Auteur : Philippe Castelneau

  • sans titre (crâne)

    pour Mingus et pour Basquiat

    j’allais, la tête bien faite
    tout bien rangé
    chaque chose bien à sa place
    j’ai fait un tête-à-queue
    j’ai pris un vol-au-vent
    je me suis renversé
    les couleurs ont coulé
    je n’étais plus le même
    perdu dans l’espace
    et le temps
    le crâne écrasé libérant
    des idées, des aplats
    une poésie lyrique
    sans queue
    ni tête

  • dans le métro

    ANVERS. Un chien dans un sac. Une fille tatouée, t-shirt rouge et short en jean. Cheveux orange coupés au sécateur. La fille, comme dessinée par Robert Crumb. PLACE DE CLICHY. des pickpockets peuvent être présents à bord. Un enfant rit. La rame se vide. La fille en short reste debout. ROME. Le chien, la fille aux larges hanches sont descendus. VILLIERS. Je sors à MONCEAU.

    *

    Un long manteau noir en laine sur un chemisier blanc boutonné jusqu’en haut, les cheveux châtains — banane sur le devant, chignon derrière, un bandana rouge noué sur la tête —, jean bleu foncé, ourlets roulés à la cheville sur des Doc Marteens noires 3 œillets, socquettes blanches (maille jersey avec dentelle broderie anglaise), la jeune fille se tient à la barre centrale du bus — ligne 64, direction Place d’Italie. Elle lit un livre d’Hervé Guibert sorti récemment, dont on a parlé chez Pivot l’autre soir.

    *

    Il traverse le wagon, coup d’œil à gauche, coup d’œil à droite, comme on passe en revue la troupe ; fin de journée, en bout de ligne, après la bataille, on compte les forces encore vaillantes, vêtements froissés, sacs lourds au pied, hommes et femmes pareils, la mine grise défaite. Et puis, face à lui, un seul encore debout, jean, t-shirt arborant une bouche tirant une langue épaisse. Casque sur les oreilles, sourire aux lèvres, son corps tout entier oscille, sans qu’on sache si c’est au rythme du métro ou de la musique. Campé sur ses jambes, adossé à la barre centrale, il rayonne.


     

    Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre ;

    (…) Un triptyque : trois paragraphes concernant chacun un personnage différent, et chaque paragraphe un de ces brefs face à face que nous impose en permanence le contexte urbain, sans distance possible. Mais c’est l’intensité même et la brièveté qui sont le défi d’écriture : quelle distorsion de la perception, quel détail emportant tout le reste, comment rendre la promiscuité, l’impossible durée, l’ensemble composite des perceptions.
    (…) Si on utilise ici le fragment, c’est dans l’idée que le livre architecturé, continu, pour construire l’illusion du global, du continu, doit saisir la ville par son anonymat, ses circulations, son éphémère. Comment la tâche humble d’en saisir le plus possible d’un personnage, dans un format narratif comprimé, compact, distord la phrase et l’image, nous contraint à pousser le lyrique aux limites.


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  • onze fois trois trente-trois | 11 personnages en 3 lignes chacun

    1.
    Enfant, il répondait invariablement « écrivain », lorsqu’on lui demandait ce qu’il voulait faire plus tard.
    Plus tard, comme on s’étonnait qu’il vive seul et sans enfant, il disait qu’il consacrait sa vie à l’écriture d’un livre, toujours le même, un livre-monde : l’oeuvre d’une vie.
    À sa mort, on trouva chez lui une bibliothèque bien remplie, un lit, une table de nuit et une malle contenant des dizaines de carnets remplis d’une écriture serrée assez peu lisible ; les meubles furent vendus et les carnets brûlés.

    2.
    C’était un soir d’hiver, peut-être un soir d’automne, la nuit tombait, il faisait froid, Félicien s’enfonça dans la forêt.
    Son amie Blanche venait de rompre leurs fiançailles.
    Seul, dans le froid et le noir, a-t-il eu peur des ombres mouvantes, des bruissements furtifs des bêtes tapies, du hululement des chouettes ; a-t-il eu peur de la mort au moment où il se passa la corde au cou ?

    3.
    R. était assis au soleil avec deux autres soldats, le dos appuyé contre le mur du cimetière en ruine.
    À un moment, il jetta ses cartes devant lui, abandonnant la partie, et se leva pour se dégourdir les jambes.
    À peine le temps de faire cinq ou six mètres, un obus tomba là où il se tenait précédemment, tuant sur le coup ses deux camarades.

    4.
    Ici repose le corps de Valentine R., décédée le 27 mai 1881, dans sa 18e année.
    Dieu trancha son existence au moment où elle entrevoyait de beaux jours.
    Adieu notre enfant, nous nous reverrons, les chrétiens se retrouvent au ciel.

    5.
    Dans la pénombre, une ombre se glisse jusqu’au lit de la femme endormie.
    Sa fille, qui a 12 ans, allongée dans le lit à côté et qui ne dort pas, croit que c’est sa petite sœur, aussi elle l’appelle doucement : l’ombre s’arrête, mais garde le silence ; la jeune fille appelle encore, l’ombre s’en retourne vers la porte, la jeune fille allume aussitôt, et il n’y a personne, pas même une ombre.
    Elle sut ainsi que sa mère ne lui mentait pas lorsqu’elle lui disait que certains soirs son père lui rendait visite, ce père dont elle ne se souvenait déjà plus très bien, qui avait été emporté par une leucémie quelque cinq ans plus tôt.

    6.
    Lydia L.
    18/6/1940, 6 mois.
    Demain, un jour nouveau.

    7.
    Il avait flirté gentiment avec la fille à la machine à café.
    Comme elle montait dans sa voiture, il s’était dépêché de rejoindre son véhicule pour la suivre.
    C’est seulement après avoir roulé une vingtaine de kilomètres qu’il se rendit compte qu’il avait oublié sa femme sur l’aire d’autoroute de Brocuéjouls.

    8.
    Il l’avait observée toute la soirée, et finalement non, elle ne lui plaisait plus tant que ça, il décida de ne pas faire le premier pas.
    Il s’éloigna vers la cuisine pour être seul un moment ; elle le rejoignit bientôt, et sans prévenir, elle l’embrassa.
    Cinq ans plus tard, ils se marièrent.

    9.
    Il colla ses lèvres à son oreille et lui murmura : « je t’aime »
    — tst, tst, elle fit. Jamais pendant l’amour, c’est trop facile.
    Plus tard, il réalisa qu’elle avait raison : il ne l’aimait pas.

    10.
    À 47 ans, il vivait toujours chez sa mère.
    Comme il était ivre, elle l’enferma à clé dans le salon pour qu’il arrête de boire : il ouvrit la fenêtre, et entrepris de descendre en rappel les neuf étages à l’aide d’un câble Ethernet.
    Rappelons qu’il était saoul.

    11.
    Il les accueillait chez lui, et tous étaient intimidés par ce grand type si sûr de lui, à l’écharpe et au regard bleu acier.
    Une fois qu’ils furent assis, il eut un sourire pour chacun, quelque chose qui évoquait le prédateur devant sa proie.
    Après quelques minutes pourtant, un voile passa devant ses yeux, et il crut bon de préciser qu’il lisait beaucoup ; de la poésie, insista-t-il.


    Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre.

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  • Paris la nuit 

    Si vous avez eu la chance de vivre à Paris quand vous étiez jeune, quels que soient les lieux visités par la suite, Paris ne vous quitte plus, car Paris est une fête.
    — Hemingway


    Photo : Paris, juin 2017

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