Catégorie : lecture

  • Deborah Levy – Ce que je ne veux pas savoir / Le coût de la vie (Ed. du Sous-Sol)

    Quand une femme doit trouver une nouvelle façon de vivre et s’émancipe du récit sociétal qui a effacé son nom, on s’attend à ce qu’elle se déteste par-dessus tout, que la souffrance la rende folle, qu’elle pleure de remords. Ce sont les bijoux qui lui sont réservés sur la couronne du patriarcat, qui ne demande qu’à être portée. Cela provoque beaucoup de larmes, mais mieux vaut marcher dans l’obscurité noire et bleutée que choisir ces bijoux de pacotille.

    Deborah Levy, poétesse, dramaturge et romancière anglaise, membre de la prestigieuse Royal Society of Litterature, est pourtant pratiquement inconnue ici, en France. Un roman a bien été traduit en 2015 chez Flammarion (Swimming Home, Sous l’eau en français), mais depuis plus rien.

    C’est peu dire que la parution de ces deux livres, aux éditions du Sous-sol, mérite d’être remarquée.

    Ce que je ne veux pas savoir, a été écrit en 2013, en écho au Pourquoi j’écris de George Orwell. Le coût de la vie a paru en 2018 en anglais. Les deux livres sont sortis il y a quelques jours en France, et cette sortie simultanée permet d’en apprécier plus encore le charme et la qualité.

    Deborah Levy, parlant de ces deux petits ouvrages, évoquait des autobiographies « vivantes », écrites non pas à la fin d’une vie, mais « au cœur de la tempête ». 

    Levy est née en Afrique du Sud en 1959. Elle assiste toute petite à l’arrestation de son père, membre de l’African National Congress au côté de Nelson Mandela. Lorsqu’il est libéré, en 1968, la famille déménage à Londres. De tout cela, il est question ici, et de bien plus encore.

    Les deux livres sont courts, et pourtant une seule lecture ne parvient pas à les épuiser. Les récits mêlent présent et passé, essais et récit de vie. Il y a de très belles pages sur la féminité, sur ce que c’est d’être une femme artiste dans un monde dominé par les hommes. De très belles pages aussi sur les rapports mères-filles. Le style est admirable, la narratrice plus encore.


    Quelques extraits :

    J’avais une vue. J’avais un bureau sur lequel écrire. Il faisait bien chaud dans la chambre. Trois grosses bûches se consumaient dans la cheminée. Des bûches supplémentaires avaient été joliment entassées les unes sur les autres dans un panier juste à côté. Il faisait si chaud dans la chambre que je savais que le bois devait brûler depuis un certain temps.

    Maria était partie à la hâte. Au milieu d’une tempête de neige. Se désintéressait-elle du monde qu’elle s’était fabriqué ici dans les montagnes ? N’était-elle pas pressée de cueillir les citrons et les oranges dans le verger qu’elle avait irrigué ? Elle avait aussi planté des légumes, des oliviers et construit une ruche dont elle récoltait le miel épais et aromatique qu’elle servait au petit déjeuner. C’était Maria qui cuisait le pain et moulait les grains de café. Elle avait également coupé les bûches qui me tiendraient chaud durant la nuit. Maria était partie furieuse sans assez de liquide. Voulait-elle partir seule pour se lancer dans les projets qu’elle avait pour la suite, quels qu’ils soient ?

    Je songeai que Maria était comme moi en fuite au XXIe siècle, de même que George Sand, qui s’appelait également Amantine, était en fuite au XIXe siècle, de même que Maria, qui s’appelait également Zama, cherchait un lieu où se remettre et se reposer du XXe siècle. Nous fuyions les mensonges cachés dans le langage de la politique, les mythes sur notre caractère et le but de notre existence. Nous fuyions aussi nos propres désirs, sans doute, quels qu’ils fussent. Mieux valait en rire.

    Cette façon que nous avons de rire. De nos propres désirs. Cette façon que nous avons de nous moquer de nous-mêmes. Pour devancer les autres. Cette façon dont nous sommes programmées pour tuer. Nous tuer. Mieux vaut ne pas y penser.


    Je devais évaluer quel était le bon degré de pression par la seule voûte de mon pied. J’avais les jambes brunes et musclées. Je me sentais si puissante quand j’arrivais à utiliser ma force sur quelque chose d’aussi petit qu’une orange. Quand elle était prête, je faisais un trou dans la peau avec l’ongle du pouce et aspirais le jus sucré. Ce souvenir étrange me rappela à son tour un vers d’Apollinaire. Je l’avais recopié dans le carnet polonais vingt ans plus tôt : “La fenêtre s’ouvre comme une orange.”

    Le piano muet, la fenêtre qui s’ouvre comme une orange et le carnet polonais que j’avais emporté à Majorque étaient liés à mon roman qui n’était pas encore sorti à l’époque, Sous l’eau. Je réalisai que l’écriture de ce livre était pour moi comme une opération à cœur ouvert (pour parler comme un chirurgien) dans les questions qu’il posait : “Que fait-on du savoir qui nous empêche de vivre ? Que fait-on de ce qu’on ne veut pas savoir ?” Je ne voulais pas savoir comment présenter mon travail, mon écriture au monde. Je ne savais pas comment ouvrir une fenêtre comme une orange. La fenêtre était retombée comme une hache sur ma langue. Si telle allait être ma réalité, j’ignorais quoi en faire.

    Si je croyais que je ne pensais pas au passé, le passé, lui, pensait à moi.

    Je reculai la chaise et m’assis au bureau. Puis j’examinai les murs à la recherche de prises où brancher mon ordinateur. La plus proche était périlleusement placée au-dessus du lavabo, destinée aux rasoirs électriques de ces messieurs. Ce printemps-là à Majorque, alors que la vie était très compliquée et que je ne voyais tout bonnement pas vers quoi tendre, je songeai que ce vers quoi je pouvais tendre était une prise électrique. Plus utiles encore pour un écrivain qu’une chambre à soi sont les rallonges et une panoplie d’adaptateurs pour l’Europe, l’Asie et l’Afrique.


    Quand notre père fait ce qu’il a à faire dans le monde, nous comprenons que c’est son dû. Si notre mère fait ce qu’elle a à faire dans le monde, nous avons l’impression qu’elle nous abandonne. C’est miraculeux qu’elle survive à nos messages contradictoires, trempés dans l’encre la plus empoisonnée de la société. Ça suffit à la rendre folle.

    Dans mon adolescence, la plupart des disputes avec ma mère concernaient mes goûts vestimentaires. Elle était déroutée de voir tout ce que j’extériorisais de mon intériorité. Elle n’arrivait plus à communiquer et ne me reconnaissait plus. Et c’était bien le but. Je créais un personnage plus courageux que moi. Je prenais le risque qu’on se moque de moi dans le bus ou les rues de ma banlieue. Le message implicite que portaient les fermetures Éclair de mes chaussures compensées argentées était que je ne voulais pas être comme ces gens qui se moquaient. Parfois notre désir de désappartenir est aussi fort que celui d’appartenir. Les mauvais jours, ma mère me demandait : “Tu te prends pour qui ?” À quinze ans, je ne savais pas du tout comment répondre à cette question, mais je courais après le genre de liberté qu’une jeune femme des années 1970 ne possédait pas socialement. Que pouvais-je faire d’autre ? Devenir ce que quelqu’un a imaginé pour nous, ce n’est pas la liberté – c’est hypothéquer notre vie contre la peur des autres.

  • Je suis l’hiver — Ricardo Romero (éditions Asphalte)

    Pampa, tout juste sorti de l’école de police, est muté dans un petit village tranquille loin de Buenos Aires. Avec son collègue Parra, ils occupent leurs journées à attendre que le temps passe en buvant du maté. Quand on leur signale des braconniers près du lac, Pampa y voit l’occasion de rompre la monotonie des jours. Il ne trouvera pas de braconniers, mais le corps d’une jeune fille assassinée, pendue à un arbre. Plutôt que d’alerter son collègue, il décide d’attendre le retour du tueur, alors que s’annonce une tempête de neige… Roman noir hypnotique et onirique porté par une belle écriture, Je suis l’hiver distille savamment une angoisse sourde et obsédante. Chaque personnage n’est jamais ce qu’il semble être, et c’est la nature et les éléments, omniprésents, qui semblent ici dicter leurs conduites aux hommes.


    “Je suis l’hiver” de Ricardo Romero (éditions Asphalte), 203 pages, 21 €.

    Cet article a paru dans le Midi Libre daté du dimanche 5 juillet 2020.

  • François Bon — Société des amis de l’ancienne littérature (Tiers Livre éditeur)

    Quelle arme ce serait, si on pouvait imaginer détourner les messages officiels, et y insérer au contraire la poésie, la colère.

    « Ce n’est pas, comme tu crois, un chemin de faible. » Ainsi s’exprime un des personnages qu’on croise dans ce recueil. Cette phrase, dite « avec cette langue comme curieusement issue du XVIIe siècle », on l’imagine assez bien pensée par François Bon, tant ce chemin emprunté par lui, depuis les premiers livres chez Minuit, Verdier — excusez du peu —, d’autres encore, jusqu’à Tiers Livre (le site fondé en 1997), Remue.net, Publie.net, Tiers Livre éditeur aujourd’hui, les ateliers d’écriture, la chaîne YouTube, ce chemin-là, non, n’a pas dû être un chemin de faible. Peu de ses compagnons d’alors (mais certains tout de même, oui, chacun à leur façon) l’ont suivi jusqu’ici, toujours méfiants vis-à-vis du continent numérique dont il fallait emprunter des eaux troubles pour le rejoindre, quand lui sur son canot s’y lançait, jetant au loin l’ancre et les amarres pour un aller sans retour, et tant pis pour les tempêtes.

    Après avoir passé les vents mauvais, il se devait de se coltiner aux mauvais genres : le fantastique, l’horreur ; les textes de Lovecraft (qu’il traduit depuis 2010), de Pierce, de Poe, qu’il confronte sans cesse aux textes de James, de Michaud, de Borges, de Cortazar.

    Société des amis de l’ancienne littérature : à la fois manuel d’écriture, analyse du récit fantastique et recueil de nouvelles. D’abord, la mise en place du dispositif, puis la mise en abîme, avant la plongée dans l’abîme.

    La pièce vide, lieu de tant de récits fantastiques ou terrifiants, est posée d’entrée. On nous en explique les ressorts narratifs. Puis l’auteur s’y installe. Une pièce qui n’est pas son bureau, mais où il vient cependant écrire. Il ouvre la porte, et nous entrons avec lui dans l’imaginaire.

    58 histoires entre réel et fantastique, dit le sous-titre. Mais lesquelles sont réelles, lesquelles sont fantastiques ? Les points de vue s’inversent, et l’auteur se joue de nos repères. « Des films avaient déjà exploré tout cela, mais comme le font les films : on raconte une histoire, on vous dit que ce n’est pas vrai. » 

    C’est le même procédé ici à l’œuvre. Le rêve s’immisce subrepticement dans le récit, à peine un pas de côté, et c’est la réalité qui bifurque dans le fantastique. Un fantastique qui n’est jamais autre chose qu’une infime variation de notre quotidien, ce qui le rend d’autant plus terrifiant. D’autant que le lecteur sait bien, pour avoir partagé certains de ces rêves, qu’ils sont parfois bien plus réels que ce qu’on nous donne pour le réel.

    … dans le rêve, le livre était transposé en grande ville : on roulait d’un quartier à l’autre, vers le nord. Il y avait des fissures, des entrées d’eaux, de grands ponts. Se garer était dangereux, sol instable. On devait pourtant continuer plus loin dans cette ville qui ne finissait pas (…) Alors, par ce système de GPS, photographies, cartes, descriptions, tout cela se superposait. C’est ce que j’expliquais, passionnément, sereinement : « les mondes se superposent. »

    Dans ces mondes qui se superposent, auxquels on accède par des tuyaux étranges, en remontant d’anciens blogs ou en arpentant des bibliothèques à l’abandon, les morts bougent lentement sous les villes. On peut les retrouver dans certains cafés de province et s’entretenir avec eux, mais jamais croiser leur regard. Les livres disparaissent parfois, au profit de fiches plus facilement assimilables par la culture de masse, mais heureusement tout bascule à nouveau, à la faveur d’un gros recueil épais sur papier bible sous une couverture de cuir rouge, perdu de longtemps, mais dont le souvenir reste vif. Car il ne faut jamais désespérer des lettres : la société des amis de l’ancienne littérature veille au grain.


    François Bon — La société des amis de l’ancienne littérature, est en vente sur le site Tiers Livre éditeur.

  • Le carnet contemporain

    la monnaie d’or du fait
    je la dit au brouillon
    du carnet contemporain
    — Emmanuel Laugier

    Emmanuel Laugier est poète et critique littéraire. Il est une des voix qui comptent dans la poésie contemporaine. Yves de Manno et Isabelle Garron l’avait fait paraître au sommaire de la très belle anthologie Un nouveau monde, poésies en France – 1960-2010, publiée chez Flammarion en 2017.
    Son écriture est âpre, à l’os. Exigeante. Forte. Sensuelle.
    Depuis plus de 15 ans, tous les mois ou presque, nous nous retrouvons dans le cadre de nos activités professionnelles. Passées les obligations d’usages, souvent nous parlons ensemble de musique, de littérature et de cinéma, et du métier d’écrire. Parfois, Emmanuel me montre ses carnets, me donne à lire quelques pages. Moments privilégiés qui nourrissent ma réflexion et mon travail.

    Son prochain livre, Chant tacite, sortira le 10 janvier prochain aux éditions NOUS.

    Dans la vidéo ci-dessous, enregistrée en septembre 2015 au Domaine Latapy, à Gan, il lit un extrait du recueil “Crâniennes » (éditions Argol, 2014), accompagné par le musicien Fabien Tolosa.

     

    Et ici, une lecture du texte Cavalier cheval, depuis Caravage, un film d’Alain Cavalier (2015) :

     

    Enfin, une rencontre en juin 2016 à Villedomer, où il évoque et donne à lire les auteurs qui l’accompagnent sur son propre chemin d’écriture :