Catégorie : journal

  • Les choses qui subsistent, même quand tout s’effondre.

    Les choses qui subsistent, même quand tout s’effondre.

    Imagine le contexte. Le milieu des années 2020. L’anxiété climatique, des guerres partout, des fous qui prennent le pouvoir dans les démocraties, une technologie en plein essor, une société au bord de changements massifs, et Crouzet ne fait pas que vivre tout ça, il lutte aussi avec ses propres problèmes.

    Tu sens l’angoisse dans son écriture.

    C’est palpable.

    Pourtant il trouve le moyen de savourer les couchers de soleil, les promenades en ville, les balades à vélo. À se demander si on n’a pas perdu ça.

    Les choses qui durent.

    Les choses qui subsistent, même quand tout s’effondre.

    Thierry Crouzet, RUSH (pvh éditions, 2025)



    Le meilleur appareil photo, c’est celui qu’on a sur soi. Hier soir, lors d’une longue balade avec Thierry, suivant des sentiers escarpés le long de l’étang de Thau, ce spectacle s’est offert à nous. Je n’avais que mon téléphone avec moi. Un paysage qui, ce matin, résonnait en moi en écho aux premières pages de son livre, RUSH, sorti en octobre dernier.

  • En 1975, Brian Eno est coincé dans un lit d’hôpital. Une amie lui met un disque de harpe du XVIIIe siècle, mais le volume est trop bas. Il ne peut pas se lever pour l’augmenter. Cette écoute forcée va changer sa conception de la musique.

    De cette révélation naîtra l’ambient : une musique qui ne demande pas toute votre attention, qui suspend le temps plutôt que de le structurer.

    Dans cette newsletter : comment ce principe traverse mes textes, le cinéma de Wim Wenders, et pourquoi ralentir est un acte de résistance.

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  • Notes d’atelier #8

    24 novembre 2025 :

    Il y a en moi, littérairement parlant, deux bonshommes distincts : un qui est épris de gueulades, de lyrisme, de grands vols d’aigle, de toutes les sonorités de la phrase et des sommets de l’idée ; un autre qui fouille et creuse le vrai tant qu’il peut, qui aime à accuser le petit fait aussi puissamment que le grand, qui voudrait vous faire sentir presque matériellement les choses qu’il reproduit; celui-là aime à rire et se plaît dans les animalités de l’homme. — Gustave Flaubert, lettre à Louise Colet, 16 janvier 1852

    Il y a des après-midi qui me sont restés dans la tête, des conversations de six heures consécutives, des promenades sur nos côtes et des ennuis à deux, des ennuis, des ennuis ! Tous souvenirs qui me semblent de couleur vermeille et flamber derrière moi comme des incendies. […] Je suis un homme-plume. Je sens par elle, à cause d’elle, par rapport à elle et beaucoup plus avec elle. Je passerai trois hivers à user quelques escarpins. Puis je rentrerai dans ma tanière où je crèverai obscur ou illustre, manuscrit ou imprimé. Il y a pourtant au fond quelque chose qui me tourmente, c’est la non-connaissance de ma mesure. Cet homme qui se dit si calme est plein de doutes sur lui-même. Il voudrait savoir jusqu’à quel cran il peut monter et la puissance exacte de ses muscles. Mais demander cela, c’est être bien ambitieux, car la connaissance précise de sa forme n’est peut-être autre que le génie. — Gustave Flaubert, lettre à Louise Colet, 1er février 1852

    Dans mon exemplaire de Préface à la vie d’écrivain de Flaubert, l’édition de 1963, il y a, de plusieurs mains, des passages surlignés, des notes raturées. De ces notes, une seule est lisible page 65, qui dit : je suis ici, et qui m’émeut. À 60 ans de distance peut-être, je suis là, et j’en suis là, moi aussi, avec cette personne inconnue, là où était Flaubert ce 1er février 1852. Cet homme qui se dit si calme est plein de doutes sur lui-même.

    5 décembre 2025 :

    Alors que les nouvelles sont bonnes, le moral ne l’est pas. Découragement, anxiété. Peut-être de voir se profiler des échéances que je m’étais fixées et que je n’atteindrai pas ?

    Le froid, la pluie, la fatigue — fatigue et douleurs chroniques, lancinantes, qui m’accompagnent désormais, du fait des traitements —, cela n’aide pas à me sentir mieux. Mais je connais ma valeur, et ma force de résilience. Je reviendrai demain, plus fort.

    6 décembre 2025 :

    Il a plu cette nuit. Les feuilles mortes envahissent le jardin. Il faudrait tailler le murier. Et j’ai un livre à écrire.

  • Retour à Valparaiso

    J’ai découvert hier sur le net la planche contact où se trouve la photo prise par Sergio Larrain et qui a inspiré le texte publié ici il y a quelques jours.

    L’image seule était énigmatique. Sur la planche, d’autres protagonistes apparaissent, le décor se déploie sous différents angles. Des scénarios s’esquissent. Film noir ou comédie romantique ?

    Cette manière de regarder les images, de chercher ce qui se raconte au-delà du cadre, je l’ai apprise il y a longtemps. J’avais dix-sept ans en 1985 et je venais d’arriver aux États-Unis, à Topeka, Kansas. Je me suis inscrit à un cours de photographie pour le semestre. On nous a remis un appareil argentique et Marc Rapp nous a ouvert les portes de sa salle de classe.

    Je me souviens des tables en bois, des grandes baies vitrées qui inondaient la pièce de lumière, et de la musique classique diffusée sur NPR qui accompagnait nos travaux sur les livres de photographie. Nous partions ensuite explorer la ville avec nos appareils, avant de nous retrouver dans la chambre noire. Je n’ai pas oublié l’odeur âcre du fixateur, la lumière rouge, les rires échangés dans la pénombre pendant que nous regardions les images apparaître dans les bains de développement, avant de suspendre les planches contact et les tirages avec des pinces à linge sur un fil tendu à travers la pièce.

    Marc Rapp m’a appris à poser mon regard. À chercher ce que les autres ne voient pas. Il m’a appris qu’une photographie était d’abord une manière d’être au monde.

    Étrangement, après ce semestre, j’ai tout laissé tomber. L’écriture a pris le relais. C’est elle qui est devenue mon moyen d’explorer et de fixer le réel. Je ne suis revenu à la photographie que bien plus tard. Aujourd’hui, photographie et écriture dialoguent et s’enrichissent mutuellement. Marc Rapp est mort il y a une dizaine d’années, et je n’ai jamais pu lui dire tout ce que je lui devais.