Catégorie : journal

  • Motel California

    Motel California

    San Luis Obispo, 45 119 habitants, est idéalement situé à la jonction de la State Route 1 Cabrillo Highway et de la highway 101, et pour qui veut se lancer ensuite à l’assaut du désert, c’est une étape parfaite pour passer la nuit. C’est ici qu’en 1925 fut construit le premier motel de l’histoire, le Milestone Motor Hotel qui avait la particularité de disposer de places de parking situées devant les chambres. Le concept plaît, et l’appellation motor hotel est bientôt raccourcie en motel et rentrera dans la mythologie moderne du voyageur qui arpente les routes de l’Amérique du Nord.
    Nous avions prévu de rouler jusqu’à Bakersfield au moins, mais nous étions fatigués maintenant que la nuit était tombée. Le San Luis Inn and Suites, au 404 Santa Rosa St., fut le premier motel que nous avisâmes, et constitua un point de chute satisfaisant. La chambre était confortable et propre, et comme tout motel qui se respecte, il y avait même une piscine chauffée à l’extérieur. Après avoir posé nos valises, nous sortîmes dîner à deux blocs de là, jetant notre dévolu sur un restaurant japonais tenu par des Chinois et une serveuse Sud-Coréenne. Les sushis étaient bons, et nous avons discuté un moment avec la jeune femme, installée ici depuis quelques années pour ses études, et rêvant de venir un jour en France.

    Dans le tiroir de la table de nuit, comme il se doit, il y a une bible et les pages jaunes. Sur le bottin est collé un sticker promotionnel pour le cabinet Steven P. Roberts attorney : « He has developed a powerful and aggressive legal strategy that obtains the best possible outcome for his clients » nous dit l’accroche.
    Quand Dieu n’y suffit plus, en Amérique, il est toujours possible de se trouver un bon avocat.

    Une photo par jour : 191 — San Luis Obispo, Californie
    Fragments d’un voyage : USA, octobre 2013

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  • Le long de la State Route 1 Cabrillo Highway

    Pour rejoindre Los Angeles depuis San Francisco, c’est la 101 que la plupart des gens choisissent, plus rapide, mais si l’on veut profiter de la côte, alors c’est la highway 1 qu’il faut prendre. Le tronçon que nous empruntons depuis Monterey, en passant par Big Sur et qui nous conduira jusqu’à San Luis Obispo s’appelle State Route 1 Cabrillo Highway, mais ici on la surnomme la California Dream Road. La route est sinueuse et véritablement à flanc de montagne, et le paysage est une merveille. Impossible de rouler vite ici, mais qu’importe, on n’est pas pressé, tout au contraire. Pour un peu, malgré la fatigue et les virages incessants, on voudrait que la route ne finisse pas, qu’elle nous emmène au bout de la nuit au son de Bruce Springsteen ou des Cowboy Junkies. Comme un cadeau, le soir tombant, on voit se coucher doucement le soleil sur l’océan Pacifique. Impossible de prendre une photo, impossible de lâcher le volant et pas d’arrêt possible à ce moment précis, mais qu’importe, le spectacle est gravé en nous, et une photo n’aurait rien dit de cette merveille, une photo n’aurait rien montré d’autre qu’un cliché (et des clichés, j’en ferais plus loin).
    Un peu plus bas sur la route, non loin de Hearst Castle, il y a une réserve d’éléphants de mer, et un point de vue a été aménagé au-dessus de la plage. Nous nous arrêtons un long moment pour les observer, alors que le soleil éclaire encore un peu l’horizon. Autrefois une espèce en voie de disparition, les éléphants de mer profitent maintenant de cet espace protégé. On dénombre aujourd’hui 7500 bêtes le long de cette côte, il y en avait à peine une douzaine au début des années 90, quand la réserve a été mise en place. En hiver, nous dit-on, il n’est pas rare de voir ici une femelle donner naissance à ses petits.

    Une photo par jour : 190 — océan Pacifique à la nuit tombée
    Fragments d’un voyage : Le long de la State Route 1 Cabrillo Highway, octobre 2013

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  • Big sur, ça n’existe pas

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    Big sur, ça n’existe pas.
    Big sur ça n’existe qu’en nous. Big sur, c’est un rêve. Le rêve d’un fou épris de liberté, le songe d’un démiurge malade, un songe baroque et délirant. Big Sur : El Sur Grande, le Grand Sud. Octobre, c’est l’été indien ici, et le rêve n’en est que plus beau.
    La highway 1 suit en serpentant des falaises escarpées abritant des criques où viennent s’abîmer les vagues du Pacifique. À flanc pousse une végétation verte et rouge sang. 99 miles, 160 kilomètres de beauté sauvage. Sur notre droite, l’océan à perte de vue, et si l’on observe attentivement on y verra se baigner des lions et des éléphants de mer ; sur notre gauche, les Santa Lucia mountains, recouvertes de forêts d’eucalyptus, de lauriers et de séquoias. Nous multiplions les arrêts pour marcher un moment sur les chemins qui bordent ces lieux magnifiques hantés par les fantômes de Kerouac et d’Henry Miller.
    Henry Miller, justement, et la Memorial Library qui porte son nom, un lieu atypique perdu dans les bois, presque caché au détour d’un virage, protégé par une haute palissade faite de rondins de bois. On pénètre d’abord dans un parc où sont, au fond à droite, une scène de théâtre et, disséminées un peu partout, des œuvres d’artistes du cru, contemporains ou non. La librairie n’est pas très grande, c’est un chalet en bois qui propose les œuvres des enfants du pays : fanzines et petits tirages des auteurs d’aujourd’hui côtoient les paperbacks de Miller, Kerouac et Steinbeck. Un Mac hors d’âge permet un accès à internet et l’on peut boire du thé glacé. Derrière le comptoir, une large fenêtre protégée du soleil par un rideau réalisé avec des billets de banque provenant du monde entier. Au-dessus, un immense portrait d’Henry Miller pensif, assis dans un fauteuil à son bureau, qui semble nous dire que l’endroit lui plait.

    « You’ve been to Big Sur before ? » Me demande le libraire. « Nope, but I’ve been to Clichy » je lui fais.
    Décidément, on est bien ici. On y passerait des heures, mais voilà, la route est encore longue, la journée s’étire et il faut repartir.

    Une photo par jour : 189 — Henry Miller Memorial Library
    Fragments d’un voyage : Big Sur, octobre 2013

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  • Cannery Row est un poème

    No fishing

    “Cannery Row in Monterey in California is a poem, a stink, a grating noise, a quality of light, a tone, a habit, a nostalgia, a dream. Cannery Row is the gathered and scattered, tin and iron and rust and splintered wood, chipped pavement and weedy lots and junk heaps, sardine canneries of corrugated iron, honky tonks, restaurants and whore houses, and little crowded groceries, and laboratories and flophouses. Its inhabitants are, as the man once said, « whores, pimps, gambler and sons of bitches, » by which he meant Everybody. Had the man looked through another peephole he might have said, « Saints and angels and martyrs and holy men » and he would have meant the same thing.”
    ― John Steinbeck, Cannery Row

    Nous avons quitté San José peu après 9 h, emprunté dans un premier temps la 101, avant de rejoindre l’ancienne highway 1 jusqu’à Monterey, où nous sommes arrivés après une petite heure de route. Monte Rey, ainsi nommée en hommage au roi d’Espagne par Sebastián Vizcaíno, capitaine espagnol qui fonde la ville en 1602. Au XXe siècle, jusqu’aux années 40, c’est un port de pêche important, mais la disparition des sardines des zones de pêche provoque la faillite des conserveries, et la ville aujourd’hui vit principalement du tourisme.

    Nous nous sommes d’abord arrêtés au fisherman’s wharf, et nous sommes promenés sur la jetée un bon moment. Le temps était splendide et le lieu, avec ses vieux pontons en bois, avait quelque chose de magique. On entendait sous nos pas les otaries, qui parfois pointaient le bout de leur museau pour nous observer. Des dockers chargeaient à la pelle dans des camions la pêche du jour déversée à même le quai par des tapis roulants, en même temps que des tonnes de glace pilée pour garder le poisson frais. Les mouettes produisaient au-dessus des hommes un ballet incessant, ponctué de cris affamés.
    Nous avons ensuite repris la voiture et roulé vers le centre-ville, pour nous arrêter dans une brocante, d’où nous sommes ressortis avec trois comic books et une adresse où déjeuner. Le Sea Harvest n’était qu’à trois blocs de là, et nous y sommes allés à pied. À la fois poissonnerie et restaurant, limité à quelques tables, l’endroit ne paye pas de mine, mais la nourriture y est fraiche et savoureuse. Personne ne vient ici, sinon les habitués qui se repassent l’adresse.
    En déjeunant, je vis en face de nous, à moins d’un bloc, une librairie et un disquaire d’occasion, et j’allais rapidement y faire un tour tandis que L. retournait à la voiture. Pour la rejoindre, je fis un détour et traversais Cannery row, où les anciennes conserveries ont cédé la place à des boutiques de souvenirs et des restaurants pour touristes, mais dans un cadre préservé, à peu près authentique. Seulement, le peuple décrit par Steinbeck s’en est allé et les marchands ont pris leurs places. À bien y regarder, on doit cependant toujours y trouver des saints et des anges et des martyrs et des hommes de bien.

    Une photo par jour : 188 — Fisherman’ wharf, Monterey
    Fragments d’un voyage : De San José à Monterey, octobre 2013

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