L’envers et l’endroit

Jeune femme devant une oeuvre de Gilles Coulon, réalisée dans le cadre de son projet Extime ou l’intime exposé.


Photo : Sète, festival ImageSingulières, mai 2017

Jeunes femmes avec chapeaux


Photo : Sète, festival ImageSingulières. Autour de l’exposition Jeunes — générations, mai 2017

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L’île singulière (la littérature à l’époque de sa reproductibilité numérique)

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Nous voilà avec notre corps debout dans le soleil comme un palais plein de merveilles, mais, vous qui cherchez la vérité, ô âmes graves et nobles, descendez sous les fondations, de caves en caves.
Melville – Moby Dick

N’en déplaise aux cassandres qui prédisent régulièrement sa fin, le livre, sous sa forme communément admise, continue d’exister. Seulement, il a perdu de sa superbe (1), et surtout, il n’est plus ni la fin ni le seul but de la littérature. Il en est tout au mieux un possible. La littérature de nos jours s’écrit souvent en ligne, où discrètement elle conquiert de nouveaux espaces, elle réinvente les lieux oubliés, détourne les outils sociaux : le feuilleton, les revues en ligne, les blogs où elle s’écrit en fragments, etc. (2) participent d’une expérience globale, qui n’est plus nécessairement linéaire. Le financement participatif, la POD accessible pour presque rien, les programmes sur nos ordinateurs qui permettent la création d’un ebook en deux clics ont fait tomber les barrières et ouvert grand les digues aux projets les plus fous (3).
Bien sûr, les best-sellers préfabriqués continuent d’envahir chaque mois les tables des librairies, noyant le reste sous leur masse toujours plus dense. Peu importe, ce qui compte navigue en eaux profondes. Mobilis in mobili, quelque chose émerge ici et là qui est encore peu visible, quelque chose bruisse que nous sommes plusieurs à sentir. La littérature, libérée du livre, trouvera peut-être à se déployer sans contraintes : elle envahit déjà les interstices de l’internet. Désormais, elle s’écrit aussi sur le web, elle s’écrit sur la toile ; la littérature s’écrit sur le fil.

la littérature s’écrit sur la toile ; elle s’écrit sur le fil.

« Les choses sont faites de telle sorte en littérature que, durant des siècles, une poignée de lettrés faisait face à des milliers de lecteurs. Vers la fin du siècle précédent, un changement survint (…) Le lecteur est à tout moment prêt à devenir écrivain », écrit Walter Benjamin en 1935 (4), à propos de l’essor du livre à la fin du XIXe. On voit qu’à plus d’un siècle de distance rien n’a changé, sinon que le phénomène s’est prodigieusement accéléré. On pourrait presque dire qu’il y a aujourd’hui une poignée de lecteurs face à des milliers d’auteurs. Pourtant, grâce à l’internet, tous peuvent trouver leur public, fut-il restreint : c’est la longue traine théorisée par Chris Anderson. La demande est réelle, toutefois il est de plus en plus difficile pour un auteur de vivre de sa seule écriture, en tout cas selon les vieux schémas. La représentation nouvelle impose d’être agile, toujours en mouvement, appliquant le précepte édicté par Mohammed Ali : flotte comme un papillon, pique comme une abeille.

L’homme, pour appréhender le monde, a besoin de croire. Parce qu’il est trop intelligent, dans un monde trop complexe, il s’interroge, il a besoin de certitudes pour ne pas perdre pied face au vertige du monde. Lorsqu’il s’est débarrassé de Dieu, il croit encore : chacun accompli dans son quotidien le plus intime des dizaines de petits rituels qui le rassurent et lui permettent d’avancer. Notre rapport aux objets en fait partie. Comme le souligne Benjamin, « les œuvres d’art les plus anciennes (…) sont nées pour servir un rituel, d’abord magique, puis religieux (…) En d’autres termes, la valeur singulière de l’œuvre d’art “authentique” trouve son fondement dans le rituel ».
Ainsi, l’œuvre artistique porte en elle, même diffus, un rapport au spirituel qui inconsciemment nous amène à la lier, dans l’approche que nous en avons, à une sorte de cérémonial. Il y a de grandes chances que le livre que vous tenez à portée de main ne soit déjà plus un livre au sens où vous l’entendez : c’est un fichier numérique, imprimé à l’encre chimique sur du papier traité à l’acide, un ersatz de livre (5). Pourtant, tous, nous éprouvons encore une attirance particulière pour cet objet, que l’on rattache à une tradition ancienne, un sentiment particulier, une charge symbolique forte, une expérience physique (l’odeur du livre, le ressenti du grammage du papier sous les doigts et jusqu’au bruit des feuilles qui se tournent) qui ajoutent au plaisir premier du texte, et sans lesquels, croyons-nous, ce plaisir ne serait pas complet.
« Le livre sera toujours notre nostalgie, dit François Bon. Seulement, des œuvres comme celles de Kafka, Proust, Michaux, nous apprenons maintenant, depuis des usages différés, à les appréhender aussi dans leur potentialité non-linéaire. (…) si on pense en termes d’écosystème, alors la forme linéaire (le film, le livre) peut très bien être incluse dans le projet général transmedia (6) ». Mais, écrit Roger Chartier, « en brisant le lien ancien noué entre les discours et leur matérialité, la révolution numérique oblige à une radicale révision des gestes et des notions que nous associons à l’écrit. » (7)

Quoi qu’on en dise, le livre est une marchandise : c’est son contenu qui ne l’est pas. Nous confondons trop souvent la carte et le territoire. Dans toute croyance, il y a un enseignement exotérique, accessible à tous, et un savoir ésotérique, plus mystérieux, qui s’acquiert par l’initiation. La littérature est l’ésotérisme du livre.

La littérature est l’ésotérisme du livre.

Je discutais il y a peu avec un pianiste, suffisamment connu pour remplir un peu partout des salles sur son nom, et qui voyait dans le disque un support physique destiné à n’être qu’un marqueur temporel, une balise, dans un flux plus large. Ses albums enregistrés lui ouvraient les portes des salles, mais se vendaient peu. Les concerts étaient sa principale source de revenus. Tout est infiniment reproductible, sauf l’immédiateté d’une émotion : le concert pour un musicien, le happening artistique, il reste à en trouver l’équivalent pour la littérature. La reproduction de l’œuvre entraine la perte de son hic et nunc, son « ici et maintenant » qu’il nous appartient de réinventer sous des formes nouvelles. Il nous faut apprendre à bâtir des cathédrales de mots éphémères qui subjuguent dans l’instant présent. Plus prosaïquement, il faut trouver d’autres moyens de subsistance. Cory Doctorow (8) donne l’exemple d’un auteur de strips abondamment piraté, qui vit pourtant confortablement des bénéfices des produits dérivés qu’il commercialise lui-même : son public paye pour un t-shirt, un mug, à l’effigie de son héros. Pourquoi ? Parce que si le livre a perdu sa force symbolique, le lecteur ressent toujours le besoin d’afficher son appartenance à l’idée-force qu’il véhicule. Les musées regorgent de foulards, bijoux, parapluies reprenant des tableaux célèbres. L’œuvre en elle-même est de plus en plus facilement reproductible, à l’échelle individuelle. Son coût devient dérisoire, son prix de vente symbolique. Pourquoi ne pas alors imaginer d’autres pistes, des badges, des cartes — que sais-je ? — que le lecteur qui a si aisément piraté l’œuvre initiale sera heureux d’acheter et de porter.
Le livre physique est peut-être déjà condamné, non pas à disparaître, mais à devenir, comme le vinyle, un objet à tirage réduit à forte portée symbolique, pressage 180g de qualité en édition limitée pour le disque, papier vélin ou vergé ivoire, tirage entre 500 et 1500 exemplaires pour le livre. Après, il reste le CD et le mp3, il reste l’e-pub ou l’impression en POD.
Neil Young que l’on interrogeait récemment sur le retour du vinyle soulignait qu’il ne pouvait s’agir que d’un marché de niche : « notre société recherche toujours plus de commodité, et le vinyle n’est pas un objet commode. » (9)

Mon pianiste m’expliquait vouloir refaire une édition de son dernier album, à l’issue de sa tournée actuelle, en y ajoutant un nouveau disque enregistré live : nous aurions ainsi la même œuvre, avant et après. Si un musicien peu le faire avec un objet aussi fermé qu’un compact disc, pour un écrivain aujourd’hui, les possibilités sont infinies. Reproductible, l’œuvre est aussi infiniment perfectible. Elle n’est plus figée comme dans le marbre (Benjamin prend l’exemple de la statuaire grecque), l’auteur peut y revenir et la modifier à loisir. Le livre papier est une statue de marbre, comparé à l’œuvre numérique (10).

« Chaque jour, écrit Walter Benjamin, se fait plus irrésistiblement sentir le besoin de rendre l’objet possédable par une proximité toujours plus intime. » Mais aujourd’hui, ce ne sont déjà plus le livre ou l’enregistrement sonore ou vidéo que nous désirons posséder, ceux-là, en tant qu’objets, ont perdu ou sont en passe de perdre leur valeur symbolique. Ce sont les liseuses ou les tablettes, les téléphones portables et les ordinateurs — qui potentiellement contiennent tous les livres, toutes les musiques et tous les films —, qui se font désirables. Ce sont eux qui pénètrent le mieux notre intimité.
L’époque est vaniteuse, peut-être, mais elle est aussi porteuse de richesses qui reste à inventer.

L’écriture, comme le langage, est constitutive de l’homme : nos outils changent et évoluent, elle ne peut pas disparaître. La littérature est une île singulière, aux contours changeants, une île sans cesse réinventée qu’il nous appartient de redécouvrir en permanence.


NOTES :
(1) « l’édition en France fonctionne par des mises en place massives, une durée de présence librairie qui est en moyenne de 5 semaines, un système aberrant et obsolète de « retour » à 3 mois pour les « offices », un stock minimum qui reste chez l’éditeur et le reste on recycle, quitte à réimprimer si redécollage, ou passer en POD si sorties à moins de 500/an. » François Bon – Comment de 15 Annie Ernaux en faire 30.

(2) fragments repris ensuite pour faire un ensemble, sans pour autant effacer le travail premier : les deux se complètent et se répondent. Ainsi le Lovecraft Monument de François Bon, ou l’expérience Radius de Walrus eBooks.

(3) Bien sûr, cela ne garanti en rien la qualité des ouvrages proposés. Ce sont ceux qui s’investiront dans la maîtrise des outils qui sortiront du lot. Et encore, nul n’est à l’abri du mauvais goût : gare alors, car sur internet, comme dans l’espace, personne ne vous entend crier !

(4) Walter Benjamin – L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique (1935). Toutes les citations de Walter Benjamin citées dans l’article viennent de ce texte.

(5) « En général, par exemple, ceux qui vous répondent tant aimer « l’odeur du papier » n’ont pas connaissance des 4 ou 6% de chaux vive en couche fine sur la page qu’ils respirent, pour la rendre hydrofuge et économiser sur les micro-gouttelettes du jet d’encre. Ni d’ailleurs que cette odeur est plutôt celle de la colle et de l’encre que celle du papier (résidus de tri sélectif blanchis à l’acide puis agglomérés en mélasse colorée pour casser le blanc et ne pas se déchirer dans le nouveau roulage), et surtout éviter en ce cas de les informer des différents composants chimiques inhalés dans cette odeur d’encre, c’est à vous qu’ils en voudraient et non pas à la chimie. » (François Bon – Après le livre)

(6) François Bon – ce qu’on a raté avec le livre numérique

(7) Roger Chartier, cité par Jean-Philippe de Tonnac, préface au livre d’entretiens entre Jean-Claude Carrière et Umberto Eco : N’espérez pas vous débarrasser des livres, ed. Grasset

(8) Cory Doctorow – Information doesn’t want to be free, laws for the internet age

(9) Neil Young: vinyl revival is « a fashion statement »

(10) je dis écriture numérique à escient, l’ebook en tant que transposition du livre papier est lui même une forme d’enfermement.


Photo : Sète, le mont Saint-Clair vu depuis la plage de Carnon, janvier 2015.

Sète, l’île singulière, la formule est de Paul Valery. « Jusqu’en 1927, Sète a changé de nom à plusieurs reprises. Ce nom, De Ceta, Seta, ou Cetia au Moyen Âge, trouve son origine dans la forme qu’a le mont Saint-Clair vu des villes alentour, faisant penser à une baleine surplombant la mer » (Wikipedia).
Ainsi quand je vais à Sète, je pense à Paul Valery et au Moby Dick de Melville (et à Brassens aussi, incidemment).


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Cinq mots écrits par d’autres

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Cinq mots écrits par d’autres. Cinq mots, pas les miens. Commencer par ça, peut-être.
La proposition est en ligne. Cinq mots, et quoi après ?

La proposition est lue. Lue une première fois, très vite, une seconde fois aussitôt après — une deuxième lecture qui s’arrête sur les mots, les pèse, évalue.
Ensuite, c’est le temps long de l’incubation. L’écriture est un virus, disait William Burroughs, ou quelque chose comme ça. Il faudrait retrouver la citation exacte. Taper la requête dans le moteur de recherche, attendre que s’ouvre la page. Tâcher de se souvenir de faire ça, plus tard.

Au bout de quelques jours, relire la proposition. S’asseoir devant l’ordinateur. Relire, tordre les mots, chercher un sens au-delà du sens. Se laisser porter par la proposition, y trouver une poésie qui n’appartient qu’à soi, se laisser bercer par elle. Ouvrir le logiciel de traitement de texte, laisser courir les doigts sur le clavier. L’écriture est un virus qui fait s’agiter convulsivement les doigts tandis que la pensée vagabonde, bercée par le bruit des touches qui fait comme une pluie fine dans le petit matin.

La pensée est distraite par une douleur au bas du dos qui se réveille. Douleur légère, à peine perceptible, mais qui bientôt occupe tout l’espace mental. Douleur parasite. Écriture virus. Réaction du corps, bêtabloquants : l’écriture se fait avec le cœur. Effets secondaires des bêtabloquants : cauchemars, insomnie, fatigue (Wikipédia). Des mots en bleu sur la page de l’encyclopédie en ligne, liens hypertextes ; il faudrait ne pas se laisser distraire, revenir à son travail. Trop tard, le doigt glisse déjà sur la souris, la page demandée s’affiche aussitôt, que l’on recopie pour partie (texte copié-collé/lu-relu) : « Un cauchemar est une manifestation onirique, durant le sommeil paradoxal, pouvant causer une forte réponse émotionnelle négative de l’esprit, plus communément de la peur ou de l’horreur, mais également du désespoir, de l’anxiété et une grande tristesse. Ce type de rêve peut impliquer une ou plusieurs situations de danger, de mal-être et de terreur psychologique ou physique. Les individus se réveillent souvent dans un état de détresse et certains même ont du mal à retrouver le sommeil durant une période ».
Matière à écrire. Idée séduisante, encore faudrait-il faire des cauchemars. L’écriture est un rêve. Au-delà du rêve : un état modifié de conscience.

Les cloches de l’église sonnent sept heures. Fin de la séance d’hypnose. La lumière perce à travers les volets. Un chien aboie. Une voiture passe. Une autre encore. Se lever, déjeuner ; se doucher et s’habiller. Ouvrir la porte d’entrée, laisser entrer la lumière du jour, sortir dans la rue. Marcher jusqu’à la voiture, s’asseoir, mettre le contact et rouler, rouler, rouler…


Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon, un été 2014.
Photo : Cycle et recycle — Sète, mai 2014

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Pur vintage

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En marge du festival Images Singulières, qui se tient à Sète jusqu’à la fin de la semaine, une belle 2CV garée devant l’une des salles d’exposition.

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Images singulières, à Sète

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La 6e édition du festival Images Singulières se tient en ce moment à Sète, et jusqu’à dimanche. Ne manquez pas d’y passer si vous êtes dans le coin.
Comme chaque année, de très belles expositions à voir, dans des lieux vraiment chouettes.

L’occasion aussi de faire soi-même quelques photos (et j’aime bien, moi, prendre en photo les gens qui regardent des photos !).

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Méditerranée

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Une photo par jour : 266 – Sète, La Pointe Courte, janvier 2014

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