Auteur : Philippe Castelneau

  • California dreamin’

    Mail boxes

    Nous avons quitté San Luis Obispo tôt ce matin, peu avant huit heures, et avons rejoint rapidement par la 101 la route 58, plus pittoresque que la 46 d’abord envisagée. À peine sortis de la ville, nous nous sommes retrouvés en pleine campagne, au milieu de zones rurales, croisant au fil des miles avalés des fermes isolées, perdues au milieu de nulle part — maison en bois, enclos pour les bêtes, pick-up garé sur le côté, et personne en vue.
    Quelques dizaines de kilomètres plus loin, nous attaquons une région plus vallonnée, aux routes en mauvais état, toujours en ligne droite, mais suivant le tracé des collines, et c’est par moment comme de gigantesques dos d’âne se succédant sur des miles et des miles, et gare au vertige si l’on arrive trop vite dans la descente !

    Bien plus loin, au détour d’une route, alors que cette fois ça grimpe vraiment, et en zigzag, on nous arrête pour laisser passer un convoi exceptionnel. On attend patiemment, et pendant vingt minutes il n’y a rien, sinon Fred, le préposé qui nous a demandé d’attendre, qui discute avec le chauffeur de la voiture devant nous, puis bientôt une camionnette s’avance, avant-garde du convoi ; on nous fait signe de repartir, et nous longeons alors une vingtaine de semi-remorques proprement gigantesques et leur escorte de véhicules légers qui ouvrent et ferment la marche.
    Plus bas, dans la vallée, il y a des fermes solaires implantées un peu partout. On croise également pas mal de bétail et, au beau milieu de la route, ici une biche, là un coyote. Et puis, tout à coup, le paysage change à nouveau, et c’est un derrick, puis deux, puis trois, d’abord isolés, posés là au beau milieu de grandes plaines arides, et bientôt ce sont des champs entiers de forages à perte de vue, et soudain voilà que les routes sont refaites, fini les nids de poules et les accotements non stabilisés, et c’est un ballet incessant de camions qui nous accompagne, acheminant le brut vers les raffineries. À peine le temps de s’habituer que sans transition nous quittons les paysages désertiques pour nous retrouver au milieu des orangeraies.
    Sur la route, un immense panneau affirme que l’industrie pétrolière et l’agriculture verte peuvent travailler main dans la main : vœu pieux, ou prophétie autoréalisatrice ?

    Enfin, nous arrivons à Buttonwillow, où nous nous arrêtons pour faire le plein et avaler un copieux petit déjeuner chez Denny’s… Buttonwillow, 42 kilomètres à l’ouest de Bakersfield, population estimée à 1508 habitants, célèbre pour ses pompes à essence, ses restaurants routiers, ses fast-foods et ses trois décharges de déchets toxiques… California dreamin’

    Une photo par jour : 192 — Californie, sur la route 58
    Fragments d’un voyage : USA, octobre 2013

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  • Motel California

    Motel California

    San Luis Obispo, 45 119 habitants, est idéalement situé à la jonction de la State Route 1 Cabrillo Highway et de la highway 101, et pour qui veut se lancer ensuite à l’assaut du désert, c’est une étape parfaite pour passer la nuit. C’est ici qu’en 1925 fut construit le premier motel de l’histoire, le Milestone Motor Hotel qui avait la particularité de disposer de places de parking situées devant les chambres. Le concept plaît, et l’appellation motor hotel est bientôt raccourcie en motel et rentrera dans la mythologie moderne du voyageur qui arpente les routes de l’Amérique du Nord.
    Nous avions prévu de rouler jusqu’à Bakersfield au moins, mais nous étions fatigués maintenant que la nuit était tombée. Le San Luis Inn and Suites, au 404 Santa Rosa St., fut le premier motel que nous avisâmes, et constitua un point de chute satisfaisant. La chambre était confortable et propre, et comme tout motel qui se respecte, il y avait même une piscine chauffée à l’extérieur. Après avoir posé nos valises, nous sortîmes dîner à deux blocs de là, jetant notre dévolu sur un restaurant japonais tenu par des Chinois et une serveuse Sud-Coréenne. Les sushis étaient bons, et nous avons discuté un moment avec la jeune femme, installée ici depuis quelques années pour ses études, et rêvant de venir un jour en France.

    Dans le tiroir de la table de nuit, comme il se doit, il y a une bible et les pages jaunes. Sur le bottin est collé un sticker promotionnel pour le cabinet Steven P. Roberts attorney : « He has developed a powerful and aggressive legal strategy that obtains the best possible outcome for his clients » nous dit l’accroche.
    Quand Dieu n’y suffit plus, en Amérique, il est toujours possible de se trouver un bon avocat.

    Une photo par jour : 191 — San Luis Obispo, Californie
    Fragments d’un voyage : USA, octobre 2013

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  • Le long de la State Route 1 Cabrillo Highway

    Pour rejoindre Los Angeles depuis San Francisco, c’est la 101 que la plupart des gens choisissent, plus rapide, mais si l’on veut profiter de la côte, alors c’est la highway 1 qu’il faut prendre. Le tronçon que nous empruntons depuis Monterey, en passant par Big Sur et qui nous conduira jusqu’à San Luis Obispo s’appelle State Route 1 Cabrillo Highway, mais ici on la surnomme la California Dream Road. La route est sinueuse et véritablement à flanc de montagne, et le paysage est une merveille. Impossible de rouler vite ici, mais qu’importe, on n’est pas pressé, tout au contraire. Pour un peu, malgré la fatigue et les virages incessants, on voudrait que la route ne finisse pas, qu’elle nous emmène au bout de la nuit au son de Bruce Springsteen ou des Cowboy Junkies. Comme un cadeau, le soir tombant, on voit se coucher doucement le soleil sur l’océan Pacifique. Impossible de prendre une photo, impossible de lâcher le volant et pas d’arrêt possible à ce moment précis, mais qu’importe, le spectacle est gravé en nous, et une photo n’aurait rien dit de cette merveille, une photo n’aurait rien montré d’autre qu’un cliché (et des clichés, j’en ferais plus loin).
    Un peu plus bas sur la route, non loin de Hearst Castle, il y a une réserve d’éléphants de mer, et un point de vue a été aménagé au-dessus de la plage. Nous nous arrêtons un long moment pour les observer, alors que le soleil éclaire encore un peu l’horizon. Autrefois une espèce en voie de disparition, les éléphants de mer profitent maintenant de cet espace protégé. On dénombre aujourd’hui 7500 bêtes le long de cette côte, il y en avait à peine une douzaine au début des années 90, quand la réserve a été mise en place. En hiver, nous dit-on, il n’est pas rare de voir ici une femelle donner naissance à ses petits.

    Une photo par jour : 190 — océan Pacifique à la nuit tombée
    Fragments d’un voyage : Le long de la State Route 1 Cabrillo Highway, octobre 2013

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  • Big sur, ça n’existe pas

    IMG_1960

    Big sur, ça n’existe pas.
    Big sur ça n’existe qu’en nous. Big sur, c’est un rêve. Le rêve d’un fou épris de liberté, le songe d’un démiurge malade, un songe baroque et délirant. Big Sur : El Sur Grande, le Grand Sud. Octobre, c’est l’été indien ici, et le rêve n’en est que plus beau.
    La highway 1 suit en serpentant des falaises escarpées abritant des criques où viennent s’abîmer les vagues du Pacifique. À flanc pousse une végétation verte et rouge sang. 99 miles, 160 kilomètres de beauté sauvage. Sur notre droite, l’océan à perte de vue, et si l’on observe attentivement on y verra se baigner des lions et des éléphants de mer ; sur notre gauche, les Santa Lucia mountains, recouvertes de forêts d’eucalyptus, de lauriers et de séquoias. Nous multiplions les arrêts pour marcher un moment sur les chemins qui bordent ces lieux magnifiques hantés par les fantômes de Kerouac et d’Henry Miller.
    Henry Miller, justement, et la Memorial Library qui porte son nom, un lieu atypique perdu dans les bois, presque caché au détour d’un virage, protégé par une haute palissade faite de rondins de bois. On pénètre d’abord dans un parc où sont, au fond à droite, une scène de théâtre et, disséminées un peu partout, des œuvres d’artistes du cru, contemporains ou non. La librairie n’est pas très grande, c’est un chalet en bois qui propose les œuvres des enfants du pays : fanzines et petits tirages des auteurs d’aujourd’hui côtoient les paperbacks de Miller, Kerouac et Steinbeck. Un Mac hors d’âge permet un accès à internet et l’on peut boire du thé glacé. Derrière le comptoir, une large fenêtre protégée du soleil par un rideau réalisé avec des billets de banque provenant du monde entier. Au-dessus, un immense portrait d’Henry Miller pensif, assis dans un fauteuil à son bureau, qui semble nous dire que l’endroit lui plait.

    « You’ve been to Big Sur before ? » Me demande le libraire. « Nope, but I’ve been to Clichy » je lui fais.
    Décidément, on est bien ici. On y passerait des heures, mais voilà, la route est encore longue, la journée s’étire et il faut repartir.

    Une photo par jour : 189 — Henry Miller Memorial Library
    Fragments d’un voyage : Big Sur, octobre 2013

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