
Le rectangle dans la main de Larrain est un rectangle d’or. Il nous donne à voir ce que l’on ne voit pas. Larrain utilisait souvent la verticale pour ses photos, pour jouer avec notre perception. Là, non. Le visage, au premier plan, est celui d’un homme, il est flou. Il est flou, mais on pourrait dire qu’il est confiant. Quelque chose dans le port de sa tête, sa bouche aux lèvres serrées, son visage tourné vers la gauche, son regard droit qui paraît ignorer complètement la jeune femme qui elle regarde peut-être le photographe, les mains croisées sous sa poitrine comme en une supplication, ses yeux et son sourire tristes, ses pommettes saillantes pourtant, sous ses yeux fatigués comme pour dire une joie de vivre, un enchantement. Ses cheveux en désordre retombent sur ses épaules, le chignon est défait, il est tard. L’homme est sûr de lui et la femme blessée. Ou peut-être que la jeune femme joue avec l’homme. L’homme se détourne. Il ravale sa fierté, ne veut pas se montrer humilié. La femme incline la tête vers la gauche et croise ses mains parce qu’elle sait déjà qu’elle a gagné. Cette femme, c’est la Joconde. Son sourire dit la tristesse et la fragilité, il dit aussi l’assurance et la conquête. Son vêtement sage cache parfaitement ses seins, mais son cou dégagé et les mèches de ses cheveux qui tombent sur son buste soulignent sa sensualité. Elle est innocente, ingénue, presque angélique. Elle est tout à la fois sûre d’elle et irrésistible, presque dangereuse. À côté d’elle, empilées, des cagettes de bouteilles Limon soda. Derrière, un mur de pierre peint en blanc, des inscriptions que l’on devine. C’est sans importance.
Je veux que les photos que je fais soient une expérience immédiate et non une mastication. Je sais pourtant que la photographie, comme n’importe quel art, il faut la chercher au fond de soi. La photographie parfaite est comme un miracle, elle advient dans un instant de lumière, de formes, de sujet et d’état d’âme parfait: on appuie sur le bouton quasi sans le savoir et le miracle se produit. — Sergio Larrain
Il a été comparé à la figure du « flâneur», à celle du «chasseur», voire du paparazzi. Certainement très proche de la première de ces figures, Larrain comprend la photographie comme une sorte de vagabondage contemplatif, une façon d’observer le monde et de se laisser traverser par lui : le photographe comme médium. Pour lui, les photographies ne sont pas une chose « inventée » par quelqu’un, ou «saisie», ou « capturée». Ce sont des images qui naissent d’elles-mêmes, là, au-dehors, et le défi est d’être dans un état suffisamment réceptif (le présent, le satori) pour les capter.
(…) Sergio Larrain aimait le monde et, en même temps, il souffrait de son pourrissement et de sa corruption. La radicalité qui apparaît dans toutes ses photos, la façon dont il se glisse dans la vie et se laisse infiltrer par elle évoquent un photographe intoxiqué par le monde.
Mais qu’aimait-il dans le monde? La fragilité, la précarité, les fractures. Les thèmes de ses images sont toujours usés, vieux, appauvris. Il est intéressé par les clochards, les chiens errants, les murs abîmés, les pénombres, les enfants au visage sale. Il y a une affinité complice, un goût pour ce qui est brisé ou en ruine.
— Catalina Mena : Sergio Larrain, la photo perdue (Atelier EXB)


