Mon roman est le rocher auquel je m’accroche et je ne sais rien de ce qui se passe dans le monde. — J’ai écrit quelque chose de semblable le 9 v pour moi-même.
(Kafka, journal du 7 juin 1912 – trad. Robert Kahn, ed. Nous)
J’aime cette image qu’évoque Flaubert, à laquelle se réfère à son tour Kafka. Aujourd’hui, malheureusement, impossible de ne pas entendre le grondement du monde tout autour de moi. Mais je m’accroche à mon rocher, à l’écriture.
Deux heures d’écriture quotidienne après la méditation du matin, et le sport une à deux fois par semaine (72 min hier). Et j’avance, un pas après l’autre, avec Kafka et Flaubert comme figures tutélaires.
Un journal, aussi, plutôt un genre de commonbook, tenu irrégulièrement depuis des années. Ceci, par exemple, noté le 1er janvier 2021, toujours d’actualité :
Chaque jour, un nouveau jour. Et chaque matin, un nouveau matin : une des raisons pour lesquelles j’aime me lever tôt : chaque matin, un nouvel espoir. Table rase des freins, des doutes, des angoisses.
Je me souviens de Jean Piel en train de boire un énième kir chez Lipp. Il venait de publier un essai que j’avais écris sur Héraclite et Lacan. Je lui confiai mon admiration pour la pensée et l’oeuvre de Bataille. Piel me dit : « Mon beau-frère disait toujours qu’entre l’orgie et la vie conjugale il y avait la même différence qu’entre l’océan et une baignoire. »
(Pascal Quignard — Compléments à la théorie sexuelle et sur l’amour)
Au-delà de la boutade, il en va de même pour la vie : nous devrions nous jeter dans l’océan à corps perdu, quand la plupart du temps, nous nous contentons de nous glisser du bout des pieds dans l’eau tiède de la baignoire, équipé d’une bouée.
Le concept de « forêt profonde » s’est imposé ces dernières années, suite à la publication du livre La forêt sombre de Luo Ji. Dans ce récit de science-fiction, l’auteur propose une réponse au célèbre paradoxe posé par le physicien italien Enrico Fermi en 1950 : « S’il y avait des civilisations extraterrestres, leurs représentants devraient être déjà chez nous. Où sont-ils donc ? »
L’Univers est une forêt sombre dans laquelle chaque civilisation est un chasseur armé d’un fusil. Il glisse entre les arbres comme un spectre, relève légèrement les branches qui lui barrent la route, il s’efforce de ne pas faire de bruit avec ses pas. Il retient même sa respiration. Il doit être prudent, car la forêt est pleine d’autres chasseurs comme lui. S’il remarque une autre créature vivante — un autre chasseur, un ange ou un démon, un bébé sans défense ou un vieillard boiteux, une magnifique jeune fille ou un splendide jeune homme, il n’a qu’un seul choix : ouvrir le feu et l’éliminer. Dans cette forêt, l’enfer c’est les autres. Une éternelle menace. Chaque créature qui dévoile son existence est très vite anéantie. Voici la cartographie de la société cosmique. C’est la réponse au paradoxe de Fermi. — Luo Ji
Remplacez le mot univers par internet, pensez aux trolls, aux clashs à répétitions, au harcèlement en ligne : c’est la théorie développée par Yancey Strickler, co-fondateur de Kickstarter, dans un article de mai 2019 : The Dark Forest Theory of the Internet. Mais si l’Internet est devenu un terrain dangereux, il existe en son sein des zones protégées, ce que Stricker nomme le « dark social », les forêts sombres de l’Internet. Ce sont les messageries privées, les SMS, les podcasts, les newsletters, les blogs, tous ces espaces de partages qui contournent les réseaux sociaux, et échappent (un peu mieux) au ciblage des algorithmes.
J’ai pour ma part une interprétation toute personnelle du concept de forêt profonde, qui m’accompagne depuis la lecture en 2007 du très beau livre d’Alina Reyes, dont une citation ouvre cette infolettre. Au cœur de la forêt, mon jardin secret. Un espace préservé, encore un peu sauvage, que je rejoins grâce à la méditation, et où je me retire chaque jour pour écrire. Inaccessible à ce monde, pour quelques heures :
Être inaccessible ne signifie en aucun cas se cacher ou faire des secrets (…) Cela ne signifie pas que tu ne puisses plus avoir affaire aux autres. Un chasseur utilise son monde avec frugalité et avec tendresse, peu importe ce qu’est ce monde, choses, animaux, gens, ou pouvoir. Un chasseur est intimement en rapport avec son monde et cependant il demeure inaccessible à ce monde même…
— C’est contradictoire, dis-je. Il ne peut pas être inaccessible si heure après heure, jour après jour, il est là, dans son monde.
— Tu n’as pas compris, remarqua-t-il avec beaucoup de patience. Il est inaccessible parce qu’il ne déforme pas son monde en le pressant. Il le capte un tout petit peu, y reste aussi longtemps qu’il en a besoin, et alors s’en va rapidement en laissant à peine la trace de son passage. — Carlos Castaneda
Ces jours-ci, le web bruisse de rumeurs concernant le retour en force des blogs, qui, avec les newsletters, constituent un espace « safe » pour s’exprimer en ligne. Le web indépendant est peut-être de retour, écrit Jay Hoffmann dans un article sur son site (Cependant, comme le soulignait à juste tire Karl dans un billet récent, les blogs n’ont jamais disparu) :
Le web indépendant est peut-être de retour. Mais si c’est le cas, c’est probablement d’une manière à laquelle on s’attend le moins. (…) les blogs d’aujourd’hui ne ressembleront pas aux blogs de 2002. Trop de choses ont changé. Le web est plus grand, il est plus divisé et plus compliqué et le besoin d’une discussion modérée est grand. Lorsque la révolution des blogs se reflétera dans ce nouveau cycle, elle ressemblera à quelque chose de différent. (…) L’objectif n’est pas d’acquérir des adeptes, mais d’atteindre quelque chose de plus intime.
J’aime beaucoup cette illustration proposée par Maggie Appleton qui résume parfaitement l’internet d’aujourd’hui : trop d’algorithmes, de trolls et d’I.A. ont rendu le web infréquentable (la « dark Forest » ou forêt noire, ainsi que le « dark web ») ou aseptisé (le « cozy web »). Les blogs, les infolettres, sont nos espaces de liberté qu’il faut cultiver à la manière de jardins digitaux. Mon jardin digital, c’est ce que je nommais un peu plus haut ma forêt profonde : des notes brutes, peu structurées, qui constituent au fil du temps une base de connaissances évolutive.
Illustration : Maggie Appleton
Le problème des blogs, c’est que nous en avons perdu l’usage et l’habitude. Autrefois, nous naviguions d’un site à l’autre via les liens et les commentaires. Mais les flux RSS existent toujours ! Une appli gratuite comme Feedly (mais il y en a beaucoup d’autres) vous permettent de suivre vos blogs favoris, et remplacent avantageusement les réseaux a-sociaux.
Hier, j’étais porté par l’écriture d’un tout petit paragraphe. Pas seulement par les 70 mots qu’il renfermait, mais par ce qu’ils apportaient aussi à la scène tout entière.
Des moments comme celui-ci sont précieux, parce qu’ils relancent la machine. Ils ancrent la confiance.
Le risque, c’est de trop aimer ce qu’on écrit. Il faut toujours pouvoir prendre du recul par rapport à son texte. L’aimer, le défendre, mais le voir aussi dans son ensemble, apprendre à jauger son équilibre.
Deux réflexions que j’avais reportées dans mon journal, il y a un an et deux ans jour pour jour, font échos à cette réflexion :
Sophie Divry, dans Rouvrir le roman (noté il y a un an) :
Je connais un primo-romancier à qui son éditrice a dit : « C’est magnifique, ce que vous avez écrit, mais c’est trop noir, trop triste. Personne ne voudra lire ça. » C’est dans ces moments-là, pour contre-argumenter, que l’auteur tirera bénéfice d’avoir réfléchi à sa pratique. Et qu’est-ce que réfléchir, si ce n’est faire de la théorie ?
Avant même d’expliquer à un éditeur l’intérêt des digressions ou de la mélancolie en littérature, il lui faut être armé intellectuellement pour répondre que les lecteurs ne sont pas une entité anhistorique, mais une communauté à construire, voire à prendre à rebrousse-poil ; que se faire reconnaître peut prendre du temps ; et que, quand bien même les lecteurs ne suivraient pas tout de suite ni en foule, cela vaut la peine d’aller jusqu’au bout de ce qu’on a dans le ventre, en tant qu’artiste, plutôt que, outrepassant certains ajustements inévitables, l’éditeur nous conduise à araser nos reliefs et à préférer la prudence. Certes, avec de la prudence on fait des livres, mais fait-on de la littérature ?
Bien sûr qu’il faut défendre son texte, s’accrocher aux plissements, aux accidents. Mais il ne faut pas perdre de vue le livre dans son ensemble. Et couper, même si c’est difficile. C’est ce que dit Bret Easton Ellis dans une interview réalisée par Laurent Binet (propos notés il y a deux ans) :
There were two cuts in Imperial Bedrooms that were very painful to make. One came about because my editor and I got into an argument over the Palm Springs sequence near the end, with the boy and the girl. And he thought I went too far and that there were some details that he found too grotesque, and he said, “You have to remove them, because they are distracting to the reader. Your point for the scene, you’ve made it, in fact you’ve made it too much, so please, for me, take a couple details away.” And I did, and I regret it, I wish I’d kept them, but it was a bad week and he’d ground me down.And then the other one, there’s a sequence early on in the book where Clay takes an actress to lunch in a restaurant, which is based on a restaurant that I go to a lot in Los Angeles. In the back of the restaurant there’s this silver wall and I had written five sentences describing the wall, and I thought that they were fantastic writing. I was very proud of myself. I thought that they were beautiful sentences about the silver wall, and it was just like pure poetry and so cool sounding, and then I realized Clay would never notice that wall, and I kept trying to keep it in there, but the whole point of this scene is that his focus is on this actress he’s trying to fuck and it’s just like, there’s no way that wall is going to come into play, it’s just me showing off, or thinking I’m showing off, and I had to cut it. So I did cut that . . . but that happens a lot.That happened a lot in American Psycho where in the notes on how to have the narrator narrate that book there were no metaphors because Patrick Bateman doesn’t see things as something else. He sees them only as their surface . . . whatever. It’s just that I like working within a narrator’s voice, but at times there is a limitation. To make the narrator sound authentic, there are some things you need to give up. Not every narrator should sound like a college professor. And in most American novels, no matter if it’s a poor girl who lives in a shack in the woods, or a working-class guy who works in an auto-repair shop, everyone sounds like a college professor, everyone waxes lyrical on the sky, on the fields.*
*Il y a eu deux coupes dans Imperial Bedrooms qui ont été très douloureuses à faire. L’une d’entre elles est survenue parce que mon éditeur et moi nous sommes disputés à propos de la séquence de Palm Springs vers la fin, avec le garçon et la fille. Il pensait que j’étais allé trop loin et qu’il y avait des détails qu’il trouvait trop grotesques, et il m’a dit : « Tu dois les enlever, parce qu’ils distraient le lecteur. Ton point de vue sur la scène, tu l’as fait, en réalité tu l’as trop fait, alors s’il te plaît, pour moi, enlèves quelques détails. » Et c’est ce que j’ai fait, et je le regrette, j’aurais aimé les garder, mais c’était une mauvaise semaine et il m’avait puni… Et puis l’autre, il y a une séquence au début du livre où Clay emmène une actrice déjeuner dans un restaurant, qui s’inspire d’un restaurant que je fréquente beaucoup à Los Angeles. Au fond du restaurant, il y a un mur argenté et j’avais écrit cinq phrases décrivant le mur, et j’ai pensé que c’était un texte fantastique. J’étais très fier de moi. J’ai réalisé que Clay ne remarquerait jamais ce mur, et j’ai continué à essayer de le garder, mais le but de cette scène est qu’il se concentre sur cette actrice qu’il essaie de baiser, et il n’y a aucune chance que ce mur entre en jeu, c’est juste moi qui m’exhibe, ou qui pense que je m’exhibe, et j’ai dû le couper.
Je l’ai donc coupé… mais cela arrive souvent. C’est ce qui s’est passé dans American Psycho où, dans les notes sur la façon dont le narrateur devait raconter ce livre, il n’y avait pas de métaphores parce que Patrick Bateman ne voit pas les choses comme de possibles autres choses. Il ne les voit que comme ce qu’elles sont en surface… peu importe. C’est juste que j’aime travailler avec la voix d’un narrateur, mais il y a parfois des limites. Pour que le narrateur ait l’air authentique, il faut renoncer à certaines choses. Tous les narrateurs ne doivent pas avoir la voix d’un professeur d’université. Et dans la plupart des romans américains, qu’il s’agisse d’une pauvre fille qui vit dans une cabane dans les bois ou d’un ouvrier qui travaille dans un atelier de réparation automobile, tout le monde parle comme un professeur d’université, tout le monde parle avec lyrisme du ciel, des champs.