Étiquette : fiction

  • pour un dictionnaire

    Étau : n. m. (m. orig. que estoc). Instrument pour serrer les objets que l’on veut limer, buriner, etc. (Larousse universel en 2 volumes – 1922)

    Je me souviens des longs mois d’été de l’enfance, la chaleur et le bourdonnement des mouches dans la pénombre du garage transformé en atelier. Un bric-à-brac improbable envahissait tout, sauf l’établi immense parfaitement bien rangé, devant lequel était posé un tabouret à vis en bois clair. Dessous, des placards de cuisine anciens renfermaient de la ficelle, du fil de pêche, du ruban adhésif, du papier de verre, des bouchons de liège, deux ou trois burettes d’huile à bec verseur, des petites boites en bois ou en plastique où étaient rangés par taille les vis, les clous, les boulons. Les outils étaient sur une planche fixée au mur en pierre. Une lampe baladeuse maintenue au-dessus de l’établi par du fil de fer faisait office de plafonnier. Mon grand-père venait ici l’après-midi, vêtu de sa blouse bleue en toile épaisse. Il n’était pas particulièrement bricoleur, mais il aimait les serrures, les vieux réveils et les montres grippées, et s’enfermait ici des heures à les démonter patiemment pour les réparer, disposant devant lui les pièces comme s’il s’agissait d’un puzzle. Contre la promesse de ne rien dire et de ne rien faire, j’obtenais le droit de rester là à le regarder travailler. Parfois, comme ses mains tremblaient un peu, il plaçait l’objet entre les deux tiges de fer de l’étau qu’il rapprochait l’une de l’autre à l’aide de la vis-écrou, les mâchoires de la machine-outil venant serrer solidement la pièce sur laquelle il travaillait.

    étau de serrurier. Fig. Être pris, serré comme dans en étau, être serré étroitement.

    Deux hommes trainent le corps d’un type encore sonné jusqu’à un établi, ils l’attachent solidement à la table et fixent sa tête entre les deux mâchoires de l’étau. Un troisième homme lui pose des questions auxquelles il refuse d’abord de répondre. Les mains de l’homme ne tremblent pas quand il tourne doucement la vis-écrou.

    Depuis le coin de l’établi où il m’avait autorisé à m’asseoir, j’observais mon grand-père. Parfois je m’avançais doucement pour le regarder faire d’un peu plus près. S’il serrait trop fort, la bakélite du réveil pouvait craquer. Il arrivait qu’une pièce minuscule, une vis, un ressort saute et disparaisse dans la poussière du sol.

    Le type crie et supplie, mais il ne parle pas. Ses os craquent et il ne parle pas. L’homme serre encore un peu plus fort. Quand l’œil sort de son orbite sous la pression atroce, il parle enfin.

    Quand cela se produisait, mon grand-père jurait, puis, se souvenant que j’étais là, il m’adressait un sourire complice.


    Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon pour cet été 2015, vers le fantastique.

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  • compter jusqu’à cinq (rêves)

    « L’univers est dans la nuit ! » Gérard de Nerval

    Au début de l’année 1991, j’entrepris de noter mes rêves, et ainsi je notais, 1, le 29 janvier, avoir rêvé que K. est enceinte : nous vivons dans une grande pièce blanche, totalement vide sauf pour le lit et une bibliothèque où je cherche désespérément un exemplaire de Manon Lescaut dont j’ai impérativement besoin pour mon travail, et comme je suis maintenant en retard, je rate mon bus et je cours dans la ville, à bout de souffle ; le soir, dans le noir, serrant K. dans mes bras, je sens sous ma main son ventre distendu, vide : l’enfant est couché, à côté, mais je ne le vois pas, je me réveille doucement, et puis plus rien jusqu’au mercredi 1er mai, ou, 2, je rêve un film surréaliste réalisé par George Bataille, un long voyage en voiture à travers la campagne, images très pâles qui se superposent et défilent à toute vitesse sur le paysage, et toujours il y a une chèvre qui apparaît, la clé qui enferme toutes les merveilles, le sens caché symbolique que je cherche encore 20 jours plus tard quand, 3, je rêve que je suis avec K. et une autre personne dans une chambre au premier étage d’un motel, au moment de nous suicider ; une détonation, l’inconnue s’écroule, ma chemise blanche est tâchée de sang et d’éclats de cervelle, mais cela ne me gêne pas, ne m’effraie même pas : « en détruisant le cerveau, on ouvre grand les portes de l’au-delà, on fait voler les barrières en éclat » je dis, et je me réveille aussitôt. 4, quelques jours plus tard, je suis quelque part en Irak, en pleine guerre du Golfe (la première), dans un hangar en compagnie de quelques autres, nous jouons aux cartes, vêtus de tenues de combat, quelqu’un pousse un enfant vers nous, je me lève et je sors, et dehors le ciel est en feu, tout est gris et orange, tout près décolle un mirage 2000 qui presque immédiatement prend feu et s’écrase ; le pilote surgit au milieu des débris de la carcasse, ses bottes sont en feu, il s’avance vers moi et il me dit : « c’est la fin du monde », et c’est pour moi un soulagement. Un an plus tard, mais je n’ai pas noté la date, je rêve, 5, du Christ qui tombe du ciel, les bras ouverts en croix : il tombe et sa chute est sans fin.


    Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon pour cet été 2015, vers le fantastique.

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  • aller perdu dans la ville

    marche dans la rue à la nuit tombée, les étals des marchands ambulants, viandes et poissons enveloppés dans du film plastique, les seaux posés à terre remplis d’eau saumâtre, le scooter jamais loin du charriot, les néons, les lumières des vitrines jours et nuits allumées, la musique des transistors, le chant entêtant des grillons, les langues inconnues qui se répondent sans vraiment se comprendre, je marche dans la rue dans la foule, seul, la chaleur on dirait que je suis seul aussi à la ressentir, l’alcool peut-être, mais la soif, la soif, bon sang ! aussi je bois encore, je bois, je dis jusqu’à plus soif, mais ça ne vient jamais, la satiété, je bois, je marche en buvant dans la ville qui ne dort jamais, je bois sous les lumières, les néons, les filles serpents glissent le long des murs jusqu’à s’accrocher à moi, je me laisse faire, je ris, regarde-toi, je dis, regarde bien : tu croyais rejoindre le paradis, et tu t’enfonces toujours plus en enfer, une fille m’entraine, sa main glisse sur moi sa main disparait et mon portefeuille avec et la fille c’est comme si elle n’avait jamais été là, j’essaie de téléphoner, mes mots sont embrouillés, j’essaie d’appeler à l’aide mon téléphone à disparu les mannequins des vitrines se confondent avec les filles des bars ma vue se trouble on me demande une cigarette je ne fume pas je dis un peu plus loin je fume quand même la clope que l’on me tend me brûle les doigts, je n’ai plus ma veste, chemise ouverte boutons arrachés j’entends des rires mauvais je me cogne à des portes fermées sueurs froides frissons quelque chose passe que je ne reconnais pas, je ne sais plus où je suis, derrière, devant il n’y a rien, des rues sombres tout autour, la musique, les bruits, les néons, ont disparus, je me heurte au silence, je titube, je me cogne aux murs et ça hurle dans ma tête, je tombe contre une poubelle un chat sort en courant la poubelle se renverse un rat glisse dans la nuit glisse le long des murs je vois ses yeux rouges dans le noir je vois sa gueule ses dents jaunes quand il se jette sur moi je


    Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon pour cet été 2015, vers le fantastique.

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  • La maison vide

    « J’ai toujours aimé, depuis mon enfance, sentir autour de moi une maison s’enfoncer toute close dans le crépuscule — toujours goûté le sentiment trouble des eaux basses, la petite mort qui rôde un moment dans les pièces vides avant qu’on allume les lampes. » Julien Gracq — Le Roi Caphetua

    C’était un escalier tournant, assez large ; dessous, profitant de l’espace libre, on avait aménagé un cagibi. L’entrée, cachée par un rideau épais, était étroite, mais suffisamment haute pour laisser passer une personne adulte. On avait entreposé là des cartons. Un portemanteau était fixé au mur, à gauche. Au fond, une petite commode, bloquée par la pente que fait l’escalier, et derrière, encore un espace, où j’avais pris l’habitude de me cacher. Le débarras épousait parfaitement l’escalier, et devenait de plus en plus étroit au fur et à mesure qu’il tournait. La faible lumière de la lampe disposée au-dessus de l’entrée ne permettait pas d’y voir grand-chose. Une fois, je tentais d’en percer le mystère avec une lampe de poche, mais, coincé entre les cartons et le meuble, je ne distinguais rien qu’un ultime coude laissant supposer un trou sans fin duquel j’imaginais qu’un jour finirait par sortir un lapin blanc vêtu d’une redingote. Je me réfugiais ici lorsque j’étais seul. Je restais sans bouger dans le noir, et après un long moment, la maison, peut-être se croyant seule, commençait à bouger. Parfois, le vent faisait claquer à l’étage une fenêtre qu’on pensait fermée. Au-dessus de moi, j’entendais craquer le parquet du palier. L’escalier lui-même était en bois, des rayonnages occupaient les murs tout autour de la cage. À gauche de la première volée de marches, il y avait une édition usée, jaunie, des histoires extraordinaires d’Edgar Allan Poe, et, dans la collection Marabout, Malpertuis et Les Derniers Contes de Canterbury de Jean Ray, que j’avais lu et dans lesquels j’aimais me replonger souvent (dans mon sommeil, il m’arrivait de rêver chuter dans ces escaliers, sous l’œil amusé des créatures qui peuplaient ces livres, et j’aimais ce vertige qui me prenait alors, mélange d’ivresse et d’effroi, dont je me réveillais toujours trop tôt, avec regret). Le salon, à gauche au rez-de-chaussée, conduisait par quelques marches à la salle à manger et à la cuisine. Il donnait aussi sur une cave longtemps condamnée par une lourde porte en bois fermée à clé. Le sol en terre, les murs en pierres épaisses, il y avait là entreposés quelques meubles effondrés, des plaques de verre, de la moisissure partout, et au fond un espace sombre, un recoin, comme une ouverture. On ne savait pas ce que c’était. Comme sous l’escalier, on ne pouvait y aller qu’accroupi, sur quelques mètres, et puis c’était fermé par un amas de terre. Au-dessus, c’était la forêt qui va jusqu’au vieux château. Les anciens racontent qu’il y avait des passages depuis le château conduisant au village, dans certaines maisons où se tenaient des parties fines. Lorsque la révolution éclata, certains au château tentèrent de se cacher dans les tunnels. Aussi on en mura toutes les extrémités. Les soirs d’orages, il se dit que la forêt résonne encore des cris des emmurés vivants.


    Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon pour cet été 2015, vers le fantastique.

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