Auteur : Philippe Castelneau

  • L’appel de Londres

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    La sortie de L’appel de Londres en mai dernier s’est accompagnée de plusieurs bonus — carte, lectures, photos, etc. —, disponibles pour les abonnés publie.net, et désormais accessibles à tous ici.

    J’avais pour l’occasion enregistré une lecture du prologue, mis en musique par Lilac Flame Son, dans un esprit très 80’s qui collait bien au livre. Je vous en propose aujourd’hui un mix un peu différent.

    Lilac Flame Son et moi nous connaissons depuis l’adolescence, et nous avions en ce temps-là l’idée de faire de la musique et de monter un groupe de rock. Nous avons réalisé quelques démos, et puis la vie nous a entrainés vers d’autres chemins. Cependant, nous n’avons jamais perdu l’envie de travailler ensemble, et ce morceau marque la naissance d’une nouvelle collaboration que nous espérons riche.

    Ainsi, à l’occasion du Ray’s Day, qui se tient le 22 août prochain, nous vous proposerons un nouveau morceau, extrait d’un projet en cours intitulé « récits de la grand-route ».

    Enfin, il est probable que je participe à la rentrée, sur Paris, à des rencontres et des lectures, peut-être accompagné de musiciens (mais sans Lilac Flame Son : le bougre habite San Francisco).


    castelneau

    L’appel de Londres est disponible partout aux formats numérique et papier Vous pouvez lire ou télécharger un extrait au format pdf en cliquant ici.


    Enregistrement audio : Musique Lilac Flame Son / Texte Philippe Castelneau
    Photo : Londres, octobre 2014


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  • aller perdu dans la ville

    marche dans la rue à la nuit tombée, les étals des marchands ambulants, viandes et poissons enveloppés dans du film plastique, les seaux posés à terre remplis d’eau saumâtre, le scooter jamais loin du charriot, les néons, les lumières des vitrines jours et nuits allumées, la musique des transistors, le chant entêtant des grillons, les langues inconnues qui se répondent sans vraiment se comprendre, je marche dans la rue dans la foule, seul, la chaleur on dirait que je suis seul aussi à la ressentir, l’alcool peut-être, mais la soif, la soif, bon sang ! aussi je bois encore, je bois, je dis jusqu’à plus soif, mais ça ne vient jamais, la satiété, je bois, je marche en buvant dans la ville qui ne dort jamais, je bois sous les lumières, les néons, les filles serpents glissent le long des murs jusqu’à s’accrocher à moi, je me laisse faire, je ris, regarde-toi, je dis, regarde bien : tu croyais rejoindre le paradis, et tu t’enfonces toujours plus en enfer, une fille m’entraine, sa main glisse sur moi sa main disparait et mon portefeuille avec et la fille c’est comme si elle n’avait jamais été là, j’essaie de téléphoner, mes mots sont embrouillés, j’essaie d’appeler à l’aide mon téléphone à disparu les mannequins des vitrines se confondent avec les filles des bars ma vue se trouble on me demande une cigarette je ne fume pas je dis un peu plus loin je fume quand même la clope que l’on me tend me brûle les doigts, je n’ai plus ma veste, chemise ouverte boutons arrachés j’entends des rires mauvais je me cogne à des portes fermées sueurs froides frissons quelque chose passe que je ne reconnais pas, je ne sais plus où je suis, derrière, devant il n’y a rien, des rues sombres tout autour, la musique, les bruits, les néons, ont disparus, je me heurte au silence, je titube, je me cogne aux murs et ça hurle dans ma tête, je tombe contre une poubelle un chat sort en courant la poubelle se renverse un rat glisse dans la nuit glisse le long des murs je vois ses yeux rouges dans le noir je vois sa gueule ses dents jaunes quand il se jette sur moi je


    Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon pour cet été 2015, vers le fantastique.

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  • La maison vide

    « J’ai toujours aimé, depuis mon enfance, sentir autour de moi une maison s’enfoncer toute close dans le crépuscule — toujours goûté le sentiment trouble des eaux basses, la petite mort qui rôde un moment dans les pièces vides avant qu’on allume les lampes. » Julien Gracq — Le Roi Caphetua

    C’était un escalier tournant, assez large ; dessous, profitant de l’espace libre, on avait aménagé un cagibi. L’entrée, cachée par un rideau épais, était étroite, mais suffisamment haute pour laisser passer une personne adulte. On avait entreposé là des cartons. Un portemanteau était fixé au mur, à gauche. Au fond, une petite commode, bloquée par la pente que fait l’escalier, et derrière, encore un espace, où j’avais pris l’habitude de me cacher. Le débarras épousait parfaitement l’escalier, et devenait de plus en plus étroit au fur et à mesure qu’il tournait. La faible lumière de la lampe disposée au-dessus de l’entrée ne permettait pas d’y voir grand-chose. Une fois, je tentais d’en percer le mystère avec une lampe de poche, mais, coincé entre les cartons et le meuble, je ne distinguais rien qu’un ultime coude laissant supposer un trou sans fin duquel j’imaginais qu’un jour finirait par sortir un lapin blanc vêtu d’une redingote. Je me réfugiais ici lorsque j’étais seul. Je restais sans bouger dans le noir, et après un long moment, la maison, peut-être se croyant seule, commençait à bouger. Parfois, le vent faisait claquer à l’étage une fenêtre qu’on pensait fermée. Au-dessus de moi, j’entendais craquer le parquet du palier. L’escalier lui-même était en bois, des rayonnages occupaient les murs tout autour de la cage. À gauche de la première volée de marches, il y avait une édition usée, jaunie, des histoires extraordinaires d’Edgar Allan Poe, et, dans la collection Marabout, Malpertuis et Les Derniers Contes de Canterbury de Jean Ray, que j’avais lu et dans lesquels j’aimais me replonger souvent (dans mon sommeil, il m’arrivait de rêver chuter dans ces escaliers, sous l’œil amusé des créatures qui peuplaient ces livres, et j’aimais ce vertige qui me prenait alors, mélange d’ivresse et d’effroi, dont je me réveillais toujours trop tôt, avec regret). Le salon, à gauche au rez-de-chaussée, conduisait par quelques marches à la salle à manger et à la cuisine. Il donnait aussi sur une cave longtemps condamnée par une lourde porte en bois fermée à clé. Le sol en terre, les murs en pierres épaisses, il y avait là entreposés quelques meubles effondrés, des plaques de verre, de la moisissure partout, et au fond un espace sombre, un recoin, comme une ouverture. On ne savait pas ce que c’était. Comme sous l’escalier, on ne pouvait y aller qu’accroupi, sur quelques mètres, et puis c’était fermé par un amas de terre. Au-dessus, c’était la forêt qui va jusqu’au vieux château. Les anciens racontent qu’il y avait des passages depuis le château conduisant au village, dans certaines maisons où se tenaient des parties fines. Lorsque la révolution éclata, certains au château tentèrent de se cacher dans les tunnels. Aussi on en mura toutes les extrémités. Les soirs d’orages, il se dit que la forêt résonne encore des cris des emmurés vivants.


    Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon pour cet été 2015, vers le fantastique.

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  • Less is more

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    Less is more, la formule, bien connue, est de l’architecte allemand Ludwig Mies van der Rohe. Le designer Dieter Rams, de son côté, préférait dire : « Weniger, aber besser » : le moins est le mieux, s’il s’accompagne d’une bonne exécution. Mies van der Rohe réalisa, entre autres choses, quelques-uns des plus beaux gratte-ciels de Chicago ; Dieter Rams inventa chez Braun l’esthétique des années 60 et 70. Ces deux-là, nourris à l’école du Bauhaus, savaient assurément de quoi ils parlaient.

    Beaucoup s’interrogent aujourd’hui sur la pertinence des blogs et des sites web, sur leur utilisation et la manière de les mettre en valeur. Thierry Crouzet, dans son dernier ouvrage, La mécanique du texte, pose la question du livre lui-même, imagine que tout cela est amené à fusionner, fusionne déjà, dans nos usages et nos écrits. Il prône un éclatement des formes et des supports, dans lequel le blog, ou site, peine à trouver sa place. François Bon de son côté, construit pierre à pierre son Tiers livre, à la fois son atelier et son grand œuvre : l’écrit emprunte à la sculpture la technique du modelage, mais c’est un modelage permanent qui est l’œuvre elle-même, et non plus son brouillon. Deux approches différentes, parfois contradictoires, pourtant complémentaires.
    L’internet s’invente au fur et à mesure qu’il grandit, c’est une créature monstrueuse et fluctuante, en expansion perpétuelle : autrefois on le comparait à un océan, c’est devenu un univers bientôt plus vaste que celui qui entoure notre planète. À chacun d’y trouver sa place, comme on trouve sa place dans le monde réel. On y vient comme on peut, beaucoup encore y vont à reculons. D’autres, comme François ou Thierry, y sont depuis longtemps.
    Warren Ellis est de ceux-là. Le scénariste anglais a beaucoup réfléchi sur ces sujets, et vient de faire paraître en format numérique un recueil de textes de prospectives prononcés entre 2012 et 2015 à Manchester, Londres, New York ou Los Angeles. Ça s’appelle Cunning Plans, et c’est une lecture tout à la fois stimulante et indispensable.

    Mon espace personnel sur le net, c’est ici. Ma place est ici. C’est tout à la fois un journal, un lieu d’exposition pour mes photos, un livre qui s’écrit. Une simple page au design épuré qui s’affiche sur votre écran de téléphone ou d’ordinateur, une image, quelques mots, à peine quelques minutes de votre temps. Presque rien. Less is more.


    Photo : Chicago skyline, octobre 2013

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