Étiquette : ville

  • lieu non lieu ; intérieurs extérieurs | tout un été d’écriture

    Tout un été d’écriture, 2ème cycle : flottements, renverses

    lieu non lieu

    C’était un Dillon’s, ou un Wallgreens, ou plus probablement une autre enseigne aujourd’hui disparue. Un drugstore ouvert 7 jours sur 7, tôt le matin et jusque tard la nuit, en bordure du centre-ville. On y venait, le jour, pour les médicaments sur ordonnances, la presse, la boulangerie ou pour y déposer des pellicules photos à développer ; le soir, pour un pack de bières, des sacs de glace, un en-cas, des confiseries, des préservatifs ou un test de grossesse, une brosse à dents, des cigarettes, de l’aspirine, une boîte ou deux d’Alka-Seltzer, bref tout produit de première nécessité. Un écran de surveillance derrière le comptoir diffusait sans fin les images en noir et blanc de populations bigarrées se croisant sans se voir dans les allées encombrées.


    White Lakes Mall en 1967
    intérieurs extérieurs

    Qui se souvient du centre commercial de White Lakes, à SW 37 th St. et SW Topeka Blvd. ? Le mall a ouvert au milieu des années 60. C’était le premier du genre dans le Midwest, l’un des tout premiers du pays. Avec un magasin Sears d’un côté, et un JC Penney à l’autre bout, on y trouvait tout ce qu’on voulait, et White Lakes a poussé à la faillite presque tous les commerces du centre-ville de Topeka. — Elle dit : je me souviens, il y avait une petite boutique où je me suis fait percer les oreilles. Et il y avait un type qui jouait de l’orgue dans le magasin de musique à côté de Sears. — Lui dit que le Walgreens avait la forme d’un L, et il y avait deux entrées, l’une était à gauche au bout du corridor. — Tout à fait à la sortie du centre, juste à côté de Sears, il y avait un petit pont au-dessus d’un bassin où il y avait des poissons. C’est là qu’ils installaient chaque année la scène pour le spectacle de marionnettes de Noël. Elle dit que c’est un de ses plus beaux souvenirs. — Elle, sa mère tenait The Gallery, une petite boutique à côté de Sears qui vendait des bijoux. — Quelqu’un se souvient du restaurant Town and Country ? La meilleure soupe à l’oignon que j’ai jamais mangée ! On n’y accédait que depuis l’extérieur du centre, il était situé du même côté que le Walgreens. — À une époque, il y avait un petit café à l’entrée du Walgreens, et il y avait un magasin de jouets, aussi, sur la gauche. Il y avait une colline à l’arrière du parking près de Sears, qui menait au cinéma FOX. — Lui, il habitait Kansas City, et sa famille venait pour toute une journée ici au moment de Noël. — Qui se souvient du Hat Box ? Elle demande. — Ma sœur était serveuse au Windjammer Inn, et j’ai travaillé pendant des années à la librairie Town Crier. J’aimais bien les marionnettes de Noël. — Quelqu’un se souvient du château d’Aladin ? Avec les fontaines, c’est mon souvenir le plus prégnant. — Elle, sa famille était propriétaire du Hat Box et du Hat Box II. Elle dit que c’était là qu’on venait se faire percer les oreilles, juste à côté du Brass Rail, du côté de Sears. Sa grand-mère, Helen Gish, avait démarré l’affaire. Elle était la toute première locataire du centre ! Son frère, Keith Meyers, était promoteur et copropriétaire du centre commercial et son beau-frère, Tom Martin, était propriétaire de l’entreprise qui a construit le centre commercial. Sa mère à elle a commencé à travailler là-bas peu après sa naissance. Elle y a travaillé aussi tout du long de ses années de collège, de lycée et d’université. Pendant dix ans, trois générations d’entre eux ont travaillé là, elle dit. — Et lui, il se souvient qu’à gauche de Sears, il y avait dans une petite allée un coiffeur et une salle d’arcade. À une époque, il y avait même une épicerie, le Falleys Grocery Store, ce qui n’était pas courant dans ce genre de lieu. L’épicerie était sur la gauche, près de l’entrée principale, mais on pouvait y accéder sans passer par le centre. — Lui, il a grandi en allant dans cette salle d’arcade, chez Orange Julius et impossible d’oublier non plus la boutique de sandwich Little Kings !, il dit — À l’étage inférieur, c’est là où il y avait l’épicerie, Orange Julius et Merle Norman. Et aussi le magasin de disque Joe Henry’s, et Zerchers Photos, un de ces kiosques qui proposait le développement des pellicules photos et les clés minute ; les deux étaient pas très loin de Sears… Il y avait un restaurant aussi à l’entrée du Sears, non ? — Je me souviens avoir vu Wizzo le Clown ici, et mon Dieu ! comme il m’a fait peur quand je l’ai vu de près ! — Il dit que l’entrée du centre donnait directement dans le magasin Sears, et tout à coup le plafond s’ouvrait sur plusieurs étages, et c’était dément, il y avait suspendu le long des murs ces animaux géants, entre la peluche et la piñata, qui semblaient te regarder bizarrement, et lui, ça lui fichait la trouille à chaque fois. — Vous vous souvenez de Darla, qui travaillait comme serveuse au restaurant Sears ? Elle travaille toujours pour eux, mais au West Ridge Mall maintenant. –The Brass Rail, il dit, un restaurant situé près de la sortie, vendait les meilleurs tacoburgers de la ville ! — Elle, elle a pris des cours de couture dans le cadre des ateliers qu’organisait JC Penney. Les fontaines au milieu du centre étaient très belles, elle dit qu’elle se souvient de ça. — Il n’y avait pas une école de mannequins là-bas ? Elle dit qu’à l’époque courrait une rumeur selon laquelle une jeune femme y avait été tuée, mais elle, elle dit : oui, il y avait une école de mannequin dans la partie basse de White Lakes, ça s’appelait Barbazon School of Modeling, et ça a fermé à la fin des années 80, mais personne n’a été tué ici. — Lui dit qu’une élève de l’école de mannequinat a été assassinée sur le parking devant le Windjammer Inn. Elle s’est disputée avec son petit ami et il lui a tiré dessus. La police est arrivée, et a ouvert le feu. Le type est mort peu après de ses blessures. — Walgreens avait un restaurant avec des tables qui donnaient dans le mall, et vous pouviez voir tous ceux qui rentraient et on discutait avec les potes qui venaient. À l’époque, on avait le droit de fumer dans les lieux publics. — Lui dit que White Lakes était le lieu ou être et être vu. Les gens venaient ici de Kansas City, de l’Iowa et même du Nebraska. Mais des années plus tard, le quartier s’est transformé, la délinquance a explosé et le coin est devenu le terrain de jeu de bandes rivales. — Depuis la fin des années 90, White Lakes est à l’abandon, il dit. — Tous, ils trouvent ça triste. Tant de souvenirs, ils disent.

    White Lakes Mall aujourd’hui

    Tout un été d’écriture #11 & 12. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
    (et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

  • l’odeur, le toucher, la bouche | tout un été d’écriture

    La voiture se dirigeait vers Kansas Avenue, les vitres ouvertes, et l’odeur des pins, mêlé à la fraîcheur des nuits d’été, a envahi l’habitacle. Coby, perdu dans ses pensées, conduisait sans rien dire, se laissant porter par la voix de David Lee Roth à la radio. Le jeune homme à ses côtés regardait la route défiler sous ses yeux. Il agitait distraitement sa main devant lui au rythme de la chanson. Il a alors senti, encore sur ses doigts, l’odeur de musc et d’angélique aux échos troubles de lichen et de fougère du sexe de Mari.

    Un peu plus tôt, ils étaient chez Yvonne, ils jouaient aux cartes, tous les quatre assis dans le salon. Sa main caressait les cuisses de Mari sous la table. Il sentait sous ses doigts le tissu rêche de sa jupe, le soyeux de sa peau se modifier soudain par piloérection. Il resta un long moment ainsi, laissant ses doigts glisser sur sa peau, effleurant les petits grains qui se formaient à la surface de l’épiderme par la contraction du muscle arrecteur des poils, réaction inconsciente de l’organisme lié à l’excitation.

    Avant d’aller chez Yvonne, ils sont chez Wendy’s, à l’angle de SW Gage Boulevard et SW Huntoon Street, entre Mcalister parkway et Westboro. Ils s’embrassent à pleine bouche entre deux bouchées de hamburgers, s’étouffant à moitié, riant, crachant, ils mordent dans le pain et la viande, mordillent leurs lèvres, leurs langues se mêlent, ils mordent encore, la chair élastique de la bouche de Mari dans sa bouche, et regardez-les qui se dévorent l’un l’autre : ils ont soif de sang, ils ont faim, faim de leurs corps, ça roule sous les langues, baisers, morsures, tout pareil.


    Tout un été d’écriture #10. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
    (et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

  • bande son | tout un été d’écriture

    Mari s’était levée, lui avait signe de la suivre. Lui, assis dans le salon, faisait mine de s’intéresser au film, seul moyen à sa connaissance de communiquer avec sa mère, coincée dans son fauteuil. Plus tard, il ne se souviendrait pas l’avoir jamais vue ailleurs que dans ce fauteuil. Il s’était levé malgré tout, passant devant elle sans qu’elle semble même le remarquer. Mais elle avait monté le son du poste avec sa télécommande. Mari l’avait entraîné dans sa chambre. Elle avait claqué la porte, blam ! éteint la lumière, l’avait poussé sur le lit. On entendait toujours la télé : It’s like five miles from here ! … drrr drrr drrr… quelque part, dans l’immeuble, un téléphone s’est mis à sonner sans que personne daigne répondre… sh-h-h… Ferme les yeux, elle lui dit… hmmm… il aimait quand elle lui passait la main dans ses cheveux, quand elle l’embrassait dans le cou… whoosh… froissement des draps, les peaux nues, leurs corps glissent… Boom… ils sont par terre… Ouch !… Be nice, kids, try to be nice! La voix haut perchée de sa mère, depuis le salon, et toujours la télé : The store opens next week, mate… sh-h-h… Ne ris pas ! Leurs bouches se rencontrent dans le noir… Ils rient sans bruit, leurs dents s’entrechoquent, ils s’embrassent, le parquet craque, une voiture passe, vrooooom, elle est déjà loin, awooga ! Coup de klaxon, coup de frein et boom ! et quelques minutes à peine après : wee-woo, wee-woo, la sirène d’une voiture de police… He just won the race !… thump thump thump son cœur bat à tout rompre… Toi aussi, elle lui dit à l’oreille. Moi quoi ? Tu as gagné la course, idiot !


    Tout un été d’écriture #9. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
    (et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

  • Là tout auprès mais… | tout un été d’écriture

    Je dormais dans ta mémoire
    Et tu m’oubliais tout bas
    Ou c’était l’inverse histoire
    Etais-je où tu n’étais pas
    — Louis Aragon

    Il a scruté les cartes, fatigué ses yeux sur les vues satellites ; il s’est promené virtuellement dans le quartier, il a regardé des vidéos aériennes prises par des drones, mais il n’a jamais retrouvé la rue ni le block. Il se souvient pourtant rejoindre downtown en bus, l’arrêt en face des buildings abritant Macy’s et la Power & Light co., emprunter, derrière la gare routière, les petites rues jusque chez Mari.
    Macy’s a disparu. La Power & Light co. s’appelle aujourd’hui Westar Energy Inc., toujours au 818 S Kansas Ave., mais il ne reconnaît rien. SW 6th Ave., SW 7th Ave., SW 8th Ave. ? Non. SW Western Ave. ? SW Willow Ave. ? Pas plus. Ni l’immeuble où vivait Mari, ni le petit pavillon où habitait Donna, à quelques centaines de mètres de chez elle. Donna et son fils trisomique. Il n’a pas oublié les discussions avec cette femme qui élevait seule son gamin, qui leur laissait son fils et sa maison les week-ends, serveuse dans des lieux improbables avec des horaires impossibles. La maison, typique, avec son porche en bois, un fauteuil à bascule, la moustiquaire sur la porte d’entrée. À l’intérieur, la cuisine, tout de suite à droite, donnait sur une arrière-cour, minuscule et envahie par les mauvaises herbes ; à gauche, le séjour, quelques chaises autour d’une table, où s’entassaient les papiers : factures, brochures et coupons de réduction découpés dans le journal et regroupés en tas. Tout de suite à droite en entrant dans le séjour, il y avait la chambre. À peine la place pour le lit, et les volets jamais ouverts : Donna part avant le jour et rentre à la nuit tombée, et tous les week-ends, quand le gosse fait sa sieste, Mari et lui font l’amour dans ce lit.
    Certaines nuits en semaine il dort chez Mari, et la mère inquiète ne sait plus comment gérer sa fille, elle a peur qu’elle fasse comme l’autre, la demi-sœur, enceinte à 16 ans, mère-fille et sa vie foutue, et lui, bien sûr qu’elle l’aime bien, la mère de Mari, et elle le croit sérieux quand il lui dit qu’il veut épouser sa fille, ça l’a fait sourire, mais elle sait aussi qu’il doit repartir : un jour tu ne seras plus là, elle lui dit, et lui il dit : pas si j’épouse Mari. Si je l’épouse, je reste, et Mari elle s’agace, elle dit ça suffit, on a école demain, maman ! et elle l’entraîne dans sa chambre et claque la porte, et la mère crie depuis son fauteuil dans le salon : be nice, kids, try to be nice, mais déjà ils ne l’entendent plus, déjà Mari est nue et il se jette sur elle.
    Parfois, il se réveille la nuit, et il sort sur le perron. Il ne faut pas, lui dit Mari, tu sais que c’est dangereux. Il sort quand même et il s’assoit en haut des marches, il fume une cigarette en regardant passer les gens qui sortent du liquor store au coin de la rue, pressant le pas lorsque la plainte de la sirène d’une voiture de patrouille vient déchirer la nuit. Un soir, il entend un coup de feu, et tout de suite après, deux voitures les gyrophares et la sirène hurlante passent en trombe sous ses yeux. Voilà : ça, c’est l’Amérique ! il se dit.
    Le dimanche matin, parfois, il regagne seul le centre-ville à pied, traversant le quartier, les gamins jouent dans la rue au baseball, une voiture est montée sur des parpaings, capot ouvert et le propriétaire s’extirpe de dessous au moment où il passe, jean sale, t-shirt blanc avec roulé dans la manche son paquet de cigarettes. Sans doute que des gamins jouent toujours dans la rue, le dimanche matin. Un type doit bien réparer sa voiture, quelque part. Certains soirs, les flics s’élancent toujours, sirène hurlante. Il n’a pas retrouvé la rue ni le block, ni rien reconnu du quartier. Ni la maison de Donna, ni l’appartement de Mari. Mari n’est plus là, de toute façon. Mais ça n’a pas d’importance. Au fond de lui, il sait. Ça n’est pas elle qu’il aime, c’est son absence : la mélancolie.


    Tout un été d’écriture #7. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
    (et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).