Étiquette : Jack Kerouac

  • Big sur, ça n’existe pas

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    Big sur, ça n’existe pas.
    Big sur ça n’existe qu’en nous. Big sur, c’est un rêve. Le rêve d’un fou épris de liberté, le songe d’un démiurge malade, un songe baroque et délirant. Big Sur : El Sur Grande, le Grand Sud. Octobre, c’est l’été indien ici, et le rêve n’en est que plus beau.
    La highway 1 suit en serpentant des falaises escarpées abritant des criques où viennent s’abîmer les vagues du Pacifique. À flanc pousse une végétation verte et rouge sang. 99 miles, 160 kilomètres de beauté sauvage. Sur notre droite, l’océan à perte de vue, et si l’on observe attentivement on y verra se baigner des lions et des éléphants de mer ; sur notre gauche, les Santa Lucia mountains, recouvertes de forêts d’eucalyptus, de lauriers et de séquoias. Nous multiplions les arrêts pour marcher un moment sur les chemins qui bordent ces lieux magnifiques hantés par les fantômes de Kerouac et d’Henry Miller.
    Henry Miller, justement, et la Memorial Library qui porte son nom, un lieu atypique perdu dans les bois, presque caché au détour d’un virage, protégé par une haute palissade faite de rondins de bois. On pénètre d’abord dans un parc où sont, au fond à droite, une scène de théâtre et, disséminées un peu partout, des œuvres d’artistes du cru, contemporains ou non. La librairie n’est pas très grande, c’est un chalet en bois qui propose les œuvres des enfants du pays : fanzines et petits tirages des auteurs d’aujourd’hui côtoient les paperbacks de Miller, Kerouac et Steinbeck. Un Mac hors d’âge permet un accès à internet et l’on peut boire du thé glacé. Derrière le comptoir, une large fenêtre protégée du soleil par un rideau réalisé avec des billets de banque provenant du monde entier. Au-dessus, un immense portrait d’Henry Miller pensif, assis dans un fauteuil à son bureau, qui semble nous dire que l’endroit lui plait.

    « You’ve been to Big Sur before ? » Me demande le libraire. « Nope, but I’ve been to Clichy » je lui fais.
    Décidément, on est bien ici. On y passerait des heures, mais voilà, la route est encore longue, la journée s’étire et il faut repartir.

    Une photo par jour : 189 — Henry Miller Memorial Library
    Fragments d’un voyage : Big Sur, octobre 2013

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  • Une Hudson de 1949

    1949 Hudson

    J’ai commencé dans l’avion qui nous conduisait à San Francisco la lecture de L’usage du monde de Nicolas Bouvier. C’est, je crois, le livre idéal pour accompagner ce voyage. Je n’en suis qu’au début, et déjà je surligne des phrases et des phrases. Celle-ci, par exemple :
    « A mon retour, il s’est trouvé beaucoup de gens qui n’étaient pas partis, pour me dire qu’avec un peu de fantaisie et de concentration ils voyageaient tout aussi bien sans lever le cul de leur chaise. Je les crois volontiers. Ce sont des forts. Pas moi. J’ai trop besoin de cet appoint concret qu’est le déplacement dans l’espace. »

    Au Beat Museum, il y avait aussi d’exposé la voiture utilisée pour le film de Walter Salles, Sur la route, adapté du roman de Kerouac, une Hudson de 1949. Le réalisateur en a fait don au musée, et c’est Garrett Hedlund (qui joue le personnage de Neal Cassady dans le film) qui l’a conduite de Los Angeles jusqu’à San Francisco, le 7 décembre 2011. À ses côtés, dans la voiture, il y avait John Allen Cassady (le fils de Neal) et Al Hinkle (‘Big Ed Dunkel’ dans le livre, et la dernière personne encore en vie à avoir accompagné Kerouac et Cassady dans leur dérive).
    À la demande du réalisateur, la voiture n’a pas été nettoyée et reste recouverte d’une épaisse couche de poussière : « That’s the original road dirt and grime that represents her 5,000 mile journey across America. »

    Hier matin, nous avons vu sur le bas côté de l’express way un cerf et une biche, hésitants à s’engager sur la route, avant de se raviser et de faire demi-tour. J’aurais voulu alors avoir mon appareil photo entre mes mains plutôt que le volant de la voiture pour figer ce moment presque onirique.
    Et parlant de voitures, je m’amuse du décalage entre ma Hyundai Sonata de location tout confort et le cercueil ambulant de Bouvier dont il parle dans son livre : sans doute me reste-t-il encore un effort à faire pour sortir de ma zone de confort et devenir, enfin, un vrai voyageur.

    Une photo par jour : 183 — San Francisco, octobre 2013

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  • Psychic readings

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    Chinatown. Quarante-et-une ruelles quadrillent les vingt-deux rues du quartier chinois, et c’est toujours très surprenant de voir à quel point les limites sont marquées. Il suffit de traverser une rue pour que les enseignes changent du tout au tout, on traverse un bloc et tout est alors indiqué en chinois, les boutiques et leurs étals, épices, poissons séchés, électronique bon marché, tout vous projette d’un seul coup en Asie, et il n’y a plus bien sûr ici que des Chinois, qui ne s’expriment qu’en chinois. Tout cela est fort sympathique, mais ce qui nous amène d’abord ici, c’est une ballade sur les traces de Kerouac. Ça commence par un arrêt au Li Po Cocktail, où Kerouac et Alan Ginsberg venaient refaire le monde (mais c’est fermé en ce début d’après-midi, et il faudrait y revenir le soir, mais nous n’en aurons pas le temps), puis on coupe en traversant la Jack Kerouac Alley pour rejoindre la librairie City Lights, au 261 Columbus Avenue et Broadway. L’allée Jack Kerouac est une minuscule ruelle, et des plaques au sol portent des citations de l’auteur (et de quelques autres).

    « L’air était doux, les étoiles si jolies, la promesse de petites ruelles pavées si grande que j’ai pensé que j’étais dans un rêve. » (in Sur la route)

    L’allée porte le nom de Kerouac parce que la légende veut qu’il l’empruntât pour se rendre de chez lui jusqu’à la librairie de son ami, le poète Lawrence Ferlinghetti. De fait, l’allée est comme un passage secret, des fresques oniriques recouvrent des murs décrépits, et nos pas suivent les mots gravés au sol qui nous conduisent de Chinatown à un quartier plus interlope, bar à hôtesses et diseuses de bonne aventure. Et tout de suite à l’angle, il y a City Lights. Trois étages de livres (dont un sous-sol), et j’y trouve, en plus de deux recueils de Ferlinghetti, une œuvre raisonnée de Dorothy Parker éditée par Penguin, sur beau papier et avec une couverture sous forme de comic strips, réalisée par le dessinateur canadien Seth. Il y a aussi Dharma Bums de Kerouac dans la même collection, illustré cette fois par Jason, mais Jason habite près de Montpellier, du coup ça fait moins exotique.
    A deux pas de City Lights, au 540 Broadway, il y a le Beat Museum. « Come on in ! », me dit Jerry, qui tient à la fois le musée et la boutique attenante. « I will, je lui dit. Let me get something to eat first. »
    Jerry a un petit air de Jerry Garcia, des Grateful Dead. Il a dans les soixante ans et porte un t-shirt noir et un bandana. Il est doux, souriant et aime bien discuter — et on a discuté, plus tard, de Kerouac et de Dean Moriarty.
    Après déjeuner, de retour au Beat museum, la visite est rapide, mais agréable. Peu de choses vraiment extraordinaires, mais on passe un bon moment. Il y a une veste ayant appartenu à Kerouac que je lui ai vu porter sur des photos, et c’est, je crois, ce qui m’impressionne le plus. Dans la boutique, une baignoire remplie de pulps et de romance en poche à 2 $, des livres, des posters, des badges et une impressionnante collection de Playboy vintage, classés par année. Il y a celui d’octobre 1967, la date de ma naissance, et je suis tenté de l’acheter, mais 14,95 $ la revue, c’est un peu cher (d’ailleurs, je retrouverai le même numéro un peu plus tard dans la journée, à Haight, pour seulement 6,95 $ !).

    La veille au soir, en rentrant vers San José par la route d’Oakland, nous avons longé un moment une voie de chemin de fer, alors que passait un train de marchandises. J’ai pensé alors, en voyant ces wagons chargés de containers, à Kerouac, et aussi au bouquin de Vollmann, Le grand partout, et je me suis demandé si, dans l’obscurité de la nuit, certains hobos y avaient trouvé refuge le temps d’un trajet, le temps d’une nuit.

    Une photo par jour : 182 — San Francisco, octobre 2013

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