Auteur : Philippe Castelneau

  • Les ondes gravitationnelles

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    Mes grandes mains élastiques fondent sous le regard de ton œil magnétique. Je m’enivre à une vitesse étourdissante de l’électrique infini de tes reins, mais tu n’es jamais précisément là dans la bascule de nos vies accélérées, et c’est à peine si tu te souviens de la courbure du temps.
    Je marche principalement par oscillations, englué à ta surface, dans la noirceur des productions de masse. Le vide, pareil à une onde de folie changeante, me rappelle les fantasmes qu’on nous fournissait jadis.

    Nous mourrons de voyeurisme, sans jamais voir la source du soleil. Je tiens le diable fermement par les hanches, le contraignant à un baiser mortel : la physique éphémère de nos existences est le prix relatif à payer.


    Photo : Garage à l’abandon, Saint-Hippolyte-du-Fort — février 2016

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  • Le salut pour muraille et rempart

     

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    Paris, place de la Nation

    Pour donner un sens à tout ça il faut affronter les ténèbres, se coltiner les marges et les limites, se jeter nu dans le chaudron brûlant, le brasier des origines, se mêler au désordre et revenir guéris. Il faut sans cesse rêver les ombres et creuser le chaos.
    Comme tout doit finir, faisons tomber dès aujourd’hui les murs des châteaux de cartes qui nous retiennent prisonniers. Quand viendra le sacre du printemps, soyons à la fois l’archet et la corde tendue, l’arc bandé, la flèche, l’image volée, la note de musique.
    Nous sommes des grains d’atome balayés par les vents sidéraux, corps célestes perdus dans l’infini de l’espace, poussières d’étoiles, enveloppes fragiles destinées à pourrir sous terre, sacs d’os rongés par les chiens, peut-être, mais sauvés par l’éclair vif, la fulgurance d’une idée fixe.
    Des expériences ont lieu et nous n’en savons rien. L’esprit absolu nait du renversement des ciels de traîne dans le crime de la pensée magique : Dieu est cet autre mot pour dire Nous.


    Photo : Paris – février 2016

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  • Le couteau — Françoise Renaud

    Les Vases communicants, échanges de textes d’un blog à l’autre, ont lieu chaque premier vendredi du mois. Aujourd’hui, un échange de textes avec Françoise Renaud, inspiré cette fois encore d’un échange photographique, chacun écrivant à partir de la photo de l’autre.
    Je connais Françoise depuis plusieurs années, et chacun de ses ouvrages est un plaisir de lecture. « Écrire, pénétrer à la fois sa propre chair et la matière du monde » dit-elle. Et elle ajoute : « J’aime les univers de Giono, Beckett, Faulkner. Ceux de Nathalie Sarraute et de Claude Simon ». Affinités partagées, donc. Elle tient un blog, Terrain Fragile, qui prolonge de belle manière son site personnel.


    Farjou

    Il lui manquait un peu de lumière dans la tête, c’est vrai. Aussi un doigt qui était passé dans la scieuse. Ses mouvements étaient brusques, mal maîtrisés. Parfois il tendait ses bras au ciel comme ça et il souriait. Les gens disaient qu’il était né avec de l’avance, qu’il n’avait pas grandi comme les autres. Garçon puis petit homme. Un mètre cinquante, pas plus. Sa mère n’était pas assez solide pour cette vie, il ne lui était resté que son père qui l’avait toujours laissé faire comme il voulait — à quoi bon l’embêter ? Il l’appelait le petiot.
    Sa seule possession au petiot : un couteau — pas question de le lui enlever. Il s’en servait pour manger. Coupait des lamelles d’oignon et des bouts de pain. Quand il avait fini, il essuyait la lame sur sa cuisse et il sculptait des figurines – olivier, chêne, parfois bois de vigne. Des formes humaines toujours. Pour ça il était adroit, il avait de la minutie. Il parlait dans une langue trop ancienne pour être déchiffrée sinon par les gens du cru et par son père qui un jour était tombé dans la vigne. Il avait rampé sous les pampres pour aller s’effondrer au pied de l’arbre, le plus beau de la combe. Mort. Une balle dans la poitrine. Un chasseur à ce qu’on avait dit. L’homme ne comptait pas pour la société, l’enquête avait tourné court et le petiot était resté seul au mas. Pour s’occuper il grimpait dans l’arbre. Son refuge. Au bout de la vigne.
    Ainsi juché il voyait venir les étrangers. Il attrapait des lapins avec des pièges, les égorgeait avec son couteau puis les pendait à une branche basse pour éloigner le monde. Des oiseaux aussi quelquefois, juste étouffés dans le poing. D’en haut il voyait bien l’endroit où le vieux était tombé, l’endroit précis. Il y avait enterré une figurine avec une grosse pierre par-dessus et il avait inscrit le nom de sa famille dans le tronc.
    Même s’il était un peu idiot, ça le travaillait au corps, cette affaire de chasseur. Et puis il s’était mis à sculpter les os des lapins après les avoir sucés. Il les enfilait sur un fil de fer et ça faisait du bruit avec le vent qui traversait les feuilles. Pour distraire le mort, pensait le petiot.

    Un jour il avait cueilli des cerises du diable. Il savait que c’était poison, ces boutons noirs, mais ça le tentait et il les avait mangés. Il s’était senti faible alors qu’il était perché. Pris d’hallucinations, il avait perdu l’équilibre, avait chuté, le crâne avait percuté la pierre.
    Impact sourd. Le soleil brûlait haut.
    Ensuite le sang avait coulé depuis la fissure dans l’os. L’arbre trapu avait bu le sang du père et celui du fils et celui des lapins mêlés aux liqueurs de la terre.


    Texte : Françoise Renaud / Photo : Philippe Castelneau
    Mon texte à partir de la photo de Françoise est à retrouver ici.

    Les Vases communicants se déroulent tous les premiers vendredis du mois depuis juillet 2009, à l’initiative de François Bon et Jérôme DenisMarie-Noëlle Bertrand coordonne les publications et inscrit les futurs échanges sur le blog associé le rendez-vous des vases. Il existe aussi une page Facebook. Aux blogueurs de définir un thème, d’associer images ou son à leur texte et d’écrire sur le blog de l’autre.
  • Je rebats une dernière fois les cartes

    tarot Hexen

    J’étais enfant quand tout a commencé.
    J’ai traversé des eaux terribles pour retourner chez moi, ma chair a été dissoute sous une pluie acide, mes membres dispersés, mais mon âme est restée intacte, mélancolique. Pour me protéger de vous, je me suis fabriqué une créature d’argile qui vit à l’intérieur de moi. Quelqu’un d’autre désormais éprouve ma peine.

    Les yeux dans le vague, un poison coule avec mes larmes. Le manque me revient souvent à l’esprit et mon cœur saigne de la blessure d’un autre. La douleur est un leurre destiné à tromper le corps ; la fiction est l’espace réel qui permet de s’étendre.

    Je me tiens au-dessus de vous en équilibre instable, égaré peut-être, oui, mais libre, et si on me rattrape, au moins aurais-je essayé de me perdre dans la nuit pour me nourrir de la matière des rêves. J’ai vaincu au jeu la roue du temps qui depuis tourne à vide. J’ai découvert que Dieu mentait, mais même ainsi, chacune de ses paroles fait sens. Il y a des insectes sur mon visage, des fourmis qui glissent sur mes paupières, mais je vois encore clairement le plan.

    Et je rebats une dernière fois les cartes pour échapper au piège du jour avant qu’il ne soit trop tard.


    Photo : janvier 2016, tirage aléatoire de cartes du tarot Hexen 2.0 créé par Suzanne Treister

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