Catégorie : journal

  • Une guerre qui divise de l’intérieur chacun d’entre nous

     Nous ne défendons pas la nature, nous sommes la nature qui se défend. *

    Désormais, pas un jour ne passe sans que la crise climatique s’impose dans l’actualité, monopolise nos discussions, hante nos rêves et hypothèque notre vision du futur. 

    Mais peut-être n’envisageons-nous pas les choses sous le bon angle : « il n’y a pas de crise climatique. Il y a une volonté politique pour que le climat soit en crise », écrit Marc Alizart dans son dernier livre, Le coup d’État climatique (PUF) :

    Quand des États laissent non seulement brûler leurs forêts, mais qu’ils les mettent eux-mêmes à feu ; quand ils ne se contentent pas de ne pas appliquer les accords de Paris, mais qu’ils les déchirent en public ; quand ils ne se satisfont pas de douter des scientifiques mais qu’ils les intimident, — on ne peut plus simplement dire qu’ils n’en font pas assez pour sauver la planète : manifestement, ils font tout pour qu’elle soit détruite. Car le changement climatique va créer d’innombrables perdants, mais aussi quelques gagnants — quelques individus pariant sur l’effondrement du monde comme on parie, en Bourse, sur des valeurs à la baisse.

    Je mets ça en résonnance avec les propos de Bruno Latour : « l’explosion des inégalités et le déni de la situation climatique sont un seul et même phénomène. Grâce à l’abandon par l’Amérique de l’accord sur le climat, nous savons enfin clairement quelle guerre a été déclarée. »

    Voilà pour le constat. Mais comment avons-nous fait pour en arriver là ?

    Ce qu’on appelle la civilisation, écrit Latour, disons les habitudes prises au cours des dix derniers millénaires, s’est déroulé, expliquent les géologues, dans une époque et sur un espace géographique étonnamment stables. l’Holocène (c’est le nom qu’ils lui donnent) avait tous les traits d’un “cadre” à l’intérieur duquel on pouvait en effet distinguer sans trop de peine l’action des humains, de même qu’au théâtre on peut oublier le bâtiment et les coulisses pour se concentrer sur l’intrigue.

    Ce n’est plus le cas à l’Anthropocène, ce terme disputé que certains experts souhaitent donner à l’époque actuelle. Là, il ne s’agit plus de petites fluctuations climatiques, mais d’un bouleversement qui mobilise le système-terre lui-même.

    Les humains ont bien sûr toujours modifié leur environnement, mais ce terme ne désignait que leur entourage, ce qui précisément les environnait. Ils restaient les personnages centraux, ne faisant que modifier à la marge le décor de leurs drames.

    Aujourd’hui, le décor, les coulisses, l’arrière-scène, le bâtiment tout entier sont montés sur les planches et disputent aux acteurs le rôle principal. Cela change tous les scripts, suggère d’autres dénouements. Les humains ne sont plus les seuls acteurs, tout en se voyant confier un rôle beaucoup trop important pour eux.

    {…} Si la planète a fini par s’éloigner du Terrestre, c’est que tout s’est passé comme si la nature vue de l’univers s’était mise à remplacer peu à peu, à recouvrir, à chasser la nature vue de la Terre, celle qui saisit, qui aurait pu saisir, qui aurait dû continuer à saisir, de l’intérieur, tous les phénomènes de la genèse. {…} Conséquence inévitable : on s’est mis à ne plus voir grand-chose de ce qui se passait sur Terre.

    {…} Nous sommes enfin clairement en situation de guerre, mais c’est une drôle de guerre à la fois déclarée et larvée. Certains la voient partout, d’autres l’ignorent tout à fait.

    En dramatisant jusqu’à l’extravagance, disons que c’est un conflit entre les humains modernes qui se croient seuls dans l’Holocène en fuite vers le Global ou en exode vers le Local ; et les terrestres qui se savent dans l’Anthropocène et qui cherchent à cohabiter avec d’autres terrestres sous l’autorité d’une puissance sans institution politique encore assurée.

    Et cette guerre, à la fois civile et morale, divise de l’intérieur chacun d’entre nous.

    Et cette guerre, qui nous divise et divise de l’intérieur chacun d’entre nous, appelle à un profond changement de paradigme. Comme tout passe par le politique, il faut réinventer le politique, « parvenir », comme l’écrit encore Bruno Latour, « à désensorceler la “nature” capturée par la vision moderne de l’opposition Gauche/Droite. Pour Alizart, “s’il s’agit de se battre contre la crise climatique, il ne suffit donc pas de le faire en changeant seulement nos comportements individuels. Il faut déjouer le complot ‘carbofasciste’ ourdi contre l’humanité. Comment ? En commençant par penser les conditions d’une révolution dans la pensée politique de l’écologie — une révolution en faveur d’un véritable ‘écosocialisme’.”

    Un “écosocialisme”, je ne sais pas, mais je suis d’accord avec Latour lorsqu’il souligne que “la lutte des classes sociales devient une lutte des places géo-sociales.”

    Nous ne devons plus, dit-il, nous penser en tant qu’humains occupant la planète Terre, mais comme des terrestres partageant la Terre avec d’autres terrestres :

    Il est peut-être temps de parler non plus des humains mais des terrestres (Earthbound), en insistant sur l’humus et pour tout dire le compost qui se tiennent dans l’étymologie du mot ‘humain’. Dire : ‘Nous sommes des terrestres au milieu des terrestres’, n’introduit pas du tout à la même politique que ‘Nous sommes des humains dans la nature.’

    Parfois, les crises nous forcent la main : selon un article du site Reporterre, l’actuelle épidémie de coronavirus a fait baisser les émissions de CO2 de la chine de 25 % :

    Au total, les mesures visant à contenir le coronavirus ont entraîné une réduction de 15 à 40 % de la production dans les principaux secteurs industriels. Il est probable que ces mesures ont permis d’éliminer un quart ou plus des émissions de CO2 du pays au cours des deux dernières semaines, période où l’activité aurait normalement repris après les vacances du Nouvel An chinois.

    Sur la même période en 2019, la Chine a rejeté environ 400 millions de tonnes de CO2 (MtCO2), ce qui signifie que le virus pourrait avoir réduit les émissions mondiales de 100 MtCO2 à ce jour, soit 6 % des émissions mondiales sur la même période. La question clé est de savoir si les impacts sont durables, ou s’ils seront compensés — ou même inversés — par la réponse du gouvernement à la crise.

    Tâchons de nous en souvenir lorsque la dite crise sera derrière nous : la grippe se répand et les places financières se grippent. Cependant, c’est notre ultra-dépendance à un système mondialisé qui est mis à mal. Dans certains secteurs, il faut d’ores et déjà trouver d’autres sources d’approvisionnements et repenser local. Si l’épidémie venait à durer, c’est tout le système qui pourrait s’effondrer. La crise financière de 2008 faisait craindre le même effondrement. Le système a été sauvé, mais vivons-nous mieux pour autant ?


    *Le slogan des zadistes, cité par Bruno Latour dans son livre.

    Bruno Latour —Où atterrir ? (La Découverte)

    Marc Alizart — Le coup d’État climatique (PUF)

  • A London state of mind

    Le Brexit, comme une claque. Londres me manque ces temps-ci. Une profonde nostalgie, la sensation d’une page tournée, définitive. Le début d’autre chose. Une nouvelle histoire à écrire.

  • Le hasard qu’on mérite

    On a le hasard que l’on mérite. — Bernard Plossu

    Arles, été 2019

    Je me souviens très bien du moment où j’ai pris cette photo. J’ai vu, de loin, l’homme qui s’avançait vers le rai de lumière. J’avais mon appareil photo à la main, mais j’étais trop loin. J’ai couru pour le rattraper. Il fallait bien sûr être le plus discret possible, calculer mentalement les réglages nécessaires et se positionner. Arrivé presque à la bonne hauteur, l’homme s’est retourné, et je n’ai pas pris la photo. Deux ou trois secondes plus tard, je déclenchais l’obturateur.

    La photographie aurait-elle été meilleure, plus forte, si je l’avais prise plus tôt ? Les couleurs plus vives ? Sans doute. J’ai vu un documentaire récemment sur un photographe en immersion à Londres, et j’ai été surpris par la proximité de ses photos avec certaines des miennes, réalisées à Barcelone ou à Londres. J’entends par là, une proximité dans les thèmes choisis, dans les angles, les cadrages. Une proximité dans la démarche photographique. La différence venait principalement qu’à l’instar d’un Cartier-Bresson, ce photographe s’attachait à provoquer le hasard : il trouvait un cadre, et attendait patiemment qu’il se remplisse pour prendre sa photo. Je suis plus instinctif. Ou impatient. La photographie, c’est l’école de la patience. Les photos prises par ce photographe, elles sont belles, très léchées. La lumière est parfaite, le placement des différents éléments idéal. Elles manquent en spontanéité, parfois. Question de goût. Mais elles sautent littéralement aux yeux. À méditer…

    À méditer également, cette citation de Joel Meyerowitz :

    Once you have a camera in your hands, you have a licence to see.

  • Streets of New York

    15 août 2018, New York – 7h45

    Alors que je lisais jusque tard il y a deux soirs, n’arrivant pas à trouver le sommeil, j’entendais au loin siffler les trains qui autrefois étaient ceux de la Atchison, Topeka and Santa Fe Railway (la BNSF aujourd’hui), avec leurs cent vingt wagons tirés par deux, trois ou cinq locomotives, qui, comme me l’a expliqué Bob, sont là aussi pour permettre au train de freiner. Hier, nous avons vu à l’orée du désert un roadrunner, vif comme l’éclair, et dans le lointain, on entendait les coyotes hurler. Il y a quelque chose de Tex Avery ici, au Nouveau-Mexique : des coyotes malheureux, des Géocoucou de Californie, et des trains longs comme des villes.

    Après un café, nos valises bouclées, nous sommes partis tous les quatre prendre notre désormais rituel petit-déjeuner mexicain chez Abulita’s. Bob vient ici depuis 40 ans, il fait partie de la famille, et les propriétaires viennent nous montrer les photos de leurs enfants. Ensuite, l’aéroport (…). Vol sans encombre depuis Albuquerque jusqu’à Chicago, puis de Chicago jusqu’à Newmark, NY. Le taxi nous laisse près de notre hôtel, à Manhattan. Le même qu’en 2012. Six ans après, il est toujours en travaux. Il y a des pompiers, une ambulance et la police qui bloquent la rue. Les pompiers ont envahi le hall et condamné les ascenseurs. Rien de grave, nous dit-on. Un départ de feu maîtrisé dans les étages. Après avoir posé nos bagages, nous ressortons acheter de quoi dîner chez Fairway, à un bloc de là. C’est là aussi où nous avions nos habitudes, en 2012. Nous nous endormons devant la télé, il est 1 h du matin.

    (…)

    Vendredi 17 août, New York – 8h44

    Levé vers 7h30. Sommeil agité. Réveillé plusieurs fois par la clim qui fait un bruit d’enfer. Hier matin, nous sommes allés en ferry jusqu’à Brooklyn. Petit déjeuner rapidement expédié dans un Starbuck, puis nous avons marché, Dumbo, Brooklyn Heights, et enfin nous laissant porter au hasard de rues de plus en plus calmes, bordées de maisons de type brownstone, en grès rouge, où la porte d’entrée est au premier étage, accessible depuis un escalier en pierre. Nous n’avons pas croisé Paul Auster, ni même le fantôme de Truman Capote, mais nous avons discuté brièvement avec deux habitants de la vie du quartier.

    (…)


    Journal, 2018 (extraits). Photos : New York, août 2018.