Zuihitsu

« Je suis un écrivain japonais », un entretien avec Dany Laferrière conduit par Michael Ferrier, à retrouver en ligne ici, sur Tokyo Time Table.
Un court extrait, où il est question de techniques d’écriture et de Zuihitsu :

M.F. – Tes livres sont souvent catalogués comme des romans, mais d’un genre un peu particulier. Ils me font souvent penser au zuihitsu. C’est un genre japonais médiéval qui arrive à mélanger du romanesque, du récit, du reportage parfois, de la chronique un peu politique, de l’épistolaire, de la description aussi, des tableaux ou des tableautins, de la poésie enfin. Les grands praticiens de cette petite forme sont d’ailleurs deux écrivains que tu cites dans tes livres : Murasaki Shikibu et Sei Shônagon.

D.L. – il me faut couper, monter et mélanger. J’aime bien mettre les morceaux qui ne se ressemblent pas et puis quand même, à un moment donné – même pour moi-même – le fond de l’affaire se révèle, brusquement. C’est d’abord une sorte de supposition, comme si j’essayais un peu les choses et puis brusquement, on a une saisie de l’affaire. Dans le récit linéaire, c’est la suite des choses qui révèle, jusqu’à la conclusion, tandis que là, c’est par plaques. Les morceaux se mettent l’un à côté de l’autre – et puis brusquement, on a un éclat, un chaos, un roman.

Oui, j’aime bien ce genre, ces journaux où l’on met tout. Moi, je me laisse à l’intérieur de mes livres jusqu’à ce que les choses que j’y ai mises m’échappent à moi-même. J’écris vraiment dans une sorte de transe, je le sens au moment où je le fais mais après, quand je prends du recul, je n’arrive plus à saisir les choses mais je sais très bien que de tout ce que j’ai mis là, rien n’a été mis au hasard. Ce n’est pas forcément une architecture, une réflexion pensée, mais tout a été mis, que ce soit par l’émotion ou par la réflexion, avec une raison.

Mon principe d’écriture, depuis que je suis enfant, c’est : la Terre qui tourne autour du soleil tout en tournant sur elle-même. J’ai toujours été fasciné par ce mouvement total. Et c’est comme ça que j’aime écrire aussi : je crée une histoire où il y a une révolution de quelque sorte que ce soit – cette première partie-là est très facile à faire, parce que c’est une courbe totale – et à l’intérieur, je crée un deuxième mouvement de difficulté, où il y a du mouvement à l’intérieur du mouvement. C’est très clair : je suis obsédé par le mouvement et l’immobilité.

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Michael Ferrier – François, portrait d’un absent (Gallimard)

C’est lorsqu’il apprend la mort de son ami d’enfance François et de sa fille Bahia, tous les deux emportés par une vague sur l’île de La Graciosia un 26 décembre, que Michaël Ferrier entreprend d’écrire ce récit dans lequel il retrace leur histoire commune, qui est celle d’une magnifique amitié.
Les souvenirs ressurgissent au fil des pages : une jeunesse heureuse, la camaraderie des années d’internat, les premiers pétards et les filles, jusqu’à la découverte de la littérature, du jazz, de la radio, du cinéma italien et de la Nouvelle Vague… Si le livre est empreint de mélancolie, il n’est jamais triste. En dépit de l’évènement tragique qui a conduit à son écriture, ce livre est d’abord un hymne à la vie !
Michaël Ferrier évoque aussi de manière poétique le Japon et, entre l’Asie et la France, trace le portrait au plus juste de son ami absent, loin de toute idéalisation. Enfin, il montre que si l’amitié ne tient parfois qu’à un fil, ce fil, quoi qu’il arrive, ne rompt jamais.



Cet article a paru dans le Midi Libre daté du dimanche 9 décembre 2018.

François, portrait d’un absent, est publié par les éditions Gallimard. Le livre a reçu le prix Décembre. Michaël Ferrier tient par ailleurs un site que je vous recommande grandement de visiter, Tokyo Time Table.