Auteur : Philippe Castelneau

  • Baby you can drive my car

    I got no car and it’s breaking my heart
    But I’ve found a driver and that’s a start

    Baby you can drive my car
    Yes I’m gonna be a star
    Baby you can drive my car
    And maybe I’ll love you


    Photo : Barcelone, mai 2013
    Drive my car (Lennon/McCartney)— The Beatles © SONY/ATV MUSIC PUBLISHING LLC

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  • Visiteurs devant Achille pleurant la mort de Patrocle

    Visiteurs de l’exposition Cy Twombly au centre Pompidou, devant le tableau « Achilles Mourning the Death of Patroclus ».


    Photo : Paris, mars 2017

    « Achilles Mourning the Death of Patroclus (Achille pleurant la mort de Patrocle) », 1962 – huile, mine de plomb sur toile, 259 x 302 cm – Collection Centre Pompidou, Paris

    En savoir plus sur Cy Twombly : portfolio Le Monde

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  • La canne de monsieur Claude

    Monsieur Claude est entré en coup de vent, a posé son journal, sa canne et son chapeau sur l’une des tables.
    « Vous allez bien, monsieur Claude ? »
    — Ça va, ça va, il a répondu en souriant à la jeune femme derrière son comptoir.

    Des examens qu’il a passés, il ne dit rien, ou presque. Il est bientôt 14 h, et monsieur Claude commande un plat pour deux à emporter. Cependant qu’on prépare son paquet, il picore, goûte les fromages, les jambons, les antipasti, il va d’un coin à l’autre de la vitrine réfrigérée, passe la tête dans l’arrière-boutique pour saluer la personne qui s’affaire, là derrière : monsieur Claude est un habitué. Il traine, monsieur Claude. Il parle de tout et de rien, il questionne, fait mine de s’intéresser aux détails et écoute à peine les réponses. Il éprouve le temps, c’est tout, la légèreté relative de la vie quand les minutes s’étirent, élastiques ; il repousse encore un moment le retour à la pesanteur, au vacarme du monde, aux années qui font plier les corps, la maladie qui gagne, l’immeuble deux rues plus loin qu’il faudra rejoindre malgré tout, les escaliers à grimper, madame qui ne peut plus sortir, madame qui l’attend, son cher amour malade, à qui il sourit chaque matin comme il a souri plus tôt à la jeune femme derrière la caisse, une étincelle et des larmes en plus dans les yeux, celles de l’amour fou, qui lui font mesurer, émerveillé, le trajet parcouru et s’étonner d’être là, comme au premier jour, au seuil du grand départ.


    Photo : Paris, rue Caron, mars 2017

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  • Les princes

    « Le temps est déréglé, non ? Un jour, c’est comme en été, et le lendemain le parebrise de ta voiture est recouvert de givre. Après, il pleut sans discontinuer, et le ciel est lourd, comme pendant un hiver nucléaire… Remarque, ajouta-t-il, qu’est-ce que j’en sais, moi, de l’hiver nucléaire ? Ce n’est pas le climat, ce sont les hommes qui sont détraqués. La terre ne tourne plus rond, je dis qu’il faut quitter la ville. Il nous faut fuir cette putain de civilisation, le combat de coqs des politiques, l’arène des gladiateurs à quoi ressemble un open space, les petites querelles intestines, les ego jamais à leur juste place ; et puisque tout fout le camp, autant prendre soi-même la tangente, non ? »

    — Qu’est-ce que tu crois ? Je lui ai dit. Tu crois que tu peux partir comme ça ? Regarde ton acte de naissance : Le présent contrat est conclu pour avoir effet en tous lieux tout le temps : la libération est loin. Les princes de la noirceur ont le verbe majuscule, mais les fous n’intéressent que les enfants tristes. Tu peux bien aller où tu veux, tu ne feras jamais que courir ; ce sont les dieux qui dansent au-dessus de la mêlée. Nous, on paye notre place au paradis en indice boursier, à fort taux d’intérêt. Non, mais, regarde-toi : tu étais un champion en pleine gloire et voilà que tu vas d’un repaire l’autre comme une bête traquée.

    — Le chasseur a usé presque toutes ses cartouches, mais sa dernière balle sera pour moi, je sais. Seulement, vois-tu, je voudrais que ma tristesse s’éloigne quand je ferme les yeux.

    On est resté longtemps en silence à contempler nos verres, puis il a marmonné : « un jour, j’ai croisé une muse et j’en ai tiré mon parti. Elle a cru que j’étais quelconque, mais j’ai bu son venin ; je vais par des chemins tortueux son poison dans mes veines. Sa beauté s’est fanée, la voici seule et moi je suis le vent, je suis la terre battue, le feu qui embrase les cœurs tendres, je suis l’eau des rivières, mais on me retient prisonnier au fond d’une bouteille ».

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