Auteur : Philippe Castelneau

  • Deus ex machina (microfiction)

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    Pragmatique en toute chose, il trouvait toujours le premier les solutions aux problèmes les plus difficiles. Si bien que parfois, confronté à une complication quelconque qui pouvait révéler un certain illogisme — comme il arrive qu’on en rencontre en de rares occasions dans la nature —, et auquel cependant il apportait rapidement une réponse, il se disait que c’était lui, tout aussi bien, qui aurait dû construire le monde.


    Photo : non loin de Montpellier, un soir de juin 2016
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  • autobiographie aux noms propres

    Champagne ! Champagne, et puis voilà. Un 31 décembre, à Lisieux, dans un appartement au deuxième ou au troisième étage de la place Thiers, aujourd’hui place François Mitterrand, un immeuble situé exactement en face de la cathédrale Saint-Pierre. Champagne, et c’est quatre ans d’attente, de tests et d’examens qui sont balayés par l’ivresse. Début octobre, neuf mois plus tard à peu de choses près, clinique Juliette de Wils, au 6 de la rue du même nom, à Champigny-sur-Marne — Juliette de Wils, le nom si souvent entendu dans la bouche de ses parents qu’il croira longtemps Juliette une amie d’enfance de son père, connue à Port Said, quand le père de son père travaillait au canal de Suez — il vint au monde comme un boulet de canon, selon le mot du médecin, le docteur Avignon, qui n’eut pas même le temps d’enfiler ses gants et sa blouse ; comme un bouchon de champagne aussi, et sans doute, s’il avait connu l’histoire, aurait-il choisi cette métaphore peut-être plus raffinée.
    Le baptême à l’église Saint Saturnin, 5 rue de Musselbourg. Dans sa mémoire Saturnin sonne comme le nom d’un personnage du Bois-Joli : il lit Saint Saturnin et c’est à Aglaé et Sidonie qu’il pense, Le Manège enchanté sur l’ORTF qui apparaît, Zébulon, la vache Azalée et le chien Pollux de son enfance, une enfance qui passe par l’école élémentaire Georges Politzer, rue Gaston Soufflay. Souvenirs sous forme de flashs rapides, trop rapides pour pouvoir bien les isoler, ciels bleus, les yeux plissés par le soleil, cols roulés orange, short bleu marine dans la cour de récréation bitumée, un grillage qui sépare la maternelle du primaire, un sac de billes qui se déchire, des pleurs, un genou en sang, le visage sévère d’un instituteur. La maison, rue Carnot, il s’en souvient mieux, les marches qui conduisent au couloir de l’entrée, oui, mais revus mille fois sur des photos, lui enfant, riant du chat et du chien qui tournent autour de lui, comme le salon, la chambre des parents, mais le jardin, la grille en fonte qui fait l’angle par laquelle il observe les passants, un pistolet à eau à la main, ça c’est un souvenir à lui. Champigny, Champignac-en-Cambrousse pour lui c’est pareil, il n’a pas dix ans et Spirou, comme Tintin, c’est sa fenêtre sur le monde.
    Maison-Rouge-en-Brie, dont il ne verra jamais plus qu’une simple route que traverse un passage à niveau qu’ils empruntent dans l’Aronde conduite par son grand-père maternel pour se rendre dans la maison de campagne où ils passeront tous leurs étés, avec sa sœur, comme en écho à la Maison-Blanche dont il entend parler au journal télévisé, et Port Said, Le Caire, Beyrouth, les souvenirs de son père, Bruxelles, Champignac, Moulinsart et la Syldavie, le monde on le lui offre en partage, et réels ou fictifs, les lieux dont on lui parle sont les lieux de l’ailleurs, son territoire parcellaire, son aventure.

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    Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre. Vidéo explicative ici, sur la chaîne youtube de François Bon.

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  • Notes sur ma table de travail

    Le bureau ? OK, le bureau. Fatras de papiers, bordereaux de remise de chèques à droite, coincés sous l’encrier — encre bleu nuit, le flacon en verre encore au trois-quarts plein, acheté il y a plusieurs années, mais certaines habitudes sont tenaces ; fétichisme des objets : stylos-plumes (il y en a trois dans le tiroir, et chacun a une histoire à raconter), appareils photos argentiques, caméras super-8, magnétophones à bandes, tout ça plus ou moins hors d’usage, conservés pour leurs valeurs symboliques, stimuli d’imaginaires.

    Quatre disques durs externes et une clé USB dans l’axe de vue, sous la dalle de l’ordinateur dédié au traitement des photos. À gauche, papiers encore, tubes d’aspirine, quelques livres récents et le dernier numéro de Mojo. Une tasse de café vide sur un bock en plastique mou représentant un vinyle des Beatles, ramené de Liverpool par un ami. Et aussi, posé sur l’un des disques durs, une figurine — un homme assit, pensif, en train de fumer — réalisée à partir d’un manga dont on ne sait rien, mais elle aide à se mettre en condition pour écrire. Et tout autour, des bibliothèques. Livres plus ou moins classés dans les étagères, beaucoup entassés à même le sol qu’il faudra se résoudre un jour à trier. Et au milieu de la pièce, un petit tapis persan, dessus, un pupitre sur lequel est fixé un micro, pour quand l’écriture prend voix.

    Le bureau ? Non. Le bureau, c’est le sac en toile posé par terre. La table de travail : l’ordinateur portable ou l’appareil photo, parfois le téléphone, de temps en temps le carnet — le dernier tout récemment acheté, format bloc-note à couverture souple, qu’on ne finira jamais, on le sait —, tout ça qui tient dans le sac. Le bureau ? Le disque dur externe, avec le double des photos et des textes (et qui pour dire, à l’âge du numérique, si les originaux sont sur l’ordinateur, sur le disque externe ou sur un serveur distant ?). Pareil pour la bibliothèque : les livres, parfois les mêmes, parfois dans une autre langue ou une autre traduction, sont aussi dans la liseuse numérique.

    Le bureau ? Le bureau tient dans un sac, tient dans un disque dur, tient dans la main. Le bureau est en ligne, dans les nuages, il transite par des satellites géostationnaires, des câbles sous-marins, des fermes de données, stocké dans des machines aux quatre coins du monde, équipées de processeurs qui comportent entre quatre et dix cœurs, ce qui est plus que l’on n’aura jamais.
    Le bureau voyage plus vite que la lumière. Le bureau est agile, nomade, virtuel. L’auteur lui-même est nomade, il virtualise les données, il est à l’écoute des signaux faibles, échafaude des milliers de scénarios dynamiques qu’il oublie parfois presque aussitôt. Stratégie de création. Souvent, on ne le comprend pas, et il n’a plus le temps d’expliquer : « something is happening, and you don’t know what it is, don’t you, mister Jones ? » Il repense à ça. Parfois il se sent seul, mais il sait sa solitude partagée. Les signaux faibles annoncent le changement.

    Le bureau ? Il n’y a pas de bureau.

    « En d’autres termes, les signaux faibles seraient de l’éveil et non de la veille ». (wikipedia)



    Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre. Vidéo explicative ici, sur la chaîne youtube de François Bon.

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  • Une pluie — Anne-Sophie Bruttmann

    Les Vases communicants, échanges de textes d’un blog à l’autre, ont lieu chaque premier vendredi du mois.

    C’est avec une très grande joie que j’accueille ici une nouvelle fois Anne-Sophie Bruttmann. Anne-Sophie, historienne d’art à Paris I (chargée de com pour France 5 pour vivre, dit-elle), tient un blog où elle publie quelques trop rares textes et poésies, et sinon parle de photo, de cinéma et d’art contemporain.


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    Une pluie fine commençait de tomber. Il avait lâché ma main et était rentré à l’intérieur. Lorsque je le rejoignis, nous étions seuls dans le bar. Nous trinquâmes une dernière fois. Nous nous embrassâmes devant la porte. Bientôt, chacun partit de son côté.
    Je ne savais plus comment me défaire de lui. Ce n’est pas parce qu’on boit autant que ça doit finir en logorrhée. Je ne supporte plus tous ces gens qui parlent, qui veulent. Je pars seule parce que je ne veux plus rien entendre.
    Pendant des mois il me voulait. Il a fini par m’avoir. Et alors ? C’était affreusement ennuyeux. Et pendant ce temps je couchais avec un autre, qui ne parlait pas. On se retrouvait dans des voitures, dans la forêt proche, absolument comme des gosses. Personne ne sait à quel point je m’ennuie. Je savais que ce soir il me regardait comme s’il voulait que je lui appartienne. Pas tant physiquement que comme objet. Ça doit être pour prouver quelque chose, mais je ne sais pas quoi. De toute façon, je ne sais pas grand-chose de lui. Il ne cesse pas de parler, mais c’est toujours tellement factuel. Pourquoi m’a-t-il toujours embrassée comme s’il avait peur de me faire mal ? En somme, j’étais sa poupée de porcelaine. J’aurais préféré être une poupée gonflable. Peut-être y aurait-il mis plus de cœur.
    Il avait l’air énervé. Pourquoi ai-je accepté de boire ce verre ? Pour donner une autre chance ? Ca n’existe pas, déjà que les premières… Conneries. Il m’a transformée en eau tiède. J’ai trop bu. Je me sens mal. Quel con. Il n’avait qu’à appeler un taxi. Pourquoi les hommes sont-ils si incapables de lire en nous ? Bien sûr que je l’aurais suivi. Je ne l’aime pas, mais qu’est-ce que ça peut foutre ? Il me traitait comme une dame. Mais quelle horreur. Comme s’il me prenait pour sa femme. Avec distance, avec recul.
    Je vieillis. Je n’ai plus les mêmes réactions. J’aurais pu aussi le plaquer contre le bar. Quelle plaisanterie ces histoires. Seule. Je veux être seule.


    Texte : Anne-Sophie Bruttmann / Photo : Philippe Castelneau
    Mon texte sur le blog d’Anne-Sophie est à retrouver ici.

    Les Vases communicants se déroulent tous les premiers vendredis du mois depuis juillet 2009, à l’initiative de François Bon et Jérôme DenisMarie-Noëlle Bertrand coordonne les publications et inscrit les futurs échanges sur le blog associé le rendez-vous des vases. Il existe aussi une page Facebook. Aux blogueurs de définir un thème, d’associer images ou son à leur texte et d’écrire sur le blog de l’autre.