Auteur : Philippe Castelneau

  • [PUBLIE.ROCK] 40 ans de The Cure : pourquoi lire J’ai été Robert Smith de Daniel Bourrion

    The Cure célèbre cette année ses quarante ans de carrière, l’occasion pour ceux qui ne le connaissent pas de découvrir ce chouette livre de Daniel Bourrion publié en 2012 dans la collection publie.rock.

    Pour nous qui avons grandi dans les années 80, Robert Smith est l’une des figures qui nous ont guidés jusqu’au sortir de l’adolescence, le grand frère à qui on s’identifiait, émergeant de la sombre grisaille de la fin des seventies et du West Sussex de l’Angleterre. Sa musique était mélancolique, désespérée et triste comme nos adolescences, mais avait réchappé du nihilisme punk, suffisamment pour qu’en l’écoutant on se sente rebelle sans aller jusqu’à se mettre véritablement en danger.

    C’est de cette adolescence-là dont il est question, bien plus que du leader des Cure, dans le livre de Daniel Bourrion, J’ai été Robert Smith :

    (…) échanger sa peau sa vie avec celle d’une star, qu’on s’imagine ça et que l’on comprenne qu’il y avait là une sorte de rêve fou et d’absurdité totale dont on n’avait pas le moins conscience, certain alors que c’était là que se ferait la sortie de la vallée et de la terre aux sillons hauts dont on voulait tant s’échapper (…). Face à l’ennui, face à un avenir que l’on nous promettait difficile, dans un monde où le Sida venait d’apparaître, un monde frappé (déjà !) par la crise économique, un monde en guerre froide, un monde revenu de tous ses idéaux, que nous restait-il alors pour rêver, sinon (…) la légende dorée qu’on s’inventait au lycée des heures durant vautré sur les mauvais fauteuils aux teintes passées usées par des fesses et des fesses à jeans toujours pareils (…)

    Les phrases coulent et nous entraînent sur les traces d’un passé proche et pourtant définitivement dépassé, où l’on s’achetait un walkman pour écouter nos cassettes métal ou ferrochromes, Dolby NR, le temps des premières virées et des premiers défis, le temps des premières bitures aussi. C’est toujours la même histoire, en vérité, les idoles et le folklore changent, mais la blessure reste la même, d’une génération l’autre, qu’on ait grandi en Lorraine, à Paris ou ailleurs.

  • New York City, Sunday morning

     

    Dimanche matin. Tout est calme. New York voudrait nous retenir.
    Hier encore, nous marchions sous la pluie, remontant la 9ème avenue.
    Les lumières de la ville se reflétaient dans les flaques et rien ne semblait devoir finir.


    Photo : New York, dimanche 19 août 2018
    Musique : Sunday Morning, © The Velvet Underground.

  • Les choses iront mieux

    Il est toujours intéressant d’aller voir ailleurs comment se font les choses. Warren Ellis est scénariste et romancier. Il publie chaque semaine une lettre d’information (en anglais), donne des conférences, et s’interroge inlassablement sur son métier. Dans sa dernière lettre, il revient sur ce que les anglo-saxons appellent la « small press », ce qu’on nomme ici l’auto-édition. En voici quelques extraits qui, à mon sens, font écho à nos propres préoccupations d’auteurs en France : écrivain hybride ou autoédité, financement participatif, etc.

    Warren Ellis. Photograph by Ellen J Rogers.

    Les choses pourraient aller mieux. Et les choses iront mieux. Vues depuis la grotte isolée où je vis en ermite, les choses vont plutôt bien.

    Quand j’étais jeune garçon, nous passions nos journées à esquiver les dinosaures et à sécher de la chair de mouette en prévision des hivers rigoureux. Il y avait des fanzines : stripzines et mini-comics, réalisés avec des photocopieuses ou des duplicateurs à pochoir Gestetner. Ils étaient expédiés par la poste ou vendus sur des tables lors de conventions de comics. (…) Des gens venaient de partout pour occuper un peu de place sur cette table. Et le marché de ce qu’on appelle ici « la petite presse », l’auto-édition, est toujours d’actualité — à Londres, il y a une foire à Shoreditch, une grande salle remplie de petits éditeurs et d’auteurs autoédités. J’aime le fait que ça continue. Et les livres ont fière allure.

    Le numérique n’a pas fonctionné comme prévu. Je connaissais des Américains aux États-Unis dont la librairie de bandes dessinées la plus proche se trouvait à 12 heures de route. Le numérique aurait dû combler le fossé pour beaucoup de gens. Mais le numérique a été ralenti par d’étranges obstacles technologiques et commerciaux. (…) Aujourd’hui le numérique est un système secondaire pour éditer la bande dessinée.

    Mais regardez les webcomics ! Les webcomics sont devenus la petite presse mondiale.

    Il y avait un grand fossé entre la fin de la vieille scène des minicomics et la production simple de webcomics. Et ce fut une période terrible. Je me souviens d’une citation d’un comédien américain appelé George Burns, quand ont fermé tous les lieux anciens où on produisait du vaudeville. Il a dit : « Désormais, les enfants n’ont plus d’endroit où aller et être mauvais sur scène. » Parce que la plupart des gens qui font des webcomics sont mauvais. Vos premiers comics sont toujours mauvais. Je suis toujours mauvais et je suis vieux de plusieurs milliers d’années. Mais vous vous améliorez en étant publié. Et aujourd’hui, vous pouvez remplacer « publié » par « téléchargé » ou « posté ». Vous ne pouvez pas voir votre travail correctement tant que vous ne le mettez pas à une certaine distance de vous. Sur papier ou sur un écran. Vous ne verrez pas ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas tant que ce n’est pas devant vous. Et vos erreurs ont plus de valeur que vos succès. Je vous garantis que vous ne verrez jamais tout ce que vous devriez corriger tant qu’il n’y a pas 25 ou 50 centimètres entre vous et votre travail.

    (…) Oh, et pour des raisons d’exhaustivité, je me dois d’ajouter que les systèmes de microfinancement et de micromécénat comme Patreon permettent de soutenir de nombreux travaux intéressants, des livres magnifiques et souvent expérimentaux, ainsi que des voix créatives précieuses.
    L’autoédition a toujours été importante pour la bande dessinée.
    — Warren Ellis

  • Ma vie d’auteur

    « Construire une ville avec des mots », tel était le leitmotiv de l’atelier d’écriture proposé par François Bon tout l’été. Ces derniers jours j’ai pu me perdre et dériver dans la ville ainsi construite, en rédigeant le texte répondant à l’ultime proposition de François. Quel voyage ! Un voyage qui aussi vient nourrir un projet sur lequel je travaille depuis de longs mois, qui trouve là matière à avancer dans de nouvelles directions.
    L’atelier devrait déboucher prochainement sur un livre collectif. C’est là toute la beauté de cette aventure : chacun des participants a créé sa ville, et si nous lisions à mesure que nous avancions les textes des uns et des autres, piochant un peu au hasard, il n’était pas vraiment possible de tout lire (140 contributeurs, je crois !). Les textes en réponse à la dernière proposition ne seront pas mis en ligne, mais formeront le livre imprimé à venir prochainement : ainsi, les villes se fondront en une ville-monde, les récits se feront échos les uns aux autres. Une belle promesse, et une extraordinaire aventure pour tous ceux qui s’y sont risqués !

    Dimanche dernier, j’étais en dédicace sur un salon. Le genre de trucs que je connais bien du point de vue du libraire, mais qui reste une nouveauté pour moi en tant qu’auteur, et ce fut somme toute très agréable. De belles rencontres, de beaux échanges. On notera sur la photo ci-après la présence du Paysan de Paris d’Aragon sur ma table. Un livre totem pour l’atelier de François, et la présence d’Aragon toujours plus prégnante dans ma vie depuis 3 ou 4 ans.