Catégorie : notes d’atelier

  • Notes d’atelier #8

    24 novembre 2025 :

    Il y a en moi, littérairement parlant, deux bonshommes distincts : un qui est épris de gueulades, de lyrisme, de grands vols d’aigle, de toutes les sonorités de la phrase et des sommets de l’idée ; un autre qui fouille et creuse le vrai tant qu’il peut, qui aime à accuser le petit fait aussi puissamment que le grand, qui voudrait vous faire sentir presque matériellement les choses qu’il reproduit; celui-là aime à rire et se plaît dans les animalités de l’homme. — Gustave Flaubert, lettre à Louise Colet, 16 janvier 1852

    Il y a des après-midi qui me sont restés dans la tête, des conversations de six heures consécutives, des promenades sur nos côtes et des ennuis à deux, des ennuis, des ennuis ! Tous souvenirs qui me semblent de couleur vermeille et flamber derrière moi comme des incendies. […] Je suis un homme-plume. Je sens par elle, à cause d’elle, par rapport à elle et beaucoup plus avec elle. Je passerai trois hivers à user quelques escarpins. Puis je rentrerai dans ma tanière où je crèverai obscur ou illustre, manuscrit ou imprimé. Il y a pourtant au fond quelque chose qui me tourmente, c’est la non-connaissance de ma mesure. Cet homme qui se dit si calme est plein de doutes sur lui-même. Il voudrait savoir jusqu’à quel cran il peut monter et la puissance exacte de ses muscles. Mais demander cela, c’est être bien ambitieux, car la connaissance précise de sa forme n’est peut-être autre que le génie. — Gustave Flaubert, lettre à Louise Colet, 1er février 1852

    Dans mon exemplaire de Préface à la vie d’écrivain de Flaubert, l’édition de 1963, il y a, de plusieurs mains, des passages surlignés, des notes raturées. De ces notes, une seule est lisible page 65, qui dit : je suis ici, et qui m’émeut. À 60 ans de distance peut-être, je suis là, et j’en suis là, moi aussi, avec cette personne inconnue, là où était Flaubert ce 1er février 1852. Cet homme qui se dit si calme est plein de doutes sur lui-même.

    5 décembre 2025 :

    Alors que les nouvelles sont bonnes, le moral ne l’est pas. Découragement, anxiété. Peut-être de voir se profiler des échéances que je m’étais fixées et que je n’atteindrai pas ?

    Le froid, la pluie, la fatigue — fatigue et douleurs chroniques, lancinantes, qui m’accompagnent désormais, du fait des traitements —, cela n’aide pas à me sentir mieux. Mais je connais ma valeur, et ma force de résilience. Je reviendrai demain, plus fort.

    6 décembre 2025 :

    Il a plu cette nuit. Les feuilles mortes envahissent le jardin. Il faudrait tailler le murier. Et j’ai un livre à écrire.

  • Notes d’atelier #7

    02 novembre 2025 :

    Il y a un an, je notais dans mon journal avoir lu d’une traite Le Dépays de Chris Marker. J’écrivais à ce propos : une vraie source d’inspiration pour le voyage à venir au Japon, et des pistes (et la confirmation que j’ai aussi ma voix propre) pour l’éventuelle reprise de L’appel de Londres. Pas un mot sur ma tumeur. Pourtant, j’avais deux jours plus tôt passé l’IRM qui l’avait révélée, et, la veille, j’avais vu l’oncologue qui me demandait avec insistance d’annuler mon voyage.1

    Si, dès janvier, j’ai relu attentivement L’appel de Londres (pour finalement ne rien modifier, mais cela m’a permis de me remettre au travail), j’ai aussi posé les bases de ce qui deviendra peut-être mon prochain livre. J’y ai passé hier toute la journée, retravaillant et complétant le journal du voyage au Japon.

    (…) En commençant, il y a deux jours, j’avais le sentiment que je ne pourrai rien en tirer de bon, et voilà que s’ébauche un premier jet solide pour la suite. Chaque petit paragraphe de mon journal s’est transformé en une ou deux pages bien construites. Une belle base de travail, et un encouragement à poursuivre.

    (…) En deux jours, c’est près d’une vingtaine de pages que j’ai écrit. Pas moins de 24 feuillets !

    9 novembre 2025 :

    Je ne sais pas si j’ai été convaincant devant le jury l’autre jour, et je doute de me voir attribuer la bourse.2 J’ai été sincère pourtant. Sans doute un peu trop bavard. J’ai cité Maggie Nelson comme étant une de mes inspirations pour ce projet. Ce n’était pas du vent. Ceci, relevé dans le Guardian aujourd’hui, à son propos :

    She was a poet before she took to nonfiction and turn it into her own idiosyncratic brand of formally experimental art, sometimes written in what appears like hybrid verse-prose.

    Vraiment, un modèle à suivre.

    10 novembre 2025 :

    J’essaie tant bien que mal d’écrire la partie concernant le voyage au Japon. Ce n’est pas très bon, et je dois me souvenir que c’est un premier jet. Déjà, je supprimerai le déroulé chronologique pour inclure des réminiscences du voyage dans le fil du récit principal.

    Je n’ai pas encore trouvé la manière dont j’agencerai tout cela, mais je sais que le déclic viendra de la matière accumulée. Le retravail sur le texte sera la partie la plus excitante à faire. Pour y arriver, je dois persévérer dans la matière brute, ingrate, qui fera ce premier jet bancal, mais nécessaire.

    11 novembre 2025 :

    Quelque chose s’est débloqué ce matin. J’ai enfin écrit quelque chose de fort, partant pourtant des notes les plus anodines, prises à Kyoto il y a un an tout juste.

    12 novembre 2025 :

    E. m’a appelé ce midi pour me dire que mon dossier n’avait pas été retenu. Pas de bourse : est-ce que cela change quelque chose ? La motivation reste intacte. Toute cette semaine, je crois que c’est d’avoir présenté mon projet devant le jury qui m’a motivé pour écrire. (…) Je devrais essayer de postuler à plus de choses !

    23 novembre 2025 :

    Plusieurs jours sans rien écrire. C’est faux, d’ailleurs : plusieurs jours sans revenir au manuscrit, mais chaque jour, des notes qui creusent la matière de ce qui fera mon livre.

    Ma newsletter est de plus en plus comme un ballon d’essai pour certains chapitres de ce projet. La prochaine, pour la première fois écrite avec presque dix jours d’avance, sur la photo et comment cette activité nourrit mon écriture.

    Et quand je n’arrive pas à écrire, je m’essaie aux poèmes express. De tout cela, de cette volonté d’y revenir sans cesse, à l’écriture, sous une forme ou une autre, il finira bien par sortir quelque chose, bon Dieu !

    I draw the veil off things with words — Virginia Woolf


    1. Je ne l’ai pas fait. En définitive, ce voyage m’aura donné la force d’affronter les épreuves qui devaient suivre toute l’année 2025. ↩︎
    2. Et en effet, je ne l’ai pas eue. ↩︎
  • Notes d’atelier #6

    14 octobre 2025 :

    Je ne crois pas au génie. Je crois au travail1. Et je crois en moi. Je ne sais pas si je suis un artiste. Je ne sais pas ce que c’est, un artiste. Je me vois comme un artiste. Je travaille et peaufine ma technique. Chaque jour, j’apprends. J’apprends de mes pairs. J’apprends de mon propre travail.

    Et toujours, j’essaie de donner le meilleur de moi-même. Je ne sais pas faire plus. C’est sans doute peu. C’est déjà beaucoup.

    23 octobre 2025 :

    « Si par une nuit d’hiver un voyageur… »

    Me désespérant, tôt ce matin, de trouver une forme satisfaisante pour L’éveil sensible2, j’ai repensé à ce livre de Calvino. Son titre, plutôt, puisque je n’ai pas encore lu le livre, que je possède pourtant dans deux traductions différentes.

    Cette phrase, en tout cas, pourrait sans mal être l’incipit de mon livre. Elle reviendrait de loin en loin dans le récit, ponctuant sa circularité, reprenant ainsi le thème développé par Mendelsohn et qui m’est si cher.

    Ouvrant ma Pléiade au hasard, je tombe sur le début du 2e chapitre du Calvino, qui semble valider indirectement mon intuition :

    Tu as déjà lu une trentaine de pages et tu es en train de te passionner pour l’histoire. À un certain point tu remarques : « Mais cette phrase ne me semble pas nouvelle. Je dirais même qu’il me semble avoir déjà lu tout ce passage. » C’est clair : ce sont des motifs qui reviennent, le texte est tissé de ces allers et retours, qui servent à exprimer le passage du temps. Tu es un lecteur sensible à ces finesses, toi, prêt à capter les intentions de l’auteur, rien ne t’échappe.

    Le propos de Calvino, je le sais, est tout autre que le mien. Seulement, son titre (je préfère d’ailleurs à la nouvelle traduction de l’édition Pléiade, celle de 1981 au Seuil : Si par une nuit d’hiver un voyageur…) a une force évocatrice qui m’a aussitôt ramené à mon livre. L’hiver, la nuit : la maladie ; le voyageur : la quête de sens.

    Mendelsohn, lui, dans Trois anneaux, utilise comme accroche: « un étranger arrive dans une ville inconnue après un long voyage », phrase qui ouvre l’ouvrage, et dont le dernier paragraphe commence ainsi : « Nous laisserons donc là notre voyageur… »


    Je vais revenir à ma première méthode : l’écriture par fragments. Je les regrouperai ensuite selon une forme encore à définir, mais dont j’ai déjà l’intuition. Écrire « par tableaux détachés »3, avant un assemblage qui, par la répétition des thèmes, formerait des cercles concentriques.

    Il me reste à trouver ma phrase-déclic4. Peut-être celle-ci:

    Dans l’année de la pensée magique, Joan Didion fait le récit de l’année qui a suivi le décès soudain de son mari. Voici ce qu’elle écrit au début du livre :

    J’avais besoin d’être seule pour qu’il puisse revenir.

    Avais-je besoin, moi, d’être seul, pour m’empêcher de partir?

    26 octobre 2025 :

    Je tourne autour de mon livre sans arriver à m’y remettre vraiment. Je crois importantes les idées notées ces derniers jours, mais je devrais revenir aux textes, à l’écriture fragmentée, sans chercher à les organiser encore. J’ai besoin de matière brute pour ensuite avancer.

    Est-ce que je me fourvoie encore ? Au moins, l’écriture par fragments m’enlève un peu de pression (d’autant que j’ai de l’ambition pour ce texte). Plus besoin de penser « livre ». Le risque, c’est de me perdre dans des textes qui se contredisent, se répètent ou ne fonctionnent pas ensemble.

    Reprendre alors le manuscrit où je l’avais laissé il y a quelques mois déjà, et en avant ! Et si toutefois je n’y arrive pas non plus, me souvenir de ceci, noté dans mon journal il y a quatre ans :

    When you feel stuck, that’s actually when you’re making the most progress.5


    1. D’autres, plus capés que moi, ont dit sensiblement la même chose, de Gustave Flaubert à Jacques Brel en passant par Michel Petrucciani. ↩︎
    2. L’éveil sensible est le titre du livre dont l’écriture s’est imposée à moi dès le mois de novembre 2024, à l’annonce de mon cancer. ↩︎
    3. Déjà évoqué ici et ici. ↩︎
    4. , j’écrivais : André Breton parlait de phrase tremplin, une phrase qui amorce un livre, une phrase mystérieuse, étrange, qui libère la conscience, le flux automatique des mots. ↩︎
    5. C’est justement quand on se sent bloqué que l’on progresse le plus. ↩︎

  • Notes d’atelier #5

    19 septembre 2025 :

    Antoine Compagnon évoque, à propos du scénario de 1913 de Sodome et Gomorrhe, « le cycle de la rêverie enthousiaste et de la déception qui se reproduit sans cesse. » C’est cela, bien sûr, la clé du malentendu sur lequel s’ouvre la relation de mes propres personnages, et qui conduira à son échec.

    À Proust, qui m’étourdit de ses salons, j’en emprunterai aussi la lointaine forme, pour décrire au moins une scène dans une boîte interlope, ainsi que pour la soirée au « club des hachichins » !

    Détails importants : les vêtements, coupes, marques et accessoires, qui signalent et témoignent d’une époque révolue. C’est cela qui donnera consistance et vie à mon récit.

    30 septembre :

    Peindre, c’est échapper sans cesse à un projet. — Pierre Soulages

    Écrire, pour moi, c’est ça aussi. Échapper sans cesse à mon projet. L’inverse serait beaucoup plus simple.

    2 octobre :

    L’artiste doit rêver des doubles pour ses démons. — Philip Roth

    5 octobre :

    J’ai écrit et envoyé hier la newsletter d’octobre. J’avais prévu de parler de Denis Roche et de Pierre soulages, je n’en ai rien fait. Un article du Guardian à propos du film sur Springsteen qui doit sortir à la fin du mois m’a conduit dans une tout autre direction. Une amie m’a écrit pour me dire que c’était peut-être, de toutes mes lettres, celle qu’elle préférait. Un autre m’a lui remercié pour sa justesse. La spontanéité à du bon !

    F. s’est proposé d’écrire un scénario à partir du manuscrit de Motel Valparaiso. Une adaptation fidèle, et/ou une version beaucoup plus libre. Les deux m’enthousiasment. Encore faut-il qu’il y arrive : l’expérience est nouvelle pour lui. Dans tous les cas : patience. Comme l’écrit aujourd’hui dans sa newsletter Warren Ellis :

    Patience (…) Things will happen, or not happen, in their own time, and there is rarely anything you can do about that. If you want to make things for a living and not go batshit – and I have to remind you that all creative industries are filled with people who went batshit – step one is to learn how to wait and let things go. 

    It’s among the hardest lessons to learn, but it’s the one that will save your life. Take it from someone who’s lived through a lot and nearly died a few times.1


    1. Patience (…) Les choses arriveront, ou n’arriveront pas, en temps voulu, et vous ne pouvez généralement pas y faire grand-chose. Si vous voulez gagner votre vie en créant et ne pas devenir fou – et je dois vous rappeler que toutes les industries créatives regorgent de gens qui sont devenus fous –, la première étape consiste à apprendre à attendre et à laisser les choses se faire.
      C’est l’une des leçons les plus difficiles à apprendre, mais c’est celle qui vous sauvera la vie. Croyez-en quelqu’un qui a traversé beaucoup d’épreuves et qui a failli mourir à plusieurs reprises. ↩︎