Carnet de notes & pensées aléatoires

Si vous utilisez un lecteur RSS, le flux généré est à l’adresse suivante : https://philippe-castelneau.com/feed/


  • Valparaiso, 1963

    CHILE. Valparaiso. 1963. © Sergio Larrain / Magnum Photo

    Le rectangle dans la main de Larrain est un rectangle d’or. Il nous donne à voir ce que l’on ne voit pas. Larrain utilisait souvent la verticale pour ses photos, pour jouer avec notre perception. Là, non. Le visage, au premier plan, est celui d’un homme, il est flou. Il est flou, mais on pourrait dire qu’il est confiant. Quelque chose dans le port de sa tête, sa bouche aux lèvres serrées, son visage tourné vers la gauche, son regard droit qui paraît ignorer complètement la jeune femme qui elle regarde peut-être le photographe, les mains croisées sous sa poitrine comme en une supplication, ses yeux et son sourire tristes, ses pommettes saillantes pourtant, sous ses yeux fatigués comme pour dire une joie de vivre, un enchantement. Ses cheveux en désordre retombent sur ses épaules, le chignon est défait, il est tard. L’homme est sûr de lui et la femme blessée. Ou peut-être que la jeune femme joue avec l’homme. L’homme se détourne. Il ravale sa fierté, ne veut pas se montrer humilié. La femme incline la tête vers la gauche et croise ses mains parce qu’elle sait déjà qu’elle a gagné. Cette femme, c’est la Joconde. Son sourire dit la tristesse et la fragilité, il dit aussi l’assurance et la conquête. Son vêtement sage cache parfaitement ses seins, mais son cou dégagé et les mèches de ses cheveux qui tombent sur son buste soulignent sa sensualité. Elle est innocente, ingénue, presque angélique. Elle est tout à la fois sûre d’elle et irrésistible, presque dangereuse. À côté d’elle, empilées, des cagettes de bouteilles Limon soda. Derrière, un mur de pierre peint en blanc, des inscriptions que l’on devine. C’est sans importance.



    Je veux que les photos que je fais soient une expérience immédiate et non une mastication. Je sais pourtant que la photographie, comme n’importe quel art, il faut la chercher au fond de soi. La photographie parfaite est comme un miracle, elle advient dans un instant de lumière, de formes, de sujet et d’état d’âme parfait: on appuie sur le bouton quasi sans le savoir et le miracle se produit. — Sergio Larrain


    Il a été comparé à la figure du « flâneur», à celle du «chasseur», voire du paparazzi. Certainement très proche de la première de ces figures, Larrain comprend la photographie comme une sorte de vagabondage contemplatif, une façon d’observer le monde et de se laisser traverser par lui : le photographe comme médium. Pour lui, les photographies ne sont pas une chose « inventée » par quelqu’un, ou «saisie», ou « capturée». Ce sont des images qui naissent d’elles-mêmes, là, au-dehors, et le défi est d’être dans un état suffisamment réceptif (le présent, le satori) pour les capter. 

    (…) Sergio Larrain aimait le monde et, en même temps, il souffrait de son pourrissement et de sa corruption. La radicalité qui apparaît dans toutes ses photos, la façon dont il se glisse dans la vie et se laisse infiltrer par elle évoquent un photographe intoxiqué par le monde.

    Mais qu’aimait-il dans le monde? La fragilité, la précarité, les fractures. Les thèmes de ses images sont toujours usés, vieux, appauvris. Il est intéressé par les clochards, les chiens errants, les murs abîmés, les pénombres, les enfants au visage sale. Il y a une affinité complice, un goût pour ce qui est brisé ou en ruine.

    — Catalina Mena : Sergio Larrain, la photo perdue (Atelier EXB)

    2 commentaires sur Valparaiso, 1963

  • Béatitude

    La route déserte à perte de vue, des montagnes au loin. Un type, la quarantaine peut-être, appuyé contre une voiture arrêtée sur le bas-côté, jean, chemise à carreau ouverte sur un t-shirt blanc, une bière à la main. Mais si tu veux mon avis, il était pas comme ça, en vrai. — Qui ça ? — Moriarty. — Hein ? — Tu me demandes, je te réponds : Dean Moriarty, l’alter ego de Neal Cassady, le héros de Sur la route, le bouquin de Kerouac. Il ressemblait pas du tout au type dessiné sur la couverture de mon exemplaire, acheté, en anglais s’il te plait, chez WH Smith, Rue de Rivoli. En même temps que Less than zéro, de Bret Easton Ellis. Ces deux-là, je les garde précieusement… Pardon ? Non, non, je ne les lis plus. Enfin, quelques pages, de temps en temps… Pour me souvenir qui j’étais, tu vois… D’où je viens, plutôt… C’est ça que tu veux savoir, non ? Bon, Cassady, il était beau et sauvage comme un dieu, fou sans doute, épris de littérature… mais il n’a presque rien écrit. Son oeuvre, c’était sa vie. Un type qui a fasciné aussi bien Kerouac que Ginsberg ou Burroughs. — Et toi, on dirait ! — Oui, forcément…
    — Tiens : I first met Dean not long after my wife and I split up. l’incipit de Sur la Route. D’autres, c’est Proust et son longtemps je me suis couché de bonne heure…, moi c’est Kerouac. Kerouac vénérait Proust, remarque. J’y viendrai, à Proust. Comme tout le monde. Mais plus tard. Kerouac, c’est ma grande histoire : Errer dans la nuit américaine… Kerouac, encore, dans Vanité de Duluoz, cette fois. Kerouac, mine de rien, c’était un passeur. C’est lui qui a su me parler de Baudelaire, d’Hugo, de Balzac. Lui qui avait la prétention d’écrire un truc aussi fort que La recherche. Proust, Céline, ses modèles… Lui aussi, plus sûrement que d’autres, pourtant plus proches de moi géographiquement, qui m’a donné le goût de l’errance, de la dérive, avec ses clochards célestes !
    Et puis je me reconnaissais dans le bonhomme, dans ses échecs. Si lui pouvait tomber et se relever, je le pouvais aussi. Quand il enregistre ses poèmes avec Zoot Sims et Al Cohn, pour lui c’est important, mais les deux autres ils s’en foutent. Ils n’écoutent même pas les textes qu’il lit, ils s’en foutent de cet écrivain qu’ils ne connaissent pas et qui prétend connaître le jazz. Ils prennent leur pige, jouent les notes et s’en vont. C’est dur pour Kerouac, mais il grave quand même ses disques. Les petites humiliations, j’en ai eu ma part, crois-moi.
    — Bon, Kerouac… Vraiment, Kerouac ? Tu n’as pas mieux à m’offrir ? Il y a bien des trucs de l’enfance qui ont été des déclics, non ? Tes cahiers, là, t’as bien dû noter des choses…
    Aucun de ces gribouillages de mon adolescence consignés dans mes journaux n’a plus maintenant d’importance. — Pourquoi tu t’y attardes alors ? — Non, non, c’est Kerouac encore qui écrit ça. Bon, mes carnets alors, voyons… Tiens, des poèmes ! J’en apprenais un par semaine, à l’époque… Verlaine, Apollinaire. — D’autres ? — Ouais, Reverdy. Aragon. — C’est tout ? — Non, Baudelaire. Hugo. Char. Eluard. Claudel… J’avais oublié Claudel, tiens… L’automne aussi est une chose qui commence. Pas mal, non ? Pas ton truc, hein ? Gainsbourg, l’eau à la bouche : écoute mon coeur qui bat, laisse-toi faire… Pas ton genre non plus, de te laisser faire ! Bon, l’enfance… « Je ne garde de mon enfance que des images fixes, celles-là même vues dans les albums de famille. Pour le reste, rien. Il y a, au seuil de mon adolescence, un voile opaque qui m’interdit de croire que j’ai véritablement été ce petit garçon blond et joufflu qu’on m’a décrit tant de fois… » C’est dans mes cahiers, ça, tu vois. Peut-être qu’il ne faut pas trop creuser l’enfance, hein ? On ne sait jamais ce qu’on va déterrer. — Quoi d’autre ? — Oh ! Tu me fatigues, à la fin ! Les Beatles, voilà. Les comics américains. Rue Emile Allez, dans le 17ème, il y avait une toute petite boutique, un bureau au fond avec la caisse, un fauteuil collé à la vitrine, et partout, du sol au plafond, des comics en version originale. J’étais fourré là tous les mercredi… Hmmm ? Mais si, bien sûr que ça compte !
    Paris plus encore que les comics, remarque… Quand j’étais petit, on habitait juste à côté de la Place de Clichy. Il y avait une chambre de bonne, incluse dans le bail. J’avais eu le droit d’y installer mes affaires. Quelles affaires ? D’après toi ? Mes livres, mes B.D., je passais des heures là-haut, à m’imaginer seul au monde, seul avec mes bouquins… L’hiver, crois-moi, ça caillait, mais j’avais une couverture et je lisais, et quand je levais les yeux vers la lucarne, le bleu du ciel, c’était quelque chose… Mais pourquoi tu me demandes tout ça ? — Parce que je t’aime, idiot ! Allez, va écrire maintenant !

    Il s’agit bien de mon exemplaire, acheté en 1986, comme il est dit dans le texte !

    Tentative d’autobiographie déguisée en dialogue : en travaillant sur tout autre chose, je suis retombé sur ce texte écrit en juillet dernier, dans le cadre de l’atelier proposé par François Bon.

    5 commentaires sur Béatitude

  • Notes d’atelier #7

    02 novembre 2025 :

    Il y a un an, je notais dans mon journal avoir lu d’une traite Le Dépays de Chris Marker. J’écrivais à ce propos : une vraie source d’inspiration pour le voyage à venir au Japon, et des pistes (et la confirmation que j’ai aussi ma voix propre) pour l’éventuelle reprise de L’appel de Londres. Pas un mot sur ma tumeur. Pourtant, j’avais deux jours plus tôt passé l’IRM qui l’avait révélée, et, la veille, j’avais vu l’oncologue qui me demandait avec insistance d’annuler mon voyage.1

    Si, dès janvier, j’ai relu attentivement L’appel de Londres (pour finalement ne rien modifier, mais cela m’a permis de me remettre au travail), j’ai aussi posé les bases de ce qui deviendra peut-être mon prochain livre. J’y ai passé hier toute la journée, retravaillant et complétant le journal du voyage au Japon.

    (…) En commençant, il y a deux jours, j’avais le sentiment que je ne pourrai rien en tirer de bon, et voilà que s’ébauche un premier jet solide pour la suite. Chaque petit paragraphe de mon journal s’est transformé en une ou deux pages bien construites. Une belle base de travail, et un encouragement à poursuivre.

    (…) En deux jours, c’est près d’une vingtaine de pages que j’ai écrit. Pas moins de 24 feuillets !

    9 novembre 2025 :

    Je ne sais pas si j’ai été convaincant devant le jury l’autre jour, et je doute de me voir attribuer la bourse.2 J’ai été sincère pourtant. Sans doute un peu trop bavard. J’ai cité Maggie Nelson comme étant une de mes inspirations pour ce projet. Ce n’était pas du vent. Ceci, relevé dans le Guardian aujourd’hui, à son propos :

    She was a poet before she took to nonfiction and turn it into her own idiosyncratic brand of formally experimental art, sometimes written in what appears like hybrid verse-prose.

    Vraiment, un modèle à suivre.

    10 novembre 2025 :

    J’essaie tant bien que mal d’écrire la partie concernant le voyage au Japon. Ce n’est pas très bon, et je dois me souvenir que c’est un premier jet. Déjà, je supprimerai le déroulé chronologique pour inclure des réminiscences du voyage dans le fil du récit principal.

    Je n’ai pas encore trouvé la manière dont j’agencerai tout cela, mais je sais que le déclic viendra de la matière accumulée. Le retravail sur le texte sera la partie la plus excitante à faire. Pour y arriver, je dois persévérer dans la matière brute, ingrate, qui fera ce premier jet bancal, mais nécessaire.

    11 novembre 2025 :

    Quelque chose s’est débloqué ce matin. J’ai enfin écrit quelque chose de fort, partant pourtant des notes les plus anodines, prises à Kyoto il y a un an tout juste.

    12 novembre 2025 :

    E. m’a appelé ce midi pour me dire que mon dossier n’avait pas été retenu. Pas de bourse : est-ce que cela change quelque chose ? La motivation reste intacte. Toute cette semaine, je crois que c’est d’avoir présenté mon projet devant le jury qui m’a motivé pour écrire. (…) Je devrais essayer de postuler à plus de choses !

    23 novembre 2025 :

    Plusieurs jours sans rien écrire. C’est faux, d’ailleurs : plusieurs jours sans revenir au manuscrit, mais chaque jour, des notes qui creusent la matière de ce qui fera mon livre.

    Ma newsletter est de plus en plus comme un ballon d’essai pour certains chapitres de ce projet. La prochaine, pour la première fois écrite avec presque dix jours d’avance, sur la photo et comment cette activité nourrit mon écriture.

    Et quand je n’arrive pas à écrire, je m’essaie aux poèmes express. De tout cela, de cette volonté d’y revenir sans cesse, à l’écriture, sous une forme ou une autre, il finira bien par sortir quelque chose, bon Dieu !

    I draw the veil off things with words — Virginia Woolf


    1. Je ne l’ai pas fait. En définitive, ce voyage m’aura donné la force d’affronter les épreuves qui devaient suivre toute l’année 2025. ↩︎
    2. Et en effet, je ne l’ai pas eue. ↩︎
    4 commentaires sur Notes d’atelier #7

  • Préparer l’avenir

    3 commentaires sur Préparer l’avenir

Signal/Bruit — une lettre électronique mensuelle : littératures, photographie, internet et divagations.

Bruit/Blanc — Un journal visuel, en français et en anglais | A visual diary, both in French and English.