En 1989, trois types à l’allure de hippies débonnaires allaient marquer l’histoire du hip hop avec un premier album qui ouvrait une voie nouvelle, très loin du gangsta rap qui commençait à dominer le marché.
3 Feet High and Rising est un collage sonore prodigieux : plus de soixante samples identifiés, du psychédélisme, du funk, de la pop, du jazz, de la soul, tissés avec intelligence et une légèreté déconcertantes. Avec sa pochette fleurie et colorée, des morceaux aux paroles farfelues, l’album apportait une touche de folie inédite et contagieuse.
De La Soul, c’est d’abord trois copains de lycée, Kelvin Mercer (Posdnuos), David Jolicoeur (Trugoy the Dove) et Vincent Mason (Maseo) qui, avec le producteur Prince Paul, inventent une esthétique nouvelle qu’ils nomment aussitôt le D.A.I.S.Y. Age — Da Inner Sound Y’all .1
Aux côtés des Jungle Brothers et de A Tribe Called Quest, ils forment le collectif Native Tongues, une des aventures les plus fécondes de l’histoire du hip-hop.
Le disque connaît un énorme succès, suivi de l’excellent De La Soul is Dead en 1991. Seulement commence alors un long cauchemar juridique qui durera des décennies, concernant l’utilisation des samples sur lesquels sont construits leurs morceaux. À cause de cela, leur catalogue entier (plusieurs albums au fil des décennies) restera bloqué, invisible sur les plateformes de streaming pendant des années.
Immature poets imitate; mature poets steal; bad poets deface what they take, and good poets make it into something better, or at least something different.2 — T.S. Eliot
Le sample n’a jamais été du vol, et n’a rien à voir avec le pillage que pratiquent les IA génératives, qui aspirent des millions d’œuvres pour les régurgiter sous forme de copies sans saveur. Le sample est un geste artistique qui relève à la fois de la citation et de l’art de la conversation. Quand De La Soul sample Gainsbourg ou Steely Dan, l’auditeur entend la référence. C’est un dialogue. Le sample revendique sa filiation et reconnaît sa dette.
Il aura fallu toute la persévérance du groupe, des années de négociations, pour qu’en mars 2023, leur discographie soit enfin accessible en ligne. Ironie cruelle, trois semaines plus tôt David Jolicoeur (Trugoy the Dove) mourait à 54 ans d’une insuffisance cardiaque sans voir le groupe être redécouvert par une nouvelle génération et retrouver la place qu’il méritait tout en haut du panthéon du courant hip hop.

J’ai vu le groupe en concert à Paris en 1991, lors de la tournée De La Soul Is Dead. L’album venait de sortir, au titre en forme de provocation, façon de tuer eux-mêmes l’image hippie et naïve qu’on leur collait depuis 3 Feet High.
Le « special guest » mentionné sur le ticket n’était autre que MC Solaar, dont le premier album sortait un mois plus tard, et qui ce soir-là, n’avait pas démérité. Mais c’est De La Soul qui avait emporté la mise, et comme en témoigne le concert Tiny Desk récemment mis en ligne, enregistré au siège de NPR Music, en dépit de l’absence de Dave, le groupe a tenu la promesse livrée à un public conquis ce soir-là. Les années ont passé, De La Soul n’a rien perdu de sa pertinence. Ni de sa contagieuse bonne humeur.
- Le son qui vient du coeur, les amis. Daisy signifie pâquerette en anglais. Tout un programme ! ↩︎
- « Les mauvais poètes défigurent ce qu’ils prennent, les bons poètes en font quelque chose de meilleur ou du moins de différent. Le bon poète intègre son larcin à un tout de sentiment qui est unique, absolument différent de ce dont il a été arraché ; le mauvais poète le jette dans quelque chose qui n’a pas de cohésion. » (traduction de Pierre Leyris) ↩︎
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