paysage, 5 fois | tout un été d’écriture

Le Capitol se détache dans la nuit, sur Jackson Street, au fond de la 9e. À l’angle de la 9e et Kansas Avenue, en face de la Core First Bank & Trust, une vieille horloge en fonte à quatre faces marque 8 h 33. Toujours, ici, de larges avenues. Kansas Ave., une deux-fois-deux-voies, séparées par un terre-plein central, traverse le centre-ville. Une voiture à l’arrêt. Le feu rouge en face. Le bitume après la pluie luit doucement sous la lune. À droite, une boîte bleue US Postal Service posée sur ses quatre pieds, devant l’entrée en verre d’un immeuble de plusieurs étages. De chaque côté, à intervalles réguliers, des places de parking en épis. Quelques arbres régulièrement plantés. Les bâtiments défilent, alternant ancien et moderne. Pierres ou briques rouges, bois et verre. Les enseignes se succèdent le long du trottoir, 3 flowers (metaphysical treasures), Maricels boutique, Express Cash Payday Loans, Christian Science Reading Room, Leaping Hamas, US Bank, H&R Block, Lupita’s, d’autres encore. Toujours de petits bâtiments carrés de deux étages, surmontés d’un toit plat. Derrière, un parking aérien et ensuite, le dos d’immeubles plus anciens se devine, en briques rouges recouvertes de chaux blanche. Vue d’en haut, l’avenue semble ne jamais prendre fin, elle se noie dans les lumières du lointain. Les premiers immeubles sont de tailles modestes, mais plus on regarde loin, plus ils semblent s’élever. L’avenue est baignée de lumière et quelques bureaux et le grand parking aérien sont restés éclairés. Au-dessus, la nuit a recouvert les toits, faisant ressortir, à gauche, l’enseigne lumineuse de Capitol Federal, au loin à droite, la silhouette de néon du Jayhawk sur sa tour, devant le dôme éclairé du Capitol building. Depuis le ciel, l’avenue fait comme une trouée de lumière qui irriguent les immeubles qui ont poussé tout autour. La ville ailleurs est plate, qui s’étale de chaque côté de cette échappée, chaque maison dans le lointain une luciole brillant doucement dans le soir.


Tout un été d’écriture #23. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
(et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

5 silhouettes ébauchées | tout un été d’écriture

Ça le rendait dingue, tous ces noirs qui s’affichaient avec des blanches qu’il croisait dans la rue. Et ces putains de latinos, pareil. Leur faute s’il était au chômage et que ça durait ; leur faute aussi si Grace l’avait quitté il y a deux ans. Faudrait pas qu’ils le chauffent de trop, tous ces types. C’est pour ça que son flingue, il l’avait toujours sur lui, même quand il dormait : la fenêtre de sa chambre donnait sur la rue, et il avait le sommeil léger.
En raccrochant, elle résista à l’envie de pleurer. Elle se leva, fit glisser sa robe de chambre, se regarda dans le miroir de la chambre à coucher : cheveux blonds, les yeux noisette, le nez en trompette, elle n’avait rien perdu de son charme d’alors ; quelques rides au coin des yeux, d’accord ; les seins trop lourds, les hanches un peu trop larges ? Pour lui peut-être, mais bien des hommes se retournaient encore sur son passage ; des cernes, oui, mais à qui la faute ? Non, décidément, elle ne pleurerait pas cette fois : elle s’habilla, ramassa le téléphone et passa deux coups de fil, le premier pour prendre rendez-vous l’après-midi même avec un avocat du Landon State Office.
Un homme a des besoins, c’est ce qu’il se disait. 45 ans, merde ! Un bon boulot, l’argent qui rentrait : c’était lui. Pas sa faute si ce qui faisait le charme des hommes de son âge, c’est ce qui le gênait maintenant chez elle. Un homme a des besoins et il prend maîtresse. Ça ne prête pas à conséquences, alors inutile d’en faire une montagne, voilà ce qu’il se disait.
En raccrochant, elle résista à l’envie de pleurer : elle se doutait pourtant qu’elle savait, pour elle et lui. Même lui s’en doutait, il lui avait dit qu’il faudrait qu’ils en parlent tout à l’heure, au restaurant. Elle fixa son reflet dans la vitre, ses yeux en amande, ses cheveux bouclés, sa belle peau brune. C’est ça qu’il aimait, bien sûr qu’elle avait raison : non pas elle, mais le parfum de nouveauté, l’exotisme qu’elle dégageait, pas encore gâché par l’habitude. Mais elle n’allait pas lui laisser le temps de s’habituer : ce soir, elle le quitterait.
Il regarda le sac en papier brun dans sa main, s’appuya contre le mur pour ne pas tomber. Il en tenait une bonne, cette fois. Une fois de plus. Un couple était assis dans le restaurant mexicain, il les voyait derrière la vitre : plus tôt, c’est d’une vie comme la leur dont il aurait eu envie ; une vie dont il s’était privé. Maintenant, il s’en foutait. L’alcool faisait ça ; l’alcool l’aidait à oublier qu’au fond, il était déjà mort.


Tout un été d’écriture #14. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
(et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

en l’attente | tout un été d’écriture


Le jour se lève à peine. Une pluie fine tombe sur le bâtiment du Capitole. Au sommet de la tour Jayhawk, la silhouette de l’oiseau imaginaire du même nom, mascotte des équipes sportives de l’université du Kansas, un mélange entre le geai bleu et le faucon, illumine le ciel de ses néons bleu, rouge et jaune. Plus bas, un couple fait l’amour, la fenêtre ouverte. Dans l’appartement voisin, un homme dort avec une arme chargée sous son lit. Un gardien de nuit qui a terminé son service pousse la porte de Classic Bean, sur South Kansas Avenue. Il est 8 h. Il commande un breakfast burrito, œufs brouillés avec poivrons, oignons et sauce piquante. À 11 h, au 118 SW 8th Ave., le serveur du Celtic Fox dresse les tables pour le service de midi. Un homme sort d’un taxi. Dans un bureau un type fait prévenir sa femme qu’il rentrera tard, après dîner. Puis il appelle sa maîtresse et l’invite le soir chez Lupita’s, le restaurant mexicain. Une voiture freine brusquement en face du Landon State Office Building. Un homme suit une fille dans la rue. Deux jeunes garçons passent en skateboard. Il est 15 h, une femme pleure devant l’immeuble du Kansas Legal Services, un cabinet d’avocats à but non lucratif qui aide les personnes à faible revenu. À 18 h, il ne pleut plus. Les gens sortent des bureaux et envahissent les trottoirs. La circulation se fait plus dense. Il est 21 h et il pleut à nouveau. L’orage gronde au loin. Un éclair zébre la nuit. Un couple finit de dîner en silence chez Lupita’s. Ils ont convenu de se séparer le lendemain. Une voiture grille un feu. Un type ivre passe devant le restaurant, un sac en papier à la main. Il sort du liquor store au coin de la rue. Assis en surplomb en haut des marches d’un immeuble voisin, un jeune homme le regarde passer en fumant sa dernière cigarette. Sa petite amie lui demande de rentrer. Une voiture de police passe en trombe, sirène hurlante. La pluie a cessé. Un nuage sombre vient cacher la lune.


Tout un été d’écriture #13. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
(et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).