Auteur : Philippe Castelneau

  • Notes d’atelier #7

    02 novembre 2025 :

    Il y a un an, je notais dans mon journal avoir lu d’une traite Le Dépays de Chris Marker. J’écrivais à ce propos : une vraie source d’inspiration pour le voyage à venir au Japon, et des pistes (et la confirmation que j’ai aussi ma voix propre) pour l’éventuelle reprise de L’appel de Londres. Pas un mot sur ma tumeur. Pourtant, j’avais deux jours plus tôt passé l’IRM qui l’avait révélée, et, la veille, j’avais vu l’oncologue qui me demandait avec insistance d’annuler mon voyage.1

    Si, dès janvier, j’ai relu attentivement L’appel de Londres (pour finalement ne rien modifier, mais cela m’a permis de me remettre au travail), j’ai aussi posé les bases de ce qui deviendra peut-être mon prochain livre. J’y ai passé hier toute la journée, retravaillant et complétant le journal du voyage au Japon.

    (…) En commençant, il y a deux jours, j’avais le sentiment que je ne pourrai rien en tirer de bon, et voilà que s’ébauche un premier jet solide pour la suite. Chaque petit paragraphe de mon journal s’est transformé en une ou deux pages bien construites. Une belle base de travail, et un encouragement à poursuivre.

    (…) En deux jours, c’est près d’une vingtaine de pages que j’ai écrit. Pas moins de 24 feuillets !

    9 novembre 2025 :

    Je ne sais pas si j’ai été convaincant devant le jury l’autre jour, et je doute de me voir attribuer la bourse.2 J’ai été sincère pourtant. Sans doute un peu trop bavard. J’ai cité Maggie Nelson comme étant une de mes inspirations pour ce projet. Ce n’était pas du vent. Ceci, relevé dans le Guardian aujourd’hui, à son propos :

    She was a poet before she took to nonfiction and turn it into her own idiosyncratic brand of formally experimental art, sometimes written in what appears like hybrid verse-prose.

    Vraiment, un modèle à suivre.

    10 novembre 2025 :

    J’essaie tant bien que mal d’écrire la partie concernant le voyage au Japon. Ce n’est pas très bon, et je dois me souvenir que c’est un premier jet. Déjà, je supprimerai le déroulé chronologique pour inclure des réminiscences du voyage dans le fil du récit principal.

    Je n’ai pas encore trouvé la manière dont j’agencerai tout cela, mais je sais que le déclic viendra de la matière accumulée. Le retravail sur le texte sera la partie la plus excitante à faire. Pour y arriver, je dois persévérer dans la matière brute, ingrate, qui fera ce premier jet bancal, mais nécessaire.

    11 novembre 2025 :

    Quelque chose s’est débloqué ce matin. J’ai enfin écrit quelque chose de fort, partant pourtant des notes les plus anodines, prises à Kyoto il y a un an tout juste.

    12 novembre 2025 :

    E. m’a appelé ce midi pour me dire que mon dossier n’avait pas été retenu. Pas de bourse : est-ce que cela change quelque chose ? La motivation reste intacte. Toute cette semaine, je crois que c’est d’avoir présenté mon projet devant le jury qui m’a motivé pour écrire. (…) Je devrais essayer de postuler à plus de choses !

    23 novembre 2025 :

    Plusieurs jours sans rien écrire. C’est faux, d’ailleurs : plusieurs jours sans revenir au manuscrit, mais chaque jour, des notes qui creusent la matière de ce qui fera mon livre.

    Ma newsletter est de plus en plus comme un ballon d’essai pour certains chapitres de ce projet. La prochaine, pour la première fois écrite avec presque dix jours d’avance, sur la photo et comment cette activité nourrit mon écriture.

    Et quand je n’arrive pas à écrire, je m’essaie aux poèmes express. De tout cela, de cette volonté d’y revenir sans cesse, à l’écriture, sous une forme ou une autre, il finira bien par sortir quelque chose, bon Dieu !

    I draw the veil off things with words — Virginia Woolf


    1. Je ne l’ai pas fait. En définitive, ce voyage m’aura donné la force d’affronter les épreuves qui devaient suivre toute l’année 2025. ↩︎
    2. Et en effet, je ne l’ai pas eue. ↩︎
  • Protocole réseaux

    En réponse à un billet de Boris Dunand sur son blog au titre explicite : J’ai perdu mon temps sur les réseaux sociaux, puis un article sur sa page Patreon où il prolonge sa réflexion en y joignant un bref document intitulé Réseaux Sociaux Ligne éditoriale, François Bon a proposé de son côté une synthèse de son propre usage des réseaux, nous invitant à faire de même : « Et si chacun, chacune d’entre nous prenait une heure pour le même exercice, et qu’on en partageait les bilans ? »

    Voici le mien. Autant prévenir d’emblée : là où François cartographie une présence étendue et assume les compromis nécessaires pour faire tenir une économie de l’écriture sur le web, ma démarche s’inscrit dans un mouvement inverse, un retrait choisi des grandes plateformes.

    Mon site (sous une forme ou une autre) est en ligne depuis 1996, mon blog depuis 2006. J’ai connu le web d’avant Facebook, vécu la montée et l’hégémonie des réseaux sociaux, expérimenté leurs promesses et leurs dérives.


    Twitter / X : Inscription vers 2010. Départ définitif en 2023, au moment de la bascule vers X.

    J’ai pu, grâce à Twitter, rencontrer des personnes qui m’ont inspiré, ouvert des portes, certaines avec qui j’ai tissé de forts liens d’amitié. Pendant plus de dix ans, Twitter a été un espace de veille, de découvertes, de conversations qui nourrissaient mon travail et mes réflexions. C’est là, en particulier, que j’ai rencontré les personnes avec qui j’ai créé la revue graphique et littéraire La Piscine.

    Le passage à X sous Elon Musk n’a été que l’aboutissement logique d’une dérive entamée depuis longtemps. Je suis parti sans regret.

    Facebook & Instagram, Bluesky & Mastodon : départ en janvier 2025 de Facebook, Instagram et WhatsApp, quand Mark Zuckerberg a rejoint le camp masculiniste et MAGA, supprimant au passage la modération des contenus liés aux minorités.

    J’ai vécu un an aux États-Unis. Je garde un attachement profond à ce pays et à ce qu’il a représenté pour moi. L’actuel gouvernement détruit méthodiquement tout ce qui faisait, à mes yeux, la grandeur de l’Amérique : l’ouverture, l’accueil des différences, la capacité à se réinventer malgré ses contradictions. Voir les grands patrons de la tech se prosterner devant Trump, transformer leurs plateformes en outils de cette régression, m’est devenu insupportable.

    Sans doute parce que j’ai ce lien particulier avec les USA, il m’était devenu impossible de continuer à utiliser ces réseaux en faisant comme si de rien n’était.

    Qu’ai-je perdu concrètement en partant ? De la visibilité, probablement. Des échanges avec certains, sûrement. Mais aussi, et pour tout dire, je ne m’en porte pas plus mal. J’y ai gagné une plus grande disponibilité d’esprit pour lire et écrire.

    Comme beaucoup, je me suis inscrit dans la foulée sur Bluesky, et j’ai réactivé mon compte Mastodon.

    J’aime assez Bluesky, mais l’utilise assez peu. Quant à Mastodon, je rejoins François quand il écrit : « très attirant sur le principe, via l’indépendance des ‘instances’, mais que c’est ingrat à consulter… »
    Au fond, je crois que c’est le format même du réseau social, quelle que soit la plateforme, qui ne me correspond plus tout à fait.

    Aujourd’hui, c’est Substack qui est au cœur de mon dispositif…

    Signal/Bruit, newsletter mensuelle lancée en 2016 : 97 numéros envoyés, 556 abonnés. Réflexion sur le métier d’écrivain et premiers jets de projets en cours. Une forme de laboratoire où je teste des idées et documente mon rapport à l’écriture.

    Bruit/Blanc, lancée en décembre 2024 : 12 numéros envoyés, 392 abonnés, fréquence aléatoire. Publication thématique de mes photographies. Plus visuelle, moins régulière, elle répond à une envie de partager mon travail photographique sans la pression de la régularité.

    En marge de mon blog, c’est sur Substack que se passe l’essentiel de ma présence en ligne depuis 2016.
    Le paradoxe ne m’a pas échappé : j’ai quitté X et META pour des raisons éthiques, mais Substack est une plateforme américaine. La différence, pour l’instant, tient à l’échelle et au modèle économique. Substack ne vit pas de la publicité et de la captation de données, mais des commissions sur les abonnements payants. Ce n’est pas une garantie éternelle, mais c’est un modèle qui me semble moins toxique.

    Substack, par ailleurs, n’est pas exempt de défauts, et plusieurs polémiques ont entaché sa réputation : accusations de publication de contenus néo-nazis, modération laxiste, débats sur la responsabilité de la plateforme vis-à-vis des contenus hébergés. Je reste vigilant. Si Substack bascule comme l’ont fait Twitter et META, je partirai. Mais c’est pour l’heure le seul réseau où je suis plus ou moins actif.

    Substack offre un service clé en main et gratuit, avec possibilité d’être rémunéré (moyennant une commission), et surtout la montée en puissance d’un réseau social intégré à l’application qui, pour l’instant du moins, offre une expérience similaire à celle que je trouvais autrefois sur Twitter ou Instagram. C’est ce double usage qui me convient : la newsletter comme contenu principal, le réseau social comme espace d’échanges complémentaires.

    J’ai activé les abonnements payants sur Signal/Bruit, mais le contenu reste accessible à tous gratuitement. Il s’agit d’un modèle de soutien, et non pas d’un paywall. Ceux qui veulent soutenir mon travail le peuvent, les autres continuent à recevoir les lettres.

    … en complément de mon site :

    J’ai repris depuis un an la publication de billets réguliers sur mon blog et peaufiné mon site, sous l’étendard duquel j’ai regroupé mon portfolio photo et ma boutique. On parle depuis quelques mois avec insistance du retour des blogs. C’est encore assez peu visible dans les faits, mais je veux y croire pourtant : c’est là, dans nos blogs et nos sites que se trouve le vrai espace de liberté, libéré des algorithmes. L’échange y est peut-être moins direct que sur les réseaux, mais les commentaires sont ouverts et modérés par soi.

    Avec 1200 billets publiés sur mon site, c’est à la fois une archive substantielle qui m’appartient et une vitrine pour mon travail photographique.


    Restent YouTube et les podcasts. Deux terrains (la vidéo et l’audio) que j’ai peu ou pas explorés et qui me titillent régulièrement. Trop peu de temps pour m’y mettre vraiment pour l’instant. Ma page YouTube reste ouverte, et j’y reviendrai peut-être, mais c’est l’audio qui me semble receler le plus de potentialités.


    Avec le blog et mes newsletters, j’ai la propriété de mes contenus, et une maîtrise relative de ma présence en ligne. Mais l’autonomie absolue n’existe pas. Mon blog dépend d’un hébergeur. Substack reste une plateforme propriétaire.
    Pour l’instant, j’assume ce compromis. À défaut d’autonomie, il s’agit de choisir ses dépendances en connaissance de cause.

    François conclut son bilan par cette phrase : « des communautés plus restreintes, mais sachant mieux ce qui les rassemble ». Avec mes newsletters et mon blog, les échanges et les rencontres qu’ils produisent, c’est une communauté qui se construit.

    Ainsi, 37 ans après la création du Web, et après bien des détours, ce sont finalement ses plus anciennes formes (billets de blog, newsletters, podcasts) qui permettent encore de faire vivre l’esprit de partage qui prévalait au début d’internet.

  • Anaïs attendait à son observatoire habituel

    Collage express : quand l’écriture ne vient pas, je fais des poèmes express. Quand ça aussi ne vient pas…

    Aucune préméditation, j’ai pris ce que j’avais sous la main, des ciseaux et un tube de colle. Et pour un premier essai, je suis plutôt content.