Catégorie : journal

  • Une Hudson de 1949

    1949 Hudson

    J’ai commencé dans l’avion qui nous conduisait à San Francisco la lecture de L’usage du monde de Nicolas Bouvier. C’est, je crois, le livre idéal pour accompagner ce voyage. Je n’en suis qu’au début, et déjà je surligne des phrases et des phrases. Celle-ci, par exemple :
    « A mon retour, il s’est trouvé beaucoup de gens qui n’étaient pas partis, pour me dire qu’avec un peu de fantaisie et de concentration ils voyageaient tout aussi bien sans lever le cul de leur chaise. Je les crois volontiers. Ce sont des forts. Pas moi. J’ai trop besoin de cet appoint concret qu’est le déplacement dans l’espace. »

    Au Beat Museum, il y avait aussi d’exposé la voiture utilisée pour le film de Walter Salles, Sur la route, adapté du roman de Kerouac, une Hudson de 1949. Le réalisateur en a fait don au musée, et c’est Garrett Hedlund (qui joue le personnage de Neal Cassady dans le film) qui l’a conduite de Los Angeles jusqu’à San Francisco, le 7 décembre 2011. À ses côtés, dans la voiture, il y avait John Allen Cassady (le fils de Neal) et Al Hinkle (‘Big Ed Dunkel’ dans le livre, et la dernière personne encore en vie à avoir accompagné Kerouac et Cassady dans leur dérive).
    À la demande du réalisateur, la voiture n’a pas été nettoyée et reste recouverte d’une épaisse couche de poussière : « That’s the original road dirt and grime that represents her 5,000 mile journey across America. »

    Hier matin, nous avons vu sur le bas côté de l’express way un cerf et une biche, hésitants à s’engager sur la route, avant de se raviser et de faire demi-tour. J’aurais voulu alors avoir mon appareil photo entre mes mains plutôt que le volant de la voiture pour figer ce moment presque onirique.
    Et parlant de voitures, je m’amuse du décalage entre ma Hyundai Sonata de location tout confort et le cercueil ambulant de Bouvier dont il parle dans son livre : sans doute me reste-t-il encore un effort à faire pour sortir de ma zone de confort et devenir, enfin, un vrai voyageur.

    Une photo par jour : 183 — San Francisco, octobre 2013

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  • Psychic readings

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    Chinatown. Quarante-et-une ruelles quadrillent les vingt-deux rues du quartier chinois, et c’est toujours très surprenant de voir à quel point les limites sont marquées. Il suffit de traverser une rue pour que les enseignes changent du tout au tout, on traverse un bloc et tout est alors indiqué en chinois, les boutiques et leurs étals, épices, poissons séchés, électronique bon marché, tout vous projette d’un seul coup en Asie, et il n’y a plus bien sûr ici que des Chinois, qui ne s’expriment qu’en chinois. Tout cela est fort sympathique, mais ce qui nous amène d’abord ici, c’est une ballade sur les traces de Kerouac. Ça commence par un arrêt au Li Po Cocktail, où Kerouac et Alan Ginsberg venaient refaire le monde (mais c’est fermé en ce début d’après-midi, et il faudrait y revenir le soir, mais nous n’en aurons pas le temps), puis on coupe en traversant la Jack Kerouac Alley pour rejoindre la librairie City Lights, au 261 Columbus Avenue et Broadway. L’allée Jack Kerouac est une minuscule ruelle, et des plaques au sol portent des citations de l’auteur (et de quelques autres).

    « L’air était doux, les étoiles si jolies, la promesse de petites ruelles pavées si grande que j’ai pensé que j’étais dans un rêve. » (in Sur la route)

    L’allée porte le nom de Kerouac parce que la légende veut qu’il l’empruntât pour se rendre de chez lui jusqu’à la librairie de son ami, le poète Lawrence Ferlinghetti. De fait, l’allée est comme un passage secret, des fresques oniriques recouvrent des murs décrépits, et nos pas suivent les mots gravés au sol qui nous conduisent de Chinatown à un quartier plus interlope, bar à hôtesses et diseuses de bonne aventure. Et tout de suite à l’angle, il y a City Lights. Trois étages de livres (dont un sous-sol), et j’y trouve, en plus de deux recueils de Ferlinghetti, une œuvre raisonnée de Dorothy Parker éditée par Penguin, sur beau papier et avec une couverture sous forme de comic strips, réalisée par le dessinateur canadien Seth. Il y a aussi Dharma Bums de Kerouac dans la même collection, illustré cette fois par Jason, mais Jason habite près de Montpellier, du coup ça fait moins exotique.
    A deux pas de City Lights, au 540 Broadway, il y a le Beat Museum. « Come on in ! », me dit Jerry, qui tient à la fois le musée et la boutique attenante. « I will, je lui dit. Let me get something to eat first. »
    Jerry a un petit air de Jerry Garcia, des Grateful Dead. Il a dans les soixante ans et porte un t-shirt noir et un bandana. Il est doux, souriant et aime bien discuter — et on a discuté, plus tard, de Kerouac et de Dean Moriarty.
    Après déjeuner, de retour au Beat museum, la visite est rapide, mais agréable. Peu de choses vraiment extraordinaires, mais on passe un bon moment. Il y a une veste ayant appartenu à Kerouac que je lui ai vu porter sur des photos, et c’est, je crois, ce qui m’impressionne le plus. Dans la boutique, une baignoire remplie de pulps et de romance en poche à 2 $, des livres, des posters, des badges et une impressionnante collection de Playboy vintage, classés par année. Il y a celui d’octobre 1967, la date de ma naissance, et je suis tenté de l’acheter, mais 14,95 $ la revue, c’est un peu cher (d’ailleurs, je retrouverai le même numéro un peu plus tard dans la journée, à Haight, pour seulement 6,95 $ !).

    La veille au soir, en rentrant vers San José par la route d’Oakland, nous avons longé un moment une voie de chemin de fer, alors que passait un train de marchandises. J’ai pensé alors, en voyant ces wagons chargés de containers, à Kerouac, et aussi au bouquin de Vollmann, Le grand partout, et je me suis demandé si, dans l’obscurité de la nuit, certains hobos y avaient trouvé refuge le temps d’un trajet, le temps d’une nuit.

    Une photo par jour : 182 — San Francisco, octobre 2013

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  • Image du mythe

    America

    Le rêve américain, ça n’existe pas. En vrai, ça n’existe pas. Mais chacun le porte en lui, ce rêve. L’Amérique, c’est une boule à facette. Elle est faite de mythes, de figures qui se croisent, se complètent, se choquent ou se contredisent, mais qui tous sont l’Amérique. Et qu’on le veuille ou non, chacun de nous porte en soi son Amérique, une Amérique toujours fantasmée, adorée ou détestée, que ce soit celle des Kennedy ou des Dead Kennedys, d’Hollywood ou de Compton, du blues, du jazz ou du rock, celle des comic books ou des séries télés, des Simpsons ou de Donald Duck.

    Une photo par jour : 181 — San Francisco, octobre 2013

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  • Ne pas photographier le Golden Gate

    Golden Bridge

    À San Francisco, comment ne pas aller ici ? Comment résister à l’envie de photographier, encore et encore, sous tous les angles possibles, ces structures métalliques rouges, ces câbles enchevêtrés, Alcatraz et la Baie au loin ?
    On réalise très vite que tous nos clichés sont clichés, déjà pris mille fois par d’autres, vus et revus ailleurs.
    Puis on se dit que le pont peut ne pas être le sujet principal de la composition, et on se met à regarder autour ceux qui regardent le pont, ceux qui regardent ceux qui les photographient devant le pont. Et on regarde ceux qui habitent la Baie, et qui viennent là pour leur jogging dominical, sans plus même un regard pour le Golden Gate et ses touristes.

    San Francisco, 13 octobre 2013
    Une photo par jour : 180

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