Auteur : Philippe Castelneau

  • Heartworn FM

    Heartworn FM

    J’ai enregistré ce matin une interview pour la radio associative FM Plus, basée à Montpellier. Cela faisait des mois, peut-être plus d’une année, que nous avions convenu Nathalie Bouly et moi-même de ce rendez-vous, autour de mon roman Motel Valparaiso. Mais tout arrive, et ce matin nous avons enfin pu nous retrouver dans les locaux de la radio pour enregistrer cet échange de près d’une heure, qui sera diffusé le 28 novembre prochain, puis accessible en podcast.

    Un bonheur n’arrivant jamais seul, en sortant, j’ai poussé la porte d’un disquaire d’occasion où j’ai mes habitudes. Bonne pioche aujourd’hui : deux albums de Calexico, Mermaid avenue, le disque composé et interprété par Billy Bragg et Wilco autour de textes inédits de Woody Guthrie, et enfin l’enregistrement audio du documentaire Heartworn Highways, réalisé en 1976 par James Szalapski.

    Un film culte, s’il en est. Lisez plutôt :

    D’un studio d’enregistrement dernier-cri à la miteuse roulotte qu’habite Townes Van Zandt, Heartworn Highways pénètre l’âme de la country américaine telle qu’elle se réinventait au cours des années 1970. Des rades en bordure d’autoroute aux salles communales d’un pénitencier, de concerts improvisés en simples discussions par-dessus tasses de café et cendars ébréchés, la musique est omniprésente et défie tout soupçon de désuétude. Rejetant le son grandiloquent des productions de Nashville, la poignée de musiciens sur laquelle se concentre le vibrant documentaire faisait alors vivre l’esprit de l’outlaw movement : une musique puisant autant son inspiration dans les ballades de la country traditionnelle que dans la contestation des années 1960 et l’énergie du rock and roll qui en fut l’incarnation. (Cinésthésies)

    Le disque est lui même un tour de force. En effet, il n’y a jamais eu de bande originale éditée à l’époque où fut tourné le documentaire, qui capture live des prestations autrement inédites. Les ingénieurs de la maison de disque HackTone ont travaillé sur les bandes du film avec le monteur et le producteur du film pour en extraire les chansons et des bribes de conversations. Surtout, un travail incroyable a été fait pour nettoyer les bandes, et le son est parfait.

    Ce soir, en écoutant Heartworn Highways dans mon bureau, je repense aux routes poussiéreuses de Motel Valparaiso. Il y a décidément des rencontres qui n’arrivent jamais par hasard.

  • Le chien noir de Winston Churchill

    « c’est lorsque je suis Jeanne d’Arc que je m’exalte » — Winston Churchill1

    Winston Churchill at his seat in the Cabinet Room at No 10 Downing Street, London. © IWM (MH 26392)

    Tout est parti d’un texte publié il y a quelques semaines par Warren Ellis dans sa newsletter, à propos des « routines de travail », détaillant ainsi celle de Winston Churchill2 :

    Avez-vous déjà vu la routine quotidienne de Winston Churchill ? Réveil à 7 h 30, petit-déjeuner accompagné d’un whisky-soda au lit, où il traînassait pendant trois heures et demie à lire les journaux, faire sa correspondance et travailler avant de se lever pour une promenade. Il déambulait pendant deux heures en sirotant du whisky et, sans doute, en rudoyant les domestiques, avant de s’asseoir pour déjeuner et boire une bouteille de champagne. Après un repas de deux heures et demie, il travaillait pendant une heure et demie avec un verre de cognac, puis faisait une sieste de quatre-vingt-dix minutes. Il flânait encore une heure et demie avant de s’attabler pour le dîner. Qui durait généralement jusqu’à minuit, en buvant une autre bouteille de champagne et fumant plusieurs cigares. Ensuite, il se relevait et travaillait au moins une heure, parfois trois, alimenté par davantage de brandy. Il a vécu jusqu’à quatre-vingt-dix ans. Il a été deux fois Premier ministre et a écrit plus de quarante livres. J’ai décidé de me consacrer plus à ma correspondance. Et de boire davantage.

    Le texte d’Ellis prête évidemment à sourire, mais cette routine alcoolisée cache une réalité plus sombre. Car derrière cette apparente nonchalance se dissimulait le mal dont souffrait Churchill, qu’il nommait son « chien noir ». Cette expression, qu’il avait empruntée à Samuel Johnson, désignait ses accès récurrents de dépression profonde. Comme le détaille Wikipedia :

    Le « chien noir » (en anglais, black dog) fait référence aux nombreux accès de dépression dont Winston Churchill a souffert tout au long de sa vie, bien qu’il ait réussi la plupart du temps à camoufler cette maladie. De nature plausiblement cyclothymique, il passait par des phases d’abattement et vivait de véritables crises d’anxiété. Si, pendant la première partie de sa vie, il parvenait tant bien que mal à gérer la situation, il aurait souffert de son premier épisode de dépression en 1910, à l’âge de 35 ans. La digue s’est rompue lorsqu’il s’est retiré de la vie politique, à 80 ans.

    Homme d’état, écrivain, peintre, Churchill souffrait d’un trouble dépressif persistant, qui se manifestait le plus souvent dans ses périodes d’oisiveté. On comprend mieux dès lors sa boulimie de travail, sa farouche volonté de réussir, sa détermination à mener son peuple à la résistance face aux nazis.

    Mais, si cette hyperactivité constituait un rempart contre son spleen, sa consommation d’alcool trahissait le mal qui le rongeait. Whisky dès le matin, champagne au déjeuner, cognac l’après-midi, brandy la nuit : cette pharmacopée quotidienne révèle moins l’excentricité d’un aristocrate que la stratégie d’automédication d’un homme en souffrance.

    Trop souvent, on considère avec condescendance ou ignorance le trait mélancolique comme une posture, une prédisposition romantique ou une faiblesse. « [L]a mélancolie est l’inquiétude que provoque chez l’homme la proximité de l’éternel », écrit Romano Guardini dans son livre De la mélancolie3. Il y a quelque chose de séduisant, d’envoutant même, à se laisser aller à cette douce tristesse. Je l’éprouve souvent, ce sentiment. Mais j’en connais les dangers, et j’essaie le mieux possible de me tenir à distance du chien noir que je devine tapi dans l’ombre : il attend patiemment que je baisse la garde pour se jeter sur moi et me dévorer.

    La mélancolie nourrit peut-être la création. Elle peut tout aussi bien la détruire.


    1. Cité par William Manchester, Rêves de gloire : 1874-1932
      , Paris, Robert Laffont, 1985 ↩︎
    2. Warren Ellis – Orbital Operations for 7 September 2025 ↩︎
    3. Romano Guardini – Vom Sinn der Schwermut (1928) – Trad. française de Jeanne Ancelet-Hustache : De la mélancolie, Éditions du Seuil, Paris, 1952. ↩︎

  • J’habite dans mes bibliothèques

    Celles-ci ne sont pas les nôtres. Dans mon bureau, les bibliothèques sont plus bancales, plus chargées, moins élégantes. Cependant, dans notre salon (bien plus modeste que sur les photos), c’est un peu de cet esprit que nous cherchons à recréer : à travers nos bibliothèques face à la fenêtre qui donne sur le jardin, et quelques lampes à la lumière douce et chaude pour le soir, une atmosphère paisible, propice à la lecture et à la méditation (mais c’est compter sans les deux jeunes chattes !).