Catégorie : les rêves

  • La nuit cardinale

    Je me rappelais la nuit. J’avais fait un pacte. Ce ne serait pas moi, qu’on retrouverait tout à la fin, le visage blême, la bouche pleine de colère. J’attendais la longue nuit, j’attendais l’hiver des insomnies, la grâce des heures sans sommeil, quand passe la douleur des yeux rougis, meurtris de ne plus se fermer, quand le dérèglement méthodique du corps ouvre des portes invisibles. Arriva l’heure de la vision claire derrière la vision trouble ; quelqu’un se récriait, mais c’était la vérité, si longtemps poursuivie, enfin, qui s’imposait.
    Côte à côte, je vis un gamin et un vieil écrivain. L’enfant avait du style. L’écrivain était un homme sympathique. La vie elle-même est une fiction, me dis-je. Une histoire triste qui n’a rien à voir avec moi.
    La pluie grattait le sable. J’avais beaucoup dormi et trop peu rêvé, mais je m’étais éloigné du rivage. Je flottais, immobile, entre le ciel et l’eau dans l’attente du naufrage. Je me souvins de mon adolescence. Vers ce temps-là, je préparai l’avenir dans un faux bruit d’euphorie qui n’était qu’une fuite en avant. Ensuite vinrent les regrets amers, mais il était trop tard. J’avais planté avec désinvolture tout au long de ma vie et la récolte, aussi maigre fût-elle, arrivait à maturité. Ma mémoire fautive était mon pays d’autrefois. Mes mots coupés, je les liais en gerbes, les entassaient en meules, et ils formèrent des livres ; pauvres livres imparfaits qui sont les pierres chaudes de ma maison où passent encore, à travers les bardeaux, les étoiles qui m’émeuvent et la pluie qui vient mouiller mes rêves. J’ai des histoires en moi qui sont autant de mensonges, à l’heure où les protagonistes ont rejoint l’autre rive.
    Me voici à l’entrée du temple et j’hésite entre le vestibule et l’autel, le souffle un peu court et les mains tendues vers le soleil, mes mains tachées de sang qui firent éclore des guerres et des œufs de vipères, mais j’ai l’oreille sourde aux pêchés, mon corps tout entier jamais vraiment présent au monde, marqué depuis l’enfance du sceau de l’infamie. La malédiction me poursuit, ayant trop tôt perçu l’infini dans les livres.

    Je vais sans sommeil ni contraintes, et sans certitude de me libérer des entraves. Au-delà de mes jours, la beauté étreindra la tristesse et mes récits alors seront comme des bouquets de roses, les dernières notes d’une musique sauvage portant l’ivresse lancinante d’un feu jamais éteint. L’amour est une fleur nue, une veine bleue, comme un nouveau printemps. Ainsi, j’affermis mes paroles à mesure que je marche, fidèle à des fantômes qui me regardent faire, sans un geste pour me délivrer de la nuit. Seulement, la nuit est belle, pour qui la reconnait.

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  • La nuit au caravansérail


    La nuit au caravansérail, feu intérieur, l’esprit se consume, le cœur est en ébullition, mais c’est le monde autour qui brûle, l’humanité qui bascule dans le chaudron du volcan.
    Pulsation minute trop rapide, rêve impossible ; minuit : la mort certaine, compagne des nuits blêmes, l’angoisse irrésolue et pourtant le réveil, on le sait, sera fait d’apaisement.

    Je repasse par des lieux où je n’irai plus, des lieux où tu n’es déjà plus. Les arbres, dehors, s’inclinent aux fenêtres, les murs pleurent nos présences, les lits se désespèrent des corps endormis.


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  • Edie Sedgwick n’est jamais venue à Paris

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    Edith Minturn Sedgwick n’est jamais venue à Paris. Elle est née à Santa Barbara, Californie, le 20 avril 1943. À New York, Edith rencontre Andy et elle devient Edie. Edie : la reine de la Factory. Edie est belle, mais elle, elle ne trouve pas. Quand elle joue, on dit qu’elle est la nouvelle Marilyn. Edith, elle, ne trouve pas. Edie vit de flashbacks psychédéliques. Edie est la lune échappée des fenêtres, le feu couvant, une guerre larvée, un juke-box désolé ; elle est l’alcool qui fait battre le sang au rythme du jazz les soirs d’hiver dans l’extase triste de villes chimériques.
    Edie a la beauté moderne maniaco-dépressive, elle est une sorte de cri aveugle, la foudre pareille à l’héroïne. Elle est l’ivresse libératrice, la course incontrôlée sur les quais des métros dégorgeant leurs trop-pleins de vies médicamentées, le chemin des rêves disparus dans la neige. Edie est la nuit télépathique, la bouche meurtrie, la solitaire au cœur brisé pleurant dans l’arrière-cour, une souffrance jetée sur un trottoir, les yeux brillants de pluie, à peine une anecdote, un vague souvenir, une cigarette éteinte aux lèvres d’un ange gris-blond-platine accro aux sédatifs qu’emporte une limousine.
    Wharhol en 65, Dylan en 66, la Factory, le purgatoire : Edie s’est perdue dans l’obscurité surnaturelle des hôpitaux psychiatriques ; les électrochocs dans le cerveau, un happening chimique dans la vibration des lumières, juste avant le crépuscule de l’esprit. Edie, les yeux en lambeaux et le corps en friche, fantôme déconnecté des étoiles, les nuits où la mort se loue à l’heure au comptoir du Chelsea hotel. Mais Edith, pourtant, est morte dans son lit, à 7 h 30, le 15 novembre 1971. Elle n’est jamais venue à Paris.


    Photo : Edie Sedgwick à Paris, à l’exposition THE VELVET UNDERGROUND – NEW YORK EXTRAVAGANZA à la Philharmonie.

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  • La déraison


    J’ai dans le crâne une fleur sauvage à la place du cerveau. Une tige d’épines et des feuilles rouges et blanches aux reflets vénéneux. J’ai dans la tête des idées sombres aux parfums capiteux ; des vers tressés à la bouche des poètes, une musique de nuit, une quinte diminuée, un diable en boîte monté sur un ressort. J’ai dans les yeux une étincelle, un feu-follet, des hectares en fumée ; dans le corps un mouvement obligé qui cherche sa résolution. J’ai l’ardeur au combat, j’exhale le souffle des batailles. Mes jambes me portent sur des terres ravagées, mes pieds foulent des sols en friche. Je traine un héritage ancien, les siècles des damnés. « Dieu » est un autre et je ne suis plus vraiment moi-même. Mes rêves sont peuplés de fantômes et j’ai déjà vécu plus de mille ans ici. J’ai écrit plus de poèmes qu’il n’y a de livres dans les bibliothèques, posé sur le papier plus de mots qu’il ne s’en trouve dans tous les dictionnaires ; j’ai dessiné des palais, construit des cités d’or, des châteaux de cartes, tracé des routes impériales et des voies sans issue à la seule force de mes nuits. Au réveil cependant, mes phrases s’étiolent comme des papillons blancs quand vient le bout du jour. Ma langue est une libellule endormie, agonisante sous la lumière crue d’une ampoule électrique trop longtemps confondue avec un soleil noir.
    J’ai sur mes os depuis l’enfance la marque d’une fracture temporelle, les stigmates d’un crime irrésolu. Je porte au coin de l’œil une cicatrice profonde qui vient du fond des âges.
    J’ai le cœur endeuillé de toutes mes vies vécues. J’ai la parole trouble, embuée de visions irréelles à couper au couteau. J’ai perdu un moment l’usage de la mémoire dans l’inconfort de solitudes passées. Depuis, je vis de signaux faibles, d’incertitudes légères : la mélancolie, me dis-je, est mon entéléchie.

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