Auteur : Philippe Castelneau

  • Je n’ai jamais pensé ta voix

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    Je n’ai jamais pensé ta voix avant de la réentendre il y a quelques semaines, quand tu m’as envoyé le lien vers le podcast de ton émission, qui passait autrefois sur une radio de Santa Fe, tôt le dimanche matin. Je pensais quoi, de toi, avant ? Je pensais à ton visage, à ta bouche, à tes belles dents blanches ; à tes yeux, peut-être. Je pensais à ton odeur, je crois : j’aurais voulu me perdre dans ton odeur. Je pensais à ta taille (une bonne tête de plus que moi), je pensais souvent à ton sourire. Je pensais à nos discussions à bâtons rompus sur les poètes français, sur Patti Smith et sur Jim Morrison ; je repensais à tes mots, mais étrangement pas à ta voix.

    I was wild then, j’étais un peu sauvage à l’époque, tu m’écrivis un jour. Tu étais douce ce soir-là. Nous étions tous les deux seuls dans ta chambre, assis sur ton lit. Les autres nous attendaient en bas. La nuit tombait, l’obscurité gagnait la pièce. La seule lumière venait de la porte restée entre-ouverte, un rectangle brisé qui nous frôlait les pieds. Par jeu, tu me proposas de m’allonger à tes côtés sur le waterbed. Dans le noir, dans les remous du lit, tu as pris ma main et tu as chuchoté à mon oreille des vers de Rimbaud en anglais que tu connaissais par cœur.
    Depuis le couloir, des voix nous appelaient. Les voix haut-perchées des filles, et les voix rauques des garçons. Mais toi, tu avais la voix suave de l’Amérique des grands espaces, la voix douce qui impose le silence, celle qui accompagne jusqu’aux premières heures du jour ; une voix de pluie et de grêle, la voix des premières neiges, une voix de sable mêlé au vent, une voix de cendre, un bruissement d’ailes, la voix bleue des nuits de pleine lune. La voix qui annonce le prochain disque dans le grésillement du poste de radio, la voix qui en une phrase brosse une histoire, la voix qui berce les conducteurs, passé minuit, sur les premiers accords d’une guitare blues, juste avant que le chanteur ne pose sa voix à lui.
    Ce soir-là, cette voix ne parlait que pour moi.

    En t’écoutant à la radio l’autre jour, ta voix m’est revenue, et avec elle, ton visage et ton sourire ; avec elle, ton odeur. J’ai fermé les yeux et j’étais sur une route, roulant sans fin pour te retrouver, le doigt sur le tuner de l’autoradio pour ne pas cesser de t’entendre. Et la nuit m’emportait.


    Photo : exposition Beat Generation, Centre Pompidou Paris, août 2016.

    Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé sur le tiers-livre. Vidéo explicative ici, sur la chaîne youtube de François Bon.

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  • Not the restroom

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    Not the restroom : pas les toilettes
    Photo : Paris – août 2016.

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  • Edie Sedgwick n’est jamais venue à Paris

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    Edith Minturn Sedgwick n’est jamais venue à Paris. Elle est née à Santa Barbara, Californie, le 20 avril 1943. À New York, Edith rencontre Andy et elle devient Edie. Edie : la reine de la Factory. Edie est belle, mais elle, elle ne trouve pas. Quand elle joue, on dit qu’elle est la nouvelle Marilyn. Edith, elle, ne trouve pas. Edie vit de flashbacks psychédéliques. Edie est la lune échappée des fenêtres, le feu couvant, une guerre larvée, un juke-box désolé ; elle est l’alcool qui fait battre le sang au rythme du jazz les soirs d’hiver dans l’extase triste de villes chimériques.
    Edie a la beauté moderne maniaco-dépressive, elle est une sorte de cri aveugle, la foudre pareille à l’héroïne. Elle est l’ivresse libératrice, la course incontrôlée sur les quais des métros dégorgeant leurs trop-pleins de vies médicamentées, le chemin des rêves disparus dans la neige. Edie est la nuit télépathique, la bouche meurtrie, la solitaire au cœur brisé pleurant dans l’arrière-cour, une souffrance jetée sur un trottoir, les yeux brillants de pluie, à peine une anecdote, un vague souvenir, une cigarette éteinte aux lèvres d’un ange gris-blond-platine accro aux sédatifs qu’emporte une limousine.
    Wharhol en 65, Dylan en 66, la Factory, le purgatoire : Edie s’est perdue dans l’obscurité surnaturelle des hôpitaux psychiatriques ; les électrochocs dans le cerveau, un happening chimique dans la vibration des lumières, juste avant le crépuscule de l’esprit. Edie, les yeux en lambeaux et le corps en friche, fantôme déconnecté des étoiles, les nuits où la mort se loue à l’heure au comptoir du Chelsea hotel. Mais Edith, pourtant, est morte dans son lit, à 7 h 30, le 15 novembre 1971. Elle n’est jamais venue à Paris.


    Photo : Edie Sedgwick à Paris, à l’exposition THE VELVET UNDERGROUND – NEW YORK EXTRAVAGANZA à la Philharmonie.

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