures orange, les cheveux frisés, ébouriffés, un sac à dos jeté sur l’épaule, rien du garçon sage dont j’avais vu les photos. Angela la première se jeta dans ses bras en pleurant. Puis Rob enlaça longuement sa mère, il serra son père contre lui, enfin il embrassa tous ses amis un à un. Jason fut le dernier qu’il salua, mais c’était comme s’il avait gardé le meilleur pour la fin. Ces deux-là venaient de loin. Il n’y eut pas d’embrassade, juste une poignée de main, mais il s’en dégageait une intensité qui valait toutes les accolades.
    Quelques semaines après son retour, Rob se passionna pour le skateboard, commandant avec la carte bleue de ses parents les pièces par téléphone en Californie, planche recouverte de fibre de verre, roues en gommes, roulements à billes, cireSex Wax, et, chaussures Vans au pied, chemisette Ocean Pacific sur le dos, il s’entrainait des heures durant, développant ses figures sur une rampe en béton — ollie, flip tricks, slides and grinds —, quand je m’occupais de le prendre en photo et de changer les cassettes du ghetto-blaster. Jason aussitôt nous suivit, et s’il n’avait pas les moyens de s’offrir une planche comme celle de Rob, il compensait par sa folie, ses dérives acrobatiques, les risques inconsidérés qu’il prenait, lancé à toute vitesse sur la rampe sans aucune protection. Le bras droit cassé, il ne tint pas dix jours sans remettre ça, et la dernière fois que je le vis, c’était à l’hôpital où j’allais lui rendre visite à quelques jours de mon départ. Cloué dans un lit avec interdiction de se lever, Jason avait cette fois les deux bras fracturés.

    Nous sortions toujours en groupe, mais un soir, nous nous sommes retrouvés seuls, Jason et moi, à une soirée. La maison n’était pas grande, et il y avait peut-être une centaine d’individus à l’intérieur, la plupart occupées à boire et à démolir tout ce qui pouvait l’être. Nous n’étions pas là depuis 5 minutes, qu’il nous sembla urgent de déguerpir. Nous n’avions rien fait, et nous ne connaissions personne, mais la police à coup sûr n’allait pas tarder, et nous ne voulions pas être ici quand elle arriverait. Malheureusement une bagarre venait d’éclater dans l’entrée, les esprits s’échauffaient, et nous jugeâmes plus prudent de tenter de nous réfugier un moment à l’étage. Le calme qui y régnait contrastait avec la folie du rez-de-chaussée, et nous crûmes un instant être seuls, mais non : dans une des deux chambres, un couple faisait l’amour ; dans l’autre, trois types assis en tailleur nous proposèrent de fumer un joint avec eux. Nous restâmes un temps infini tous les cinq, à fumer sans rien dire, quand il nous sembla que le bruit en bas avait cessé. Nous nous glissâmes dans le couloir, pour constater que l’escalier en bois avait été détruit. La maison était devenue silencieuse et vide. De là où nous étions, nous pouvions voir le séjour, la porte d’entrée ouverte, les gonds arrachés ; le canapé était défoncé, les chaises cassées, de la fumée s’échappait de la cuisine : tout était un champ de ruine.« Mec, ça craint ! » fit Jason, fort à propos.
    Nous sortîmes par une fenêtre, nous laissant glisser sur le toit du garage jusqu’à la rue. Nous soufflâmes une fois dans la voiture, soulagés, avant de partir d’un grand éclat de rire. La nuit touchait à sa fin. « Tu veux rentrer ? » Me demanda Jason. Comme je hochais négativement la tête, il sourit et mit le contact. « Je vais partager avec toi un secret, mon frère, prêt ? »
    Nous roulâmes un long moment, quittant bientôt la ville, lancés dans la nuit sur les routes désertes, aussi vite que permettait la vieille Datsun orange. La radio diffusait du rock et nous allions fenêtres ouvertes, cheveux au vent. Jason s’engagea enfin sur une route de terre qui nous conduisit au sommet d’une colline boisée qui dominait la vallée. Il coupa le moteur. La radio ne captait plus rien qu’un bruit parasite. Jason me dit de fouiller dans la boite à gants, où je trouvais une cassette cartridge 8 pistes de Queen.
    Le premier morceau démarra, je poussais le volume à fond et nous chantâmes en cœur, à tue-tête, we will rock you, l’un mimant la batterie, l’autre la guitare. Le jour pointait à l’horizon quand se firent entendre les premières notes de We are the champions. « C’est la première fois que je viens ici avec quelqu’un », fit Jason. « C’est ça, mon secret. C’est ça, c’est tout… Regarde comme c’est beau, dehors, tôt le dimanche matin… »
    Il me parla encore, grave comme on l’est après une nuit blanche, se confiant comme il ne l’avait jamais fait auparavant. Il savait que je devais partir bientôt, et il ne prenait pas beaucoup de risque à se montrer tel qu’il était vraiment. Les premiers rayons du soleil venaient frapper sur la vitre couverte de givre. Nous avions gardé les fenêtres ouvertes malgré le froid piquant, et je sentais les odeurs mêlées d’humus et de mycélium, l’odeur de mousse, de terre molle et de feuilles mortes, le parfum des arbres et des aiguilles de pins, du bois et des pierres humides ; l’odeur des matins froids qui envahissait l’habitacle.
    Se tournant vers moi, Jason me tendit la main : « Eh, mon ami, toi et moi, nous sommes les champions, et nous nous battrons jusqu’au bout, pas vrai ? »


    No direction home est un projet littéraire qui s’écrit d’abord sur le web. C’est le récit d’un voyage à travers les États-Unis, à différentes époques ; le récit d’un voyage intérieur dont le principe est expliqué ici.

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  • DEUX HOMMES NOIRS MARCHENT DANS LA RUE — (No direction home)

    11 h 40, samedi 9 août, deux hommes marchent le long de W Florissant Ave. C’est une avenue comme en trouve un peu partout en Amérique, une avenue sans charme aucun, une deux fois deux voies, bordée de chaque côté de fastfoods, concessionnaires automobiles, et commerces d’appoint installés dans de gros blocs de béton.
    Une avenue désespérément rectiligne de 20 km de long qui traverse Ferguson, part de Saint Louis pour rejoindre Florissant, à qui elle a emprunté son nom — déformation du mot fleurissant, ainsi nommé par les colons français parce que située au confluent du Mississipi et du Missouri, l’une des plus anciennes colonies du continent, établie au XVIIIe — sept plantations et quarante âmes en 1787 —, et où un siècle plus tard on parle encore majoritairement la langue de Molière (ça ne durera pas).

    11 h 50, samedi 9 août, deux hommes noirs sortent de la boutique Ferguson Market & Liquor. Ils marchent en direction de la station-service Quick Trip, le long de l’avenue qui mène à Florissant, 33km2, 52 158 habitants en 2010, majoritairement blancs, en familles, sinon aisés, du moins middle-class. Une ville classée en 2012 dans le top 100 des petites villes américaines les plus agréables, numéro un des villes où prendre sa retraite, 2e ville la plus sure du Missouri.

    Deux minutes plus tôt, samedi 9 août, on entendait à quelques blocs de W Florissant Ave les sirènes d’une voiture de police et d’une ambulance, lancées à toute allure dans Ferguson. Ferguson, qui n’est en rien comme Florissant. Plus petit, plus pauvre, Ferguson n’apparait dans aucun des classements établis par les magazines à destination des riches retraités.
    Ferguson, 16 km2, 21 203 habitants. En 1990, 74 % sont des blancs, 25 % des noirs. En 2010, 29 % sont blancs, 67 % sont noirs. Plus de 17 % de la population vit sous le seuil de pauvreté.
    À Florissant, c’est moins de 4 %.

    À Ferguson, la police compte une cinquantaine d’agents. Trois seulement sont noirs.

    11 h 52, samedi 9 août, deux hommes noirs, 18 et 22 ans, le plus jeune portant casquette rouge et chaussettes jaunes, sont signalés à la police. Ce qui s’est passé chez Ferguson Market & Liquor quelques minutes auparavant, il faudra attendre plusieurs jours pour le savoir. Ce qui s’est passé semble de toute façon ne pas avoir de lien direct avec la suite.

    11 h 54 ou à peu près, samedi 9 août, deux hommes noirs, Michael Brown et Dorian Johnson, 18 et 22 ans, le plus jeune, surnommé « Big Mike » — près de deux mètres pour plus de cent kilos —, quittent W Florissant Avenue et se dirigent vers Canfield Drive.

    Il est midi passé de une minute, samedi 9 août. Sur Canfield Drive, deux hommes noirs marchent au milieu de la chaussée.
    Arrive une voiture de police.


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    Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon, un été 2014.

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  • SAMEDI SOIR SUR SOUTH KANSAS AVENUE, DOWNTOWN TOPEKA — (No direction home)

    Coby

    « Une ou plusieurs personnes se livrant à la dérive renoncent, pour une durée plus ou moins longue, aux raisons de se déplacer et d’agir qu’elles se connaissent généralement (…) pour se laisser aller aux sollicitations du terrain et des rencontres qui y correspondent. » (Guy Debord)

    On appelle ça la croisière de nuit, ils disent cruising, en France on dirait la maraude. Parce que dès 16 ans on a son permis, que là-bas, la voiture c’est un mythe et qu’au volant on se sent libre, parce qu’il n’y a rien d’autre à faire, on roule sans but le long de Kansas Avenue, pare-chocs contre pare-chocs, l’alcool dans des sacs en papier épais planqué sous les sièges, fenêtres ouvertes et musique à fond — lente dérive urbaine qui s’ignore encore. Au fil de la nuit les passagers changent, passent d’une voiture à l’autre au gré des arrêts, amitiés passagères et inimitiés durables se forgent à la faveur des rencontres et des invectives.


    Les vendredis et samedis soirs, sur Topeka Boulevard, au croisement de la 32e rue et de Topeka Avenue, au General Cinema Theatres, se jouait à minuit le Rocky Horror Picture Show. Nous y allions toutes les semaines, le vendredi ou le samedi, parfois les deux. Veste sombre, t-shirt à l’effigie du film, lèvres et ongles peints en noir, en attendant l’heure du midnight movie, nous parcourions sans but Kansas Avenue dans les deux sens, la musique à plein volume, une bouteille de gin caché sous le siège passager. Après le film, souvent, nous nous retrouvions downtown chez Por’e Richards pour dîner.


    Coby sortait avec Yvonne, j’étais avec Mari. Les deux étaient amies. Coby avait une voiture, nous sortions tous ensemble, dérivant sans but sur Kansas Avenue. À un moment, on s’arrêtait pour quelques heures dans un motel, une chambre, deux lits doubles, préservatifs, cigarettes et quelques packs de bières. On raccompagnait ensuite les filles chez elles, et parfois nous roulions encore, Coby et moi, jusque tard dans la nuit, sans avoir pourtant grand-chose à nous dire. Nous étions bien, voilà, encore un peu ivres, sexe et alcool mélangés.


    Topeka Journal, dimanche 13 octobre 1985, rubrique faits divers : « Coby R. Sullivan a reporté hier soir à la police que quelqu’un avait percuté et vandalisé sa voiture alors qu’il se trouvait à l’angle de Kansas Avenue et de Croix ». J’ai découpé l’entrefilet, que j’ai gardé précieusement dans un carnet.


    Por’e Richards. 705 S. Kansas Ave. Kelly : je m’en souviens, c’était ouvert jusqu’à 4 h du matin. C’était l’endroit où aller à Topeka. Je n’ai jamais vu nulle part ailleurs un coin équivalent, sauf peut-être à St Louis, du côté de Central West End, mais c’est tout. Por’e Richards à lui seul justifiait de venir à Topeka. (Je me souviens d’un soir, il faisait très, très froid, et nous nous sommes retrouvé chez Por’e Richards après être sorti. Je n’avais presque plus d’essence. On est resté jusqu’à deux heures du mat ou à peu près, et ensuite impossible de redémarrer la voiture, l’essence avait gelée dans le réservoir, si c’est possible. J’ai dû appeler mon père pour qu’il vienne nous chercher… Il n’avait même jamais entendu parler de Por’e Richards ! ) — Por’e Richards, c’est là où, après une nuit passée dehors, les chasseurs devenaient les proies. La bouffe était géniale, et les gens étaient géniaux. — J’adorais les juke-box à chaque table. C’était super d’aller manger là-bas avec des amis et de pouvoir choisir sa musique. — Ah oui, les juke-box ! Moi, quand j’entends Nights in White Satin des Moody Blues à la radio, je me retrouve aussitôt chez Por’e Richards, assis dans la demi-pénombre sur les banquettes en skaï rouge. Si on voulait se faire remarquer de la serveuse, il fallait se caler contre le distributeur de cigarettes, le seul truc qui diffusait un peu de lumière là-dedans !
    Steve : un soir tard, j’ai mis trois fois de suite Revolution #9 sur le juke-box. Les tables se sont vidées, et il ne restait bientôt plus que mes potes et moi et la serveuse… Elle était super, la serveuse ! (Quand les bars fermaient, que je n’étais toujours pas prêt à rentrer chez moi, l’alcool pas encore métabolisé par mon organisme, si j’avais rencontré quelqu’un au comptoir, on allait prendre le petit-déjeuner de deux heures du mat chez Por’e Richards avant de rentrer ensemble pour regarder le soleil se lever depuis le lit).
    Moi, c’est Elliott. Nous avions 20 ans en 1985, sûrs de notre avenir. Chez Por’e Richards, au cœur de la nuit, nous étions des philosophes réunis pour réfléchir à notre destin et comment changer le monde. Certains des meilleurs moments de ma vie se sont passés là, à partager le premier repas du matin avec les meilleurs amis qu’on peut rêver avoir.


    Taches d’huile sur le bitume, odeurs d’essence et de pins
    Enseignes des motels et des liquors stores
    Le lent ballet des voitures, samedi soir sur Kansas Avenue.


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    Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon, un été 2014.

    Photo : New York, août 2012
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  • DUBHGHALL MURPHY, CAPTAIN NEW YORK — (No direction home)

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    Dubhghall a les cheveux longs, qu’il porte la plupart du temps lâchés ; la plupart du temps, il sourit : c’est un sourire franc qui le rend sympathique.
    Dubhghall a une formule, une phrase culte, qu’il répète comme un mantra : Tu es qui tu fais croire aux autres que tu es. Il dit que la citation est d’un célèbre auteur New-Yorkais, seulement elle est de lui : tu es qui tu fais croire aux autres que tu es.

    Dubhghall est né dans le Queens, à New York City, état de New York, États-Unis en juillet 1964. Ainsi, Dubhghall est un vrai New Yorkais. À ces amis, il dit qu’il a renoncé aux croyances religieuses après le 11 septembre 2001. Il dit que c’est pareil pour la politique.

    Dubhghall, né dans le Queens en juillet 1964, en vrai New Yorkais est fier de ses racines européennes. Il dit qu’un jour il a fait un pèlerinage sur les terres de ses ancêtres, en Irlande, et qu’il a pu remonter son arbre généalogique sur mille ans. Dubhghall dit aussi qu’il possède un don rare, celui du bavardage mystique, qu’il revendique comme un droit imprescriptible. Il dit qu’il est issu d’une longue lignée de conteurs irlandais, qu’il a ressuscité l’art céleste du fabuliste, qui inspire et stimule ceux qui l’écoutent.

    Il dit qu’il a été boxeur, lutteur et acteur professionnel, qu’il a joué le rôle d’un personnage récurrent dans une série télévisée quotidienne. Il ne dit pas le nom de la série ni sur quelle chaine elle était diffusée.
    Il dit qu’il a été commis dans un cabinet juridique, chasseur de primes, garde du corps et capitaine de remorqueur. Josh Randall ou Boba Fett, Bartleby et capitaine Achab tout à la fois : tu es qui tu fais croire aux autres que tu es.

    Les murs de son appartement sont recouverts de livres. Il dit qu’il les a tous lus. Il dit aussi que la chose qu’il aime le mieux faire, c’est de raconter des histoires.

    À 18 ans, il rêve d’aventure, de voyage au long cours. Il veut être écrivain ; Conrad en 1874, Kerouac en 1942 : Dubhghall entend l’appel de la mer. Il s’engage dans la marine pour quatre ans, en 1982. Il servira à bord du USS Manitowoc et du USS Bainbridge. En septembre 1982, le USS Manitowoc est le bateau qui conduit les troupes américaines au Liban, dans le cadre de la Force multinationale de sécurité à Beyrouth. Il dit qu’il échappe à un attentat suicide. Sans doute était-il resté à bord. Qu’importe : tu es qui tu fais croire aux autres que tu es.

    Après la mer, les airs : de 1989 à 1992, il travaille comme agent d’escale pour la Pan American World Airways. Les avions, il se contente de les voir partir : il est aux guichets d’accueil des passagers, au Worldport, le terminal 3 de l’aéroport international JFK de New York. Comme pour tous les métiers d’accueil du public, l’agent d’escale doit avoir un bon équilibre nerveux pour faire face à des situations parfois stressantes, dit la définition de poste. Sans doute aussi qu’un don pour raconter des histoires n’est pas superflu.
    Après la PanAm, de 1993 à 1995, il s’engage à nouveau dans la Navy et rejoint les Forces Speciales. Il n’en dit guère plus.
    Ensuite, dit-il, il étudie le jeu d’acteur à l’Université de Columbia, participe à des ateliers d’écriture à la New York University.
    En 1996, il décroche un boulot comme homme de pont sur ces bateaux qui proposent des visites touristiques de New York. Trois semaines qu’il est là, et le guide se fait porter pâle. Dubhghall quitte son poste, s’empare du micro et assure la visite. Il vient de décrocher un nouveau job : tu es qui tu fais croire aux autres que tu es.

    Le jeudi 15 janvier 2009, à 15 h 31, un Airbus A320 de la US Airways se pose en catastrophe sur les eaux glacées de l’Hudson. Grâce au sang froid du pilote, les 150 passagers et 5 membres d’équipage seront sains et saufs.
    Dubhghall dit que son navire fut le premier sur place à porter secours à l’Airbus, et quand il raconte ça, pour tous, il est à la proue du navire, dirigeant les manœuvres, le premier à tendre la main aux rescapés ; pour tous, il est celui qui, s’il y avait une photo, tiendrait serré dans ses bras un enfant en pleurs, emmitouflé dans une couverture de survie. Pour tous, il est un héros, il est Captain New York : tu es qui tu fais croire aux autres que tu es.

    En son for intérieur, Dubhghall brille de mille feux. Il est un phénix, une étoile qui nous éclaire et nous montre la voie. En son for intérieur, il est un soleil qui nous illumine tous.


    No direction home est un projet littéraire qui s’écrit d’abord sur le web. C’est le récit d’un voyage à travers les États-Unis, à différentes époques ; le récit d’un voyage intérieur dont le principe est expliqué ici.
    Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon, un été 2014.

    Photo : New York, août 2012
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