Catégorie : articles

  • Michael Ferrier – François, portrait d’un absent (Gallimard)

    C’est lorsqu’il apprend la mort de son ami d’enfance François et de sa fille Bahia, tous les deux emportés par une vague sur l’île de La Graciosia un 26 décembre, que Michaël Ferrier entreprend d’écrire ce récit dans lequel il retrace leur histoire commune, qui est celle d’une magnifique amitié.
    Les souvenirs ressurgissent au fil des pages : une jeunesse heureuse, la camaraderie des années d’internat, les premiers pétards et les filles, jusqu’à la découverte de la littérature, du jazz, de la radio, du cinéma italien et de la Nouvelle Vague… Si le livre est empreint de mélancolie, il n’est jamais triste. En dépit de l’évènement tragique qui a conduit à son écriture, ce livre est d’abord un hymne à la vie !
    Michaël Ferrier évoque aussi de manière poétique le Japon et, entre l’Asie et la France, trace le portrait au plus juste de son ami absent, loin de toute idéalisation. Enfin, il montre que si l’amitié ne tient parfois qu’à un fil, ce fil, quoi qu’il arrive, ne rompt jamais.



    Cet article a paru dans le Midi Libre daté du dimanche 9 décembre 2018.

    François, portrait d’un absent, est publié par les éditions Gallimard. Le livre a reçu le prix Décembre. Michaël Ferrier tient par ailleurs un site que je vous recommande grandement de visiter, Tokyo Time Table.

  • Un de ces jours : Pink Floyd, une fiction — de Benoît Vincent

    Parfois, un évènement vient bouleverser le quotidien, qui agit comme un révélateur. Un accident de la route, évité de justesse en 2013, amène Benoît Vincent à s’interroger sur une chanson de Pink Floyd, Mudmen, un instrumental de 1972 qui l’obsède depuis avant l’accident et résonne ensuite de plus en plus fort. Mudmen, « Hommes de boue » (comme pour Local Héros : Dire Straits, une fiction, son précédent livre et premier volet d’une série de fictions sur le rock, qui est réédité pour l’occasion, l’auteur a choisi de traduire les titres des albums et chansons) : dans cette glaise, qui attend d’être pétrie pour en faire sortir la pierre angulaire de tout l’édifice esthétique du groupe, c’est aussi toute l’histoire de Pink Floyd qui semble être contenue à l’état latent, de l’ascension à la chute.

    Pour tenter de comprendre Pink Floyd, il faut se replonger dans l’époque. Retourner à Londres, un Londres d’avant la « évolution culturelle des swinging sixties. Là où quatre garçons se mettent ensemble pour faire de la musique. Il faut oublier les clichés construits a posteriori. Casser les images toutes faites qui lui collent à la peau, qui voudraient à toute force rattacher Pink Floyd au mouvement hippie. C’est ailleurs, peut-être dans leur parcours universitaire qu’il faut chercher ce qui fera leur spécificité. L’architecture, étudiée à la London Polytechnic, comme source des constructions sonores et scéniques à venir. Et aussi l’esprit « o British des quatre, empreint d’ironie et de second degré. Le groupe qu’ils forment n’est pas particulièrement sensible à l’air du temps. Il trace son sillon dans un monde en plein bouleversement, emmené par Syd Barrett, figure lunaire décisive. Celui dont le départ forcé, le cerveau définitivement cramé par les drogues, plutôt que de détruire le groupe, l’obligera à se réinventer.

    La découverte de cette musique, mêlée à la découverte du monde, jusqu’à quel point contribue-t-elle aussi à nous construire. Comment reçoit-on Pink Floyd quand on le découvre au mitan des années 80, à l’heure des premières expériences sexuelles, des premières cigarettes. Peut-être parce qu’elle accompagne un bouleversement intime, cette musique est aussi un ébranlement pour celui qui alors la reçoit : une expérience inouïe… la musique comme un océan vierge (…) Le sentiment de transgression, caressée par la contre-culture, pulsait à fond dans nos corps et nos veines avec la découverte vers 13-15 ans, du rock’n’roll. Mais nous avions quinze ans de retard, c’étaient les années 80. Qu’importe : l’âge d’or du rock, ce ne sont pas les années 50, 60 ou 70 (ni même les années 80), non, l’âge d’or du rock’n’roll, c’est quinze ans, quand la conjonction de plusieurs facteurs permet la transmutation alchimique quand le rock est vécu comme une initiation, et qu’il a l’adolescence comme adresse.

    Et c’est là qu’in fine, réside l’échec de Pink Floyd : avoir voulu porter le rock vers un contradictoire âge adulte. Mais, quand il excelle, le groupe compose génialement avec le réel : en déviant légèrement les paroles, en tordant légèrement les choses. Et c’est précisément ça que fait Benoît Vincent : en tordant légèrement les choses, avec le soutien dérivant de la fiction, il change notre perspective et nous oblige à regarder (et réécouter) autrement une histoire qu’on tenait pour acquise.

    *

    *        *

    Extrait

    Les obsessions, on ne sait pas d’où elles viennent, comment elles s’installent, et à mon avis, il n’est pas utile de chercher à comprendre : elles sont là pour de bon. La musique, en un certain sens, est l’une des formes civiles qu’a trouvée l’homme pour domestiquer ses obsessions. Un thème lancinant qui revient : un accord de piano plaqué, une caisse claire dont la sécheresse est renversante, quelques glissandos de guitare. Rien ne laisse supposer la soupe d’orgue Hammond qui arrive, les roulements des peaux et le crissement des cymbales, enfin les cris d’orfraie de la guitare : il y a bien deux moments dans la chanson, pivotant autour d’un bref silence qui est un soupir dans la vie. Une déglutition. Rarement un morceau a pu montrer la cohésion du groupe : non seulement les instruments et leurs voix se fondent en une couleur inédite, mais l’ambiance sonore, dévolue au mixage et au matriçage, leur rend une imparable justice.

    C’est une histoire collective, peut-être, qui se joue.

    Cet air, dans le film, coïncide avec une scène où l’héroïque Bulle Ogier fait la rencontre des « hommes de boue », des indigènes de la tribu des Mapugas à la peau grise de la boue dont ils se griment et portant de magnifiques masques effrayants. Elle se retrouve ici seule femme au centre d’un groupe d’hommes, et un étrange ballet a alors lieu.

    Paradoxalement, c’est-à-dire sans doute inconsciemment de la part de tous les protagonistes, du réalisateur aux acteurs, des musiciens aux producteurs, cette scène portée par ce morceau représente sans doute toute l’ironie tragique, toute la puissance symbolique, et toute l’indécente ingénuité de la contre-culture, dont les uns comme les autres se sont révélés des lecteurs critiques quand on leur prêtait des allures de chantres.

    Car nul n’est dupe dans l’histoire, à part peut-être Gaëtan-Jean-Pierre Kalfon qui aura toujours cru, sans doute un peu trop, au sens de l’histoire (ce qui ne retire rien à son jeu exceptionnel, au contraire même), et bien sûr Viviane-Bulle Ogier, dont c’est précisément le rôle pathétique dans le film.

    Mais Schroeder comme Pink Floyd a trop fréquenté les mouvements hippies et psychédéliques pour ne pas prendre les vessies pour des lanternes.

    *

    *        *

    UN DE CES JOURS : PINK FLOYD, UNE FICTION

    136 pages
    ISBN papier 978-2-37177-562-6
    ISBN numérique 978-2-37177-200-7
    14€ / 5,99€

     Vous pouvez commander ce livre directement auprès de publie.net (une manière de soutenir la maison d’édition et ses auteurs) ou en ligne (Place des libraires, etc.) — et bien évidemment chez votre libraire en lui indiquant l’ISBN 978-2-37177-562-6, distribution Hachette Livre.

  • [PUBLIE.ROCK] 40 ans de The Cure : pourquoi lire J’ai été Robert Smith de Daniel Bourrion

    The Cure célèbre cette année ses quarante ans de carrière, l’occasion pour ceux qui ne le connaissent pas de découvrir ce chouette livre de Daniel Bourrion publié en 2012 dans la collection publie.rock.

    Pour nous qui avons grandi dans les années 80, Robert Smith est l’une des figures qui nous ont guidés jusqu’au sortir de l’adolescence, le grand frère à qui on s’identifiait, émergeant de la sombre grisaille de la fin des seventies et du West Sussex de l’Angleterre. Sa musique était mélancolique, désespérée et triste comme nos adolescences, mais avait réchappé du nihilisme punk, suffisamment pour qu’en l’écoutant on se sente rebelle sans aller jusqu’à se mettre véritablement en danger.

    C’est de cette adolescence-là dont il est question, bien plus que du leader des Cure, dans le livre de Daniel Bourrion, J’ai été Robert Smith :

    (…) échanger sa peau sa vie avec celle d’une star, qu’on s’imagine ça et que l’on comprenne qu’il y avait là une sorte de rêve fou et d’absurdité totale dont on n’avait pas le moins conscience, certain alors que c’était là que se ferait la sortie de la vallée et de la terre aux sillons hauts dont on voulait tant s’échapper (…). Face à l’ennui, face à un avenir que l’on nous promettait difficile, dans un monde où le Sida venait d’apparaître, un monde frappé (déjà !) par la crise économique, un monde en guerre froide, un monde revenu de tous ses idéaux, que nous restait-il alors pour rêver, sinon (…) la légende dorée qu’on s’inventait au lycée des heures durant vautré sur les mauvais fauteuils aux teintes passées usées par des fesses et des fesses à jeans toujours pareils (…)

    Les phrases coulent et nous entraînent sur les traces d’un passé proche et pourtant définitivement dépassé, où l’on s’achetait un walkman pour écouter nos cassettes métal ou ferrochromes, Dolby NR, le temps des premières virées et des premiers défis, le temps des premières bitures aussi. C’est toujours la même histoire, en vérité, les idoles et le folklore changent, mais la blessure reste la même, d’une génération l’autre, qu’on ait grandi en Lorraine, à Paris ou ailleurs.

  • 2′ 35″ pour un manifeste rock

    « Un soir, j’ai assis la Beauté sur mes genoux. − Et je l’ai trouvée amère. − Et je l’ai injuriée. »
    Rimbaud

    Qu’est-ce que le rock ? Le rock, fondamentalement, c’est l’enfance privée d’innocence. Un regard de garnements sur un monde d’adultes fait de faux-semblants et d’hypocrisie. « L’insulte aux nantis d’une poignée de beaux gosses blancs aimant la musique noire », disait Yves Adrien.

    Awopbopaloobop alopbamboom !

    Basse, guitare, batterie : la Sainte Trinité, une explosion, la vie qui dévie soudain à cause de la musique ; la sortie de route qui vous conduit sur le wild side, le chemin de traverse, la grand-route. L’appel du large, irrésistible.
    La vie marquée au fer rouge du rockandroll, les pulsions adolescentes si fortes qu’elles ne vous quittent plus ; des pulsions qui s’incarnent bientôt en un idéal qui vous transcende ; c’est la prise de conscience que le monde qu’on cherche à nous vendre n’est pas le bon. « La vraie vie est ailleurs » : Rimbaud est rock, certainement.

    Si le rock est une explosion incandescente, comme la lave il finit par refroidir et se figer. Le rock devient roc, un monolithe impressionnant et sans danger. Ou plutôt, qui présente justement le risque de l’idolâtrie. C’est pourquoi l’écriture rock, si une telle chose existe, et, quel que soit son sujet, doit puiser à la source, revenir à l’origine du monde, la pulsion première, primaire, l’énergie brute des débuts.

    Awopbopaloobop alopbamboom ! Be-bop-a-lula she’s my baby doll, my baby doll, my baby doll.

    Il y a dans le rock quelque chose de tribal, une incandescence hypnotique, une forme de poésie primaire, mystique. Au commencement était la Parole et la parole s’est faite chair : le rock est d’abord une parole sexuée.
    Alors, publie.rock, c’est l’appropriation du champ rock par la littérature ?
    En tout cas pas des hagiographies, mais des tranches de vie traversées par une pulsion électrique, marquées par une musique, une esthétique, tout en s’attachant à suivre le conseil d’Yves Adrien (encore lui) : « Se méfier. De la nostalgie qui frappe et gagne à tous les coups. Des légendes dont on cimente les cultes et religions. »

    Et toujours tirer la langue à la société.


    Depuis 2018, je dirige la collection publie.rock. C’est pour cerner l’essence et le devenir de cette collection j’ai écrit ce petit manifeste rock.

    Le prochain opus de la collection, signé Benoît Vincent : Un de ces jours – Pink Floyd, une fiction, paraîtra le 21 novembre prochain, en même temps que la réédition de Local Héros – Dire Straits, une fiction.

    Et pour tirer la langue à la société,
    nous recherchons des textes…
    Vous avez écrit un texte qui vous semble correspondre à cette collection ? Contactez-nous à editorial[at]publie.net, avec en objet : POUR COLLECTION PUBLIE.ROCK.

    • joindre votre document, de préférence sous format Word, ODT ou RTF ;
    • joindre photographies, sons, tout autre accompagnement du texte, si besoin est — par WeTransfer, Hightail, Dropbox par exemple ;
    • nous joindre court historique, expliquant le projet et sa genèse ;
    • les projets ancrés web et créations transmedia nous intéressent tout particulièrement ;
    • nous publions dorénavant et systématiquement aux formats papier et numérique ;
    • nos délais de réponse sont généralement de 3 mois minimum. Nous vous remercions pour votre patience et votre compréhension.

      Découvrez la collection