De l’Internet, du web et des réseaux sociaux

De même que l’on confond trop souvent le web avec Internet, on confond aujourd’hui les réseaux sociaux et le web, abandonnant chaque jour un peu plus la promesse utopique des débuts, au profit d’un idéal ultra libéral aveugle et froid.
Désœuvrés, nous nous laissons mettre au poignet des montres connectées qui sondent nos corps et nous emprisonnent et, tout en réclamant notre droit à la liberté, nous installons dans nos salons des appareils-espions qui enregistrent jusqu’aux plus intimes de nos conversations, avec la seule promesse, terrifiante, d’un jour devancer nos désirs.
Ce jour-là venu — demain, déjà —, nous ne saurons même plus si nos achats compulsifs correspondent réellement à des pulsions sincères à venir ou à une simple manipulation de nos cellules responsives.
Gavés malgré nous comme des oies malades, transformés en rat de laboratoire, il ne nous restera plus qu’à attendre, terrifiés, de mourir, sans plus de libre arbitre, condamnés à une insatisfaction permanente savamment orchestrée par d’artificielles intelligences insensibles à notre condition humaine, programmées pour nous abreuver d’un flux continu de médiocrité.


Photo : usine en friche, Longueville.

Tu as pris l’internet cette semaine ?

Je lisais un article en ligne ce matin, et je suis tombé sur cette phrase : « If you’ve been on the internet this week… »
Nous, nous disons familièrement : « si tu as été sur internet cette semaine… », mais les anglophones disent « si tu as été sur l’internet… », comme ils diraient « If you’ve been on the train this week », soit : « si tu as pris le train cette semaine ».
Et sans doute que c’est comme ça qu’il faudrait voir désormais internet, comme une sorte de transport en commun, un lieu tiers impersonnel, où l’on croise des visages plus ou moins familiers — rarement des proches —, et qui nous accompagnent le temps d’un trajet, que ce trajet soit dans l’espace ou le temps.
Un trajet, mais en aucun cas une destination.


Source image : https://www2.telegeography.com/global-internet-map

50 Nuances de Générateur : le dispositif

(…) le vrai message, c’est le médium lui-même, c’est-à-dire, tout simplement, que les effets d’un médium sur l’individu ou sur la société dépendent du changement d’échelle que produit chaque nouvelle technologie, chaque prolongement de nous-mêmes, dans notre vie.
— Marshall McLuhan

Qu’est-ce que le numérique change à notre façon d’écrire ? Si les outils influent sur l’oeuvre, existe-t-il une littérature proprement numérique, qui se différencierait de l’écriture mécanique (machine à écrire), elle-même distincte de l’écriture manuscrite ?
Certainement, les contraintes diffèrent, et l’auteur qui écrit sur ordinateur n’a plus à se soucier que de la batterie de sa machine et de la sauvegarde de son texte. Il n’est plus contraint par le papier et l’encre. Il n’est plus contraint par les horaires d’ouverture et la richesse du fonds des bibliothèques auxquelles il a accès pour sa documentation : il a, en permanence, internet à sa disposition. Cela suffit-il à changer l’orientation de son texte ? Proust aurait-il écrit différemment La Recherche — aurait-il même écrit La Recherche ? — s’il avait disposé d’un ordinateur et de Google ou de Qwant ?

Marcel Proust — À LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU : les manuscrits de la Madeleine
Marcel Proust — À LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU : les manuscrits dits de la Madeleine

On parle de réalité virtuelle ou augmentée. De quoi s’agit-il dans le cas qui nous préoccupe ? Littérature augmentée, c’est-à-dire enrichie, ou littérature virtuelle, dans le sens d’ersatz ?
Plus sérieusement, peut-on parler de littérature numérique, comme on dit art numérique ?

En définitive, je ne sais pas si écrire « en numérique » change le texte, mais je crois qu’il est possible de créer une oeuvre littéraire originale authentiquement numérique, c’est-à-dire une oeuvre qui ne se conçoit pas autrement qu’en recourant aux outils numériques.

C’est ce à quoi je me suis attelé avec mon projet 50 nuances de générateur.

E.L. James a écrit ses 50 shades of Grey d’abord comme une fan-fiction s’inspirant des personnages de la saga Twilight, qu’elle a publiée sur son blog. Anna Todd, avec After, a fait elle aussi une fan fiction, cette fois autour d’un des membres du groupe One Direction, qu’elle a rédigée sur son smartphone, et publiée sur Watpad. Dans les deux cas, le succès fut considérable. La qualité littéraire, sans faire insulte aux nombreux lecteurs et aux deux auteurs, n’était pas l’enjeu de ces textes. Surtout, ils ont donné naissance à un genre à part entière, la « new romance ». Un genre extrêmement codifié, à mille lieues de toutes exigences créatives et reposant sur l’accumulation de clichés (1). À tel point que Lisa Wray, une développeuse américaine, a eu l’idée d’écrire un programme informatique générant des textes parodiques, à la manière de 50 nuances de Grey.

Le concept m’a plu, et j’ai voulu le pousser plus loin. Ainsi, j’avais accès à des textes, en anglais, « écrits » par une machine. Que se passait-il si je demandais à Google de les traduire en français ? Que devenait cette traduction, si après je la faisais mouliner dans une machine à fabriquer des cut-up ? Pouvais-je enfin me réapproprier les mots, tordre en quelque sorte le texte, et y réinjecter de la littérature ? C’est tout l’objet de mon travail.

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Il restait ensuite à trouver les moyens de sa diffusion : un site web sur lequel le texte est publié par épisodes, à raison d’un ou deux par semaine, et un livre qui en reprend la totalité, les deux disponibles simultanément. L’oeuvre se produit, en même temps qu’elle est déjà produite.

Le site est accessible à tous, gratuitement.
Le livre — volontairement produit là encore par un procédé numérique — est vendu 10€, frais de port inclus.
L’ensemble, que j’aimerai indissociable, forme un « dispositif », au sens où on l’entend d’une installation artistique.


Notes :
(1) comme le souligne très justement Camille Emmanuelle dans son livre Lettre à celle qui lit mes romances érotiques, et qui devrait arrêter tout de suite, aux Éditions Les Échappés.

— Pour consulter le site dédié, c’est ici.

— Pour acheter dès aujourd’hui le livre reprenant les 50 textes, il suffit de cliquer .


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Approche du dialogue

Après quelques semaines, j’ai repris la route, Rouyn-Neranda, Timmins, avant de passer la frontière et rejoindre Duluth, Minnesota où j’arrivais de nuit. Quelque chose là, dehors, aurait pu m’avaler écrivit Dylan qui a grandi ici. Deux ou trois jours encore, et je repartais en stop. Une Honda Prelude au moins aussi vieille que moi s’arrêta pour me prendre. Nous roulâmes à travers les zones froides sur des routes enneigées, et une fois les banalités d’usages échangées, nous sommes restés longtemps sans rien dire, nous laissant bercer par la musique et les voix des DJ des radios locales. À un moment, le gars à la radio a dit un truc. Un truc profond, je veux dire, même si je ne saurais pas dire quoi maintenant. Le genre de truc qui t’accompagne quand tu roules de nuit sur l’autoroute, tu vois ce que je veux dire ? Un truc qui autrement paraîtrait anodin, mais qui à ce moment précis sonna comme une révélation. Sans rien dire, le type au volant a sorti un paquet de clopes de sa poche et d’un geste m’en a proposé une, que j’ai refusée. Il en a allumé une pour lui, et quand le DJ a eu fini son discours, il a poussé un long soupir. Je l’ai regardé, et j’ai repensé aux raisons qui m’avaient poussé sur la route. On trimballe tous nos morts, j’ai dit. On marche sur les traces de ceux qui étaient là avant nous, mais ça ne fonctionne pas. Chacun doit tracer son propre chemin et creuser dans le vide qu’on a en soi. Creuser jusqu’à la douleur pour essayer d’en sortir quelque chose qui fait sens, tu crois pas ?
Il m’a regardé bizarrement du coin de l’œil et il n’a rien dit. Je sais pas de quoi tu parles, il a fait, après quelques minutes. La vie, c’est juste un truc qui t’arrive et qui finit mal. Ensuite, chacun s’est calé dans son siège et on a roulé longtemps sans rien dire.

À un moment, il a éteint la radio et il s’est mis à parler. Un jour, j’ai dansé avec une femme sur une chanson magnifique : Unchained melody des Righteous Brothers. Tu connais sûrement ; un morceau produit par Phil Spector, tu vois ? Tout le monde connaît cette chanson. J’ai dit à la femme que je l’aimais, et elle, elle a mal compris, elle a cru que je parlais d’elle. Elle s’est serrée contre moi, et elle m’a dit : tu m’aimes ? Alors, épouse-moi, et crois-le ou non, c’est ce que j’ai fait.
Il tira longuement sur sa cigarette. L’essence du rock, tu piges ? C’est ça qui m’avait retourné le cerveau. Ce truc qu’il y a derrière la musique, comme une lave incandescente souterraine. Je saurais pas le définir mieux. Tu peux chanter une bluette et ça sera quand même du rock. Il y a des choses très douces qui portent en elles des révolutions. Il regardait fixement la route. Je voyais son profil dans l’ombre se découper à intervalles réguliers dans la lumière des phares des voitures que nous croisions. Quand c’est apparu, le rock, les gens disaient que c’était la musique du diable. Personnellement, je ne crois pas. Si tu veux mon avis, c’est même le contraire. Il y a longtemps qu’ici le diable a pris le pouvoir, avec la seule arme qu’il ait jamais possédée : le fric. Mais avec ça, il a réduit le monde en esclavage. On est tous à sa botte. Toi, moi, les types qui nous gouvernent. Le monde entier, asservi. Il soupira. Dehors, la nuit était totale, le ciel était dégagé, un tapis d’étoiles nous recouvrait. On dit que le monde est bien fait, que chaque chose est à sa place. Mais l’ordre n’est pas l’œuvre de Dieu, ça non. Regarde la nature : c’est le désordre qui mène la danse. Nous, on est comme morts.
Il n’avait pas dit trois mots du voyage et maintenant qu’il était lancé rien ne semblait pouvoir l’arrêter. Il ressortit son paquet de clopes. Toujours pas ? Il fit, en l’agitant dans ma direction, avant de le glisser à nouveau dans sa poche. La musique du diable, hein ? Foutaises : le rock, c’est la musique des anges. Seulement, vois-tu, les anges finissent par déchoir aussi. Personne ne peut affronter seul le chaos, personne. Heureusement pour nous, il y a toujours quelqu’un pour prendre la relève. La flamme est ténue, mais elle brûle encore, tu peux me croire. Il tira sur sa clope, souffla la fumée sur la vitre.

Et la femme ? j’ai dit.
Il ne répondit pas. Peut-être avais-je seulement pensé ma question sans la formuler à voix haute. Peut-être que je m’étais endormi. Peut-être que je rêvais. Je rêvais sans doute. Il y avait longtemps que nous ne parlions plus. Le chemin plutôt que la destination : c’était ma martingale, jusque là, mais après l’avoir écouté, je réalisais que c’était de la bouillie de hipsters. Des excuses pour ne rien faire. Tu vas me dire, il faut avoir un but, une idée fixe, et c’est vrai, on apprend en chemin, mais merde, c’est la révolte qui doit nous guider ; il faut qu’à la fin on ait renversé quelques tables, allumé quelques feux, non ? Sinon autant crever tout de suite, tu crois pas ?

À un moment, le trafic s’est accéléré. Ou c’est nous qui roulions plus vite. Le profil de mon compagnon sortait de l’ombre à intervalles de plus en plus rapprochés. Effet stroboscopique. Je n’arrivais plus à détacher mon regard de lui. Qu’est-ce qu’il y a ? Il a dit. Rien, j’ai fait. Enfin, il alluma une cigarette et heureusement, le jour se leva.
Le paysage défilait à ma fenêtre, partiellement caché par le givre déposé sur la vitre. Le ciel était bleu et sans nuages. Nous arrivions au Nebraska.


Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre. Vidéo explicative ici, sur la chaîne youtube de François Bon.

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L’auteur n’est plus disponible, il se cherche une nouvelle forme

Depuis un an environ, Coline Pierré et Martin Page ont lancé monstrograph, qui propose à la vente des objets faits maison, ainsi que quelques livres que nos deux auteurs ont choisi d’éditer eux-mêmes : titres épuisés, essais, textes courts. Il y a quelques semaines, François Bon à son tour a lancé Tiers-Livre Éditeur : plus d’une dizaine de titres sont déjà disponibles. Thierry Crouzet lui, vient de récupérer les droits de plusieurs de ses livres qu’il entend désormais proposer seul. Ainsi, qui chercherait à acquérir La mécanique du texte, en allant sur son blog tomberait sur cette mention : « Le texte n’est plus disponible, il se cherche une nouvelle forme. » Il me semble que sa formulation peut facilement s’appliquer à l’auteur du XXIe siècle.

Nous assistons depuis dix ans à un changement en profondeur du livre que presque tous nous feignons d’ignorer. Le marché du livre, comme on l’appelle, s’est modifié en profondeur, et pas comme on pouvait l’imaginer ou le craindre : fragilisées par la vente en ligne et le développement des chaines en périphérie des villes, les librairies indépendantes s’accrochent pourtant, et les ouvertures sont aujourd’hui plus nombreuses que les dépôts de bilan ; les grands groupes d’éditions fusionnent à tour de bras et réalisent trop tard qu’ils ont des pieds d’argile qui supportent mal leur nouveau poids, quand les petits éditeurs qu’on croyait disparus réapparaissent et font des succès de librairie qu’on n’espérait plus (ainsi, des éditions Finitude, Monsieur Toussaint L’Ouverture, ou encore Gallmeister).

Le livre numérique n’a pas été le fossoyeur, ni des librairies ni de la littérature, comme certains se plaisaient à l’annoncer. Simple support (au même titre que le poche), mais qui cristallisa en son temps toutes les craintes et sur lequel on déversa des tombereaux d’injures, il fut la poutre dans l’œil qui cacha à tous la montée en puissance vertigineuse du numérique, aujourd’hui établi bien au-delà du point de bascule. L’impression à la demande, par exemple, est rentrée dans les usages : savez-vous que la plupart des livres de fonds proposés en librairie, une fois le tirage initial épuisé, sont imprimés par ce biais ?
Les auteurs indés, ainsi qu’ils aiment à se dénommer, n’ont plus peur de revendiquer le statut d’auteur autoédité, et pour un nombre croissant, l’auto-édition est un choix assumé. Leurs livres, bien souvent, sont en bonne place sur les tables des libraires qui, sans trop se faire prier, acceptent de les prendre en dépôt.

C’est qu’au cœur de cette révolution, c’est l’auteur qui souffre le plus du changement de paradigmes actuellement à l’œuvre. Et pourtant, il est, peut-être, celui qui a le plus a y gagner.


Qu’en est-il désormais de la « littérature » et de sa dissolution ? De l’écriture dont on parle en somme toujours trop ? Du texte en général ? Du déchiffrement ? Qu’en est-il de l’histoire, du sujet, de la représentation — catégories soumises à un démembrement dont le langage s’est fait le porteur actif ? Qu’en est-il du signe, du sens, de la langue ? (…) Que devient la bibliothèque et le rapport ébranlé entre « œuvre », « auteur », « lecteur » ? Quelle scène se creuse dans le mouvement de ce travail obstiné, rongeur, mais qui règle déjà son autre côté retourné ? Quelle action ? Quels déplacements ? Quelle politique ?

On pourrait croire ce texte écrit à l’aune des changements dont je parle. Il est extrait de la quatrième de couverture d’un livre que j’ai acheté chez Emmaüs l’autre jour, imprimé en décembre 1968 : Tel Quel, Théorie d’ensemble (un impressionnant recueil de textes de Foucault, Barthes, Derrida, Kristeva, Ricardou, Roche, Sollers et j’en passe).

La réflexion menée par les auteurs sur leur statut et le statut de leurs écrits ne date pas d’hier, on le sait. Simplement, avec l’Internet et les outils numériques désormais accessibles pour rien, ils ont aujourd’hui à leur disposition des moyens dont ils n’auraient même pas rêvé en 1968, ni même 10 ans en arrière. Reste à trouver la formule qui leur permettra d’en tirer des revenus suffisants.
Les exemples cités en introduction sont des pistes à suivre de près. Monstrograph, Tiers-livre éditeur : c’est là peut-être, dans cet entre-deux, ce libre choix par l’auteur de passer ou non par un éditeur, en fonction du contenu de son livre, que se trouve une des solutions. Une démarche joyeuse et porteuse d’espérance et de liberté, qui n’est pas sans rapport avec le punk de la fin des années 70 et l’émergence du Do It Yourself porté en étendard.

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Enfin, au cœur de ce dispositif, Internet permet à l’auteur un échange direct avec ses lecteurs, par le biais de son site Internet, de son blog et/ou des réseaux sociaux. Depuis une dizaine d’années, les musiciens se sont servis de ces outils (je pense à Arctic Monkeys et plus encore aux Libertines), il serait temps que les écrivains y recourent plus souvent. L’écrit, après tout, est leur moyen d’expression premier.

Chacun trouvera la forme qui lui convient le mieux. Warren Ellis, auteur anglais très présent sur Internet depuis la nuit du web, s’exprime aujourd’hui principalement par le biais de sa newsletter hebdomadaire, informative, passionnante et drôle. Thierry Crouzet, sur un rythme mensuel, propose à ses lecteurs de recevoir dans leurs boites mails, un journal du mois écoulé, en complément de ses billets sur son blog. François Bon multiplie les vidéos sur YouTube : « la vidéo est une simplification du geste cinématographique, mais c’est cette simplification même qui la rend virale et nous permet cette appropriation individuelle qui la transforme en outil pour dire le réel, en outil d’écriture », écrit-il.

Comment l’auteur aujourd’hui doit-il appréhender l’Internet ? Est-ce pour lui un support ? Une vitrine ? Un journal ? Un lieu où il propose des suppléments aux lecteurs, comme on trouve des scènes coupées dans les bonus des DVD ?
À chacun sa réponse. La seule certitude, c’est qu’il devient de plus en plus difficile de faire sans.


Addenda :
François Bon propose sur son site un article bilan sur le premier mois d’activité de Tiers Livres Éditeur, et c’est aussi pour lui l’occasion de poser, comme il dit, « quelques réflexions sur la douce révolution en cours. » Une lecture indispensable pour qui s’intéresse au sujet.

Le livre de Thierry Crouzet, La mécanique du texte, est à nouveau disponible ICI.

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Notes sur ma table de travail

Le bureau ? OK, le bureau. Fatras de papiers, bordereaux de remise de chèques à droite, coincés sous l’encrier — encre bleu nuit, le flacon en verre encore au trois-quarts plein, acheté il y a plusieurs années, mais certaines habitudes sont tenaces ; fétichisme des objets : stylos-plumes (il y en a trois dans le tiroir, et chacun a une histoire à raconter), appareils photos argentiques, caméras super-8, magnétophones à bandes, tout ça plus ou moins hors d’usage, conservés pour leurs valeurs symboliques, stimuli d’imaginaires.

Quatre disques durs externes et une clé USB dans l’axe de vue, sous la dalle de l’ordinateur dédié au traitement des photos. À gauche, papiers encore, tubes d’aspirine, quelques livres récents et le dernier numéro de Mojo. Une tasse de café vide sur un bock en plastique mou représentant un vinyle des Beatles, ramené de Liverpool par un ami. Et aussi, posé sur l’un des disques durs, une figurine — un homme assit, pensif, en train de fumer — réalisée à partir d’un manga dont on ne sait rien, mais elle aide à se mettre en condition pour écrire. Et tout autour, des bibliothèques. Livres plus ou moins classés dans les étagères, beaucoup entassés à même le sol qu’il faudra se résoudre un jour à trier. Et au milieu de la pièce, un petit tapis persan, dessus, un pupitre sur lequel est fixé un micro, pour quand l’écriture prend voix.

Le bureau ? Non. Le bureau, c’est le sac en toile posé par terre. La table de travail : l’ordinateur portable ou l’appareil photo, parfois le téléphone, de temps en temps le carnet — le dernier tout récemment acheté, format bloc-note à couverture souple, qu’on ne finira jamais, on le sait —, tout ça qui tient dans le sac. Le bureau ? Le disque dur externe, avec le double des photos et des textes (et qui pour dire, à l’âge du numérique, si les originaux sont sur l’ordinateur, sur le disque externe ou sur un serveur distant ?). Pareil pour la bibliothèque : les livres, parfois les mêmes, parfois dans une autre langue ou une autre traduction, sont aussi dans la liseuse numérique.

Le bureau ? Le bureau tient dans un sac, tient dans un disque dur, tient dans la main. Le bureau est en ligne, dans les nuages, il transite par des satellites géostationnaires, des câbles sous-marins, des fermes de données, stocké dans des machines aux quatre coins du monde, équipées de processeurs qui comportent entre quatre et dix cœurs, ce qui est plus que l’on n’aura jamais.
Le bureau voyage plus vite que la lumière. Le bureau est agile, nomade, virtuel. L’auteur lui-même est nomade, il virtualise les données, il est à l’écoute des signaux faibles, échafaude des milliers de scénarios dynamiques qu’il oublie parfois presque aussitôt. Stratégie de création. Souvent, on ne le comprend pas, et il n’a plus le temps d’expliquer : « something is happening, and you don’t know what it is, don’t you, mister Jones ? » Il repense à ça. Parfois il se sent seul, mais il sait sa solitude partagée. Les signaux faibles annoncent le changement.

Le bureau ? Il n’y a pas de bureau.

« En d’autres termes, les signaux faibles seraient de l’éveil et non de la veille ». (wikipedia)



Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre. Vidéo explicative ici, sur la chaîne youtube de François Bon.

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Less is more

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Less is more, la formule, bien connue, est de l’architecte allemand Ludwig Mies van der Rohe. Le designer Dieter Rams, de son côté, préférait dire : « Weniger, aber besser » : le moins est le mieux, s’il s’accompagne d’une bonne exécution. Mies van der Rohe réalisa, entre autres choses, quelques-uns des plus beaux gratte-ciels de Chicago ; Dieter Rams inventa chez Braun l’esthétique des années 60 et 70. Ces deux-là, nourris à l’école du Bauhaus, savaient assurément de quoi ils parlaient.

Beaucoup s’interrogent aujourd’hui sur la pertinence des blogs et des sites web, sur leur utilisation et la manière de les mettre en valeur. Thierry Crouzet, dans son dernier ouvrage, La mécanique du texte, pose la question du livre lui-même, imagine que tout cela est amené à fusionner, fusionne déjà, dans nos usages et nos écrits. Il prône un éclatement des formes et des supports, dans lequel le blog, ou site, peine à trouver sa place. François Bon de son côté, construit pierre à pierre son Tiers livre, à la fois son atelier et son grand œuvre : l’écrit emprunte à la sculpture la technique du modelage, mais c’est un modelage permanent qui est l’œuvre elle-même, et non plus son brouillon. Deux approches différentes, parfois contradictoires, pourtant complémentaires.
L’internet s’invente au fur et à mesure qu’il grandit, c’est une créature monstrueuse et fluctuante, en expansion perpétuelle : autrefois on le comparait à un océan, c’est devenu un univers bientôt plus vaste que celui qui entoure notre planète. À chacun d’y trouver sa place, comme on trouve sa place dans le monde réel. On y vient comme on peut, beaucoup encore y vont à reculons. D’autres, comme François ou Thierry, y sont depuis longtemps.
Warren Ellis est de ceux-là. Le scénariste anglais a beaucoup réfléchi sur ces sujets, et vient de faire paraître en format numérique un recueil de textes de prospectives prononcés entre 2012 et 2015 à Manchester, Londres, New York ou Los Angeles. Ça s’appelle Cunning Plans, et c’est une lecture tout à la fois stimulante et indispensable.

Mon espace personnel sur le net, c’est ici. Ma place est ici. C’est tout à la fois un journal, un lieu d’exposition pour mes photos, un livre qui s’écrit. Une simple page au design épuré qui s’affiche sur votre écran de téléphone ou d’ordinateur, une image, quelques mots, à peine quelques minutes de votre temps. Presque rien. Less is more.


Photo : Chicago skyline, octobre 2013

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L’île singulière (la littérature à l’époque de sa reproductibilité numérique)

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Nous voilà avec notre corps debout dans le soleil comme un palais plein de merveilles, mais, vous qui cherchez la vérité, ô âmes graves et nobles, descendez sous les fondations, de caves en caves.
Melville – Moby Dick

N’en déplaise aux cassandres qui prédisent régulièrement sa fin, le livre, sous sa forme communément admise, continue d’exister. Seulement, il a perdu de sa superbe (1), et surtout, il n’est plus ni la fin ni le seul but de la littérature. Il en est tout au mieux un possible. La littérature de nos jours s’écrit souvent en ligne, où discrètement elle conquiert de nouveaux espaces, elle réinvente les lieux oubliés, détourne les outils sociaux : le feuilleton, les revues en ligne, les blogs où elle s’écrit en fragments, etc. (2) participent d’une expérience globale, qui n’est plus nécessairement linéaire. Le financement participatif, la POD accessible pour presque rien, les programmes sur nos ordinateurs qui permettent la création d’un ebook en deux clics ont fait tomber les barrières et ouvert grand les digues aux projets les plus fous (3).
Bien sûr, les best-sellers préfabriqués continuent d’envahir chaque mois les tables des librairies, noyant le reste sous leur masse toujours plus dense. Peu importe, ce qui compte navigue en eaux profondes. Mobilis in mobili, quelque chose émerge ici et là qui est encore peu visible, quelque chose bruisse que nous sommes plusieurs à sentir. La littérature, libérée du livre, trouvera peut-être à se déployer sans contraintes : elle envahit déjà les interstices de l’internet. Désormais, elle s’écrit aussi sur le web, elle s’écrit sur la toile ; la littérature s’écrit sur le fil.

la littérature s’écrit sur la toile ; elle s’écrit sur le fil.

« Les choses sont faites de telle sorte en littérature que, durant des siècles, une poignée de lettrés faisait face à des milliers de lecteurs. Vers la fin du siècle précédent, un changement survint (…) Le lecteur est à tout moment prêt à devenir écrivain », écrit Walter Benjamin en 1935 (4), à propos de l’essor du livre à la fin du XIXe. On voit qu’à plus d’un siècle de distance rien n’a changé, sinon que le phénomène s’est prodigieusement accéléré. On pourrait presque dire qu’il y a aujourd’hui une poignée de lecteurs face à des milliers d’auteurs. Pourtant, grâce à l’internet, tous peuvent trouver leur public, fut-il restreint : c’est la longue traine théorisée par Chris Anderson. La demande est réelle, toutefois il est de plus en plus difficile pour un auteur de vivre de sa seule écriture, en tout cas selon les vieux schémas. La représentation nouvelle impose d’être agile, toujours en mouvement, appliquant le précepte édicté par Mohammed Ali : flotte comme un papillon, pique comme une abeille.

L’homme, pour appréhender le monde, a besoin de croire. Parce qu’il est trop intelligent, dans un monde trop complexe, il s’interroge, il a besoin de certitudes pour ne pas perdre pied face au vertige du monde. Lorsqu’il s’est débarrassé de Dieu, il croit encore : chacun accompli dans son quotidien le plus intime des dizaines de petits rituels qui le rassurent et lui permettent d’avancer. Notre rapport aux objets en fait partie. Comme le souligne Benjamin, « les œuvres d’art les plus anciennes (…) sont nées pour servir un rituel, d’abord magique, puis religieux (…) En d’autres termes, la valeur singulière de l’œuvre d’art “authentique” trouve son fondement dans le rituel ».
Ainsi, l’œuvre artistique porte en elle, même diffus, un rapport au spirituel qui inconsciemment nous amène à la lier, dans l’approche que nous en avons, à une sorte de cérémonial. Il y a de grandes chances que le livre que vous tenez à portée de main ne soit déjà plus un livre au sens où vous l’entendez : c’est un fichier numérique, imprimé à l’encre chimique sur du papier traité à l’acide, un ersatz de livre (5). Pourtant, tous, nous éprouvons encore une attirance particulière pour cet objet, que l’on rattache à une tradition ancienne, un sentiment particulier, une charge symbolique forte, une expérience physique (l’odeur du livre, le ressenti du grammage du papier sous les doigts et jusqu’au bruit des feuilles qui se tournent) qui ajoutent au plaisir premier du texte, et sans lesquels, croyons-nous, ce plaisir ne serait pas complet.
« Le livre sera toujours notre nostalgie, dit François Bon. Seulement, des œuvres comme celles de Kafka, Proust, Michaux, nous apprenons maintenant, depuis des usages différés, à les appréhender aussi dans leur potentialité non-linéaire. (…) si on pense en termes d’écosystème, alors la forme linéaire (le film, le livre) peut très bien être incluse dans le projet général transmedia (6) ». Mais, écrit Roger Chartier, « en brisant le lien ancien noué entre les discours et leur matérialité, la révolution numérique oblige à une radicale révision des gestes et des notions que nous associons à l’écrit. » (7)

Quoi qu’on en dise, le livre est une marchandise : c’est son contenu qui ne l’est pas. Nous confondons trop souvent la carte et le territoire. Dans toute croyance, il y a un enseignement exotérique, accessible à tous, et un savoir ésotérique, plus mystérieux, qui s’acquiert par l’initiation. La littérature est l’ésotérisme du livre.

La littérature est l’ésotérisme du livre.

Je discutais il y a peu avec un pianiste, suffisamment connu pour remplir un peu partout des salles sur son nom, et qui voyait dans le disque un support physique destiné à n’être qu’un marqueur temporel, une balise, dans un flux plus large. Ses albums enregistrés lui ouvraient les portes des salles, mais se vendaient peu. Les concerts étaient sa principale source de revenus. Tout est infiniment reproductible, sauf l’immédiateté d’une émotion : le concert pour un musicien, le happening artistique, il reste à en trouver l’équivalent pour la littérature. La reproduction de l’œuvre entraine la perte de son hic et nunc, son « ici et maintenant » qu’il nous appartient de réinventer sous des formes nouvelles. Il nous faut apprendre à bâtir des cathédrales de mots éphémères qui subjuguent dans l’instant présent. Plus prosaïquement, il faut trouver d’autres moyens de subsistance. Cory Doctorow (8) donne l’exemple d’un auteur de strips abondamment piraté, qui vit pourtant confortablement des bénéfices des produits dérivés qu’il commercialise lui-même : son public paye pour un t-shirt, un mug, à l’effigie de son héros. Pourquoi ? Parce que si le livre a perdu sa force symbolique, le lecteur ressent toujours le besoin d’afficher son appartenance à l’idée-force qu’il véhicule. Les musées regorgent de foulards, bijoux, parapluies reprenant des tableaux célèbres. L’œuvre en elle-même est de plus en plus facilement reproductible, à l’échelle individuelle. Son coût devient dérisoire, son prix de vente symbolique. Pourquoi ne pas alors imaginer d’autres pistes, des badges, des cartes — que sais-je ? — que le lecteur qui a si aisément piraté l’œuvre initiale sera heureux d’acheter et de porter.
Le livre physique est peut-être déjà condamné, non pas à disparaître, mais à devenir, comme le vinyle, un objet à tirage réduit à forte portée symbolique, pressage 180g de qualité en édition limitée pour le disque, papier vélin ou vergé ivoire, tirage entre 500 et 1500 exemplaires pour le livre. Après, il reste le CD et le mp3, il reste l’e-pub ou l’impression en POD.
Neil Young que l’on interrogeait récemment sur le retour du vinyle soulignait qu’il ne pouvait s’agir que d’un marché de niche : « notre société recherche toujours plus de commodité, et le vinyle n’est pas un objet commode. » (9)

Mon pianiste m’expliquait vouloir refaire une édition de son dernier album, à l’issue de sa tournée actuelle, en y ajoutant un nouveau disque enregistré live : nous aurions ainsi la même œuvre, avant et après. Si un musicien peu le faire avec un objet aussi fermé qu’un compact disc, pour un écrivain aujourd’hui, les possibilités sont infinies. Reproductible, l’œuvre est aussi infiniment perfectible. Elle n’est plus figée comme dans le marbre (Benjamin prend l’exemple de la statuaire grecque), l’auteur peut y revenir et la modifier à loisir. Le livre papier est une statue de marbre, comparé à l’œuvre numérique (10).

« Chaque jour, écrit Walter Benjamin, se fait plus irrésistiblement sentir le besoin de rendre l’objet possédable par une proximité toujours plus intime. » Mais aujourd’hui, ce ne sont déjà plus le livre ou l’enregistrement sonore ou vidéo que nous désirons posséder, ceux-là, en tant qu’objets, ont perdu ou sont en passe de perdre leur valeur symbolique. Ce sont les liseuses ou les tablettes, les téléphones portables et les ordinateurs — qui potentiellement contiennent tous les livres, toutes les musiques et tous les films —, qui se font désirables. Ce sont eux qui pénètrent le mieux notre intimité.
L’époque est vaniteuse, peut-être, mais elle est aussi porteuse de richesses qui reste à inventer.

L’écriture, comme le langage, est constitutive de l’homme : nos outils changent et évoluent, elle ne peut pas disparaître. La littérature est une île singulière, aux contours changeants, une île sans cesse réinventée qu’il nous appartient de redécouvrir en permanence.


NOTES :
(1) « l’édition en France fonctionne par des mises en place massives, une durée de présence librairie qui est en moyenne de 5 semaines, un système aberrant et obsolète de « retour » à 3 mois pour les « offices », un stock minimum qui reste chez l’éditeur et le reste on recycle, quitte à réimprimer si redécollage, ou passer en POD si sorties à moins de 500/an. » François Bon – Comment de 15 Annie Ernaux en faire 30.

(2) fragments repris ensuite pour faire un ensemble, sans pour autant effacer le travail premier : les deux se complètent et se répondent. Ainsi le Lovecraft Monument de François Bon, ou l’expérience Radius de Walrus eBooks.

(3) Bien sûr, cela ne garanti en rien la qualité des ouvrages proposés. Ce sont ceux qui s’investiront dans la maîtrise des outils qui sortiront du lot. Et encore, nul n’est à l’abri du mauvais goût : gare alors, car sur internet, comme dans l’espace, personne ne vous entend crier !

(4) Walter Benjamin – L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique (1935). Toutes les citations de Walter Benjamin citées dans l’article viennent de ce texte.

(5) « En général, par exemple, ceux qui vous répondent tant aimer « l’odeur du papier » n’ont pas connaissance des 4 ou 6% de chaux vive en couche fine sur la page qu’ils respirent, pour la rendre hydrofuge et économiser sur les micro-gouttelettes du jet d’encre. Ni d’ailleurs que cette odeur est plutôt celle de la colle et de l’encre que celle du papier (résidus de tri sélectif blanchis à l’acide puis agglomérés en mélasse colorée pour casser le blanc et ne pas se déchirer dans le nouveau roulage), et surtout éviter en ce cas de les informer des différents composants chimiques inhalés dans cette odeur d’encre, c’est à vous qu’ils en voudraient et non pas à la chimie. » (François Bon – Après le livre)

(6) François Bon – ce qu’on a raté avec le livre numérique

(7) Roger Chartier, cité par Jean-Philippe de Tonnac, préface au livre d’entretiens entre Jean-Claude Carrière et Umberto Eco : N’espérez pas vous débarrasser des livres, ed. Grasset

(8) Cory Doctorow – Information doesn’t want to be free, laws for the internet age

(9) Neil Young: vinyl revival is « a fashion statement »

(10) je dis écriture numérique à escient, l’ebook en tant que transposition du livre papier est lui même une forme d’enfermement.


Photo : Sète, le mont Saint-Clair vu depuis la plage de Carnon, janvier 2015.

Sète, l’île singulière, la formule est de Paul Valery. « Jusqu’en 1927, Sète a changé de nom à plusieurs reprises. Ce nom, De Ceta, Seta, ou Cetia au Moyen Âge, trouve son origine dans la forme qu’a le mont Saint-Clair vu des villes alentour, faisant penser à une baleine surplombant la mer » (Wikipedia).
Ainsi quand je vais à Sète, je pense à Paul Valery et au Moby Dick de Melville (et à Brassens aussi, incidemment).


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