Auteur : Philippe Castelneau

  • Des images mentales

    Une route, un soir. Une route de nuit. La pluie. Une pluie fine. À peine une pluie. Peut-être même qu’il ne pleut plus. Une route un peu isolée. Isolée, mais en ville. À la sortie de la ville, disons. Un homme arrêté à un feu. L’homme est photographe. Son appareil est posé sur le siège passager. On ne le voit pas. On le devine. L’homme sait que son appareil est là. Il ne le voit pas. Il sait. Il fait froid. Disons, un peu. Il n’a pas mis le chauffage, il a une veste. Il a un peu froid. C’est une sensation qu’il aime bien. Le froid, juste avant le frisson. Il n’a pas mis les essuie-glaces. Il aime suivre le tracé de l’eau sur la vitre. Il aime contempler l’image qui se brouille devant lui jusqu’à former autre chose. Il pourrait se saisir de son appareil photo. Il fait mentalement le geste. Les réglages. Les deux mains sur le volant ne bougent pas. Pas besoin. Il prend la photo. La scène s’imprime. Image mentale. Il y a le feu tricolore auquel s’ajoute une flèche directionnelle. Il y a devant, pas très loin, mais floues, les lumières d’une imposante enseigne lumineuse au sommet d’un grand bâtiment, de l’autre côté de la route, après le croisement. Du blanc et du rouge, par intermittence qui viennent se refléter sur le bitume, les flaques et le pare-brise de la voiture. Le feu tricolore est rouge. La flèche directionnelle s’allume, orange clignotant. Les lumières diffractées dans les gouttes d’eau sur le pare-brise forment des étoiles. Le clic-clic-clic-clic du clignotant de la voiture. Lumière orange par intermittence. La voiture. La flèche. En alternance. Clignotant. Flèche. Clic-clic-clic. Éclat de lumière rouge de l’enseigne. Flèche, clignotant. Éclat blanc. Orange. Rouge. Blanc. Clic-clic. Clic-clic-clic. Le feu passe au vert. La pluie s’intensifie. Clac-clac-clac-clac-clac sur le pare-brise. Vision brouillée. Diffraction. Les yeux se perdent dans les gouttes sur la vitre. Les traînées de pluie illuminées de couleurs. Rouge. Blanc. Vert. Orange. Taches pentagonales. Le froid lui-même est une couleur. Un froid bleu gris. Un voile se pose sur les yeux fixes, le regard perdu. Les couleurs frémissent. On pourrait dire que les couleurs ondulent. Tout n’est plus que taches et contraste. Tout glisse dans les traînées de pluie. Tout se fond dans le flou. Les formes, les couleurs. Les sons. Formes ovales. Le clic-clic-clic du clignotant. Le clapotement des gouttes d’eau sur le pare-brise. La voiture. L’homme au volant de la voiture. Le feu tricolore. La route. La ville. Homme volant. Feu. Voiture. Bruit blanc. Fondu au noir.


    Photo : Femme avec parapluie, Montpellier, un soir d’octobre 2013.

    Extrait d’un texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « En 4000 mots, construction d’une nouvelle » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
    (et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

  • Coney Island Baby


     

    Aww, but remember that the city is a funny place
    Something like a circus or a sewer
    And just remember different people have peculiar tastes
    And the glory of love
    The glory of love
    The glory of love might see you through

    — Lou Reed, « Coney Island Baby »


    Photo : Coney Island, New York, août 2018.

  • Michael Ferrier – François, portrait d’un absent (Gallimard)

    C’est lorsqu’il apprend la mort de son ami d’enfance François et de sa fille Bahia, tous les deux emportés par une vague sur l’île de La Graciosia un 26 décembre, que Michaël Ferrier entreprend d’écrire ce récit dans lequel il retrace leur histoire commune, qui est celle d’une magnifique amitié.
    Les souvenirs ressurgissent au fil des pages : une jeunesse heureuse, la camaraderie des années d’internat, les premiers pétards et les filles, jusqu’à la découverte de la littérature, du jazz, de la radio, du cinéma italien et de la Nouvelle Vague… Si le livre est empreint de mélancolie, il n’est jamais triste. En dépit de l’évènement tragique qui a conduit à son écriture, ce livre est d’abord un hymne à la vie !
    Michaël Ferrier évoque aussi de manière poétique le Japon et, entre l’Asie et la France, trace le portrait au plus juste de son ami absent, loin de toute idéalisation. Enfin, il montre que si l’amitié ne tient parfois qu’à un fil, ce fil, quoi qu’il arrive, ne rompt jamais.



    Cet article a paru dans le Midi Libre daté du dimanche 9 décembre 2018.

    François, portrait d’un absent, est publié par les éditions Gallimard. Le livre a reçu le prix Décembre. Michaël Ferrier tient par ailleurs un site que je vous recommande grandement de visiter, Tokyo Time Table.

  • Faites-vous votre propre Bible

    Make your own Bible. Select and collect all those words and sentences that in all your reading have been to you like blasts of a trumpet out of Shakespeare, Seneca, Moses, John and Paul.
    – Ralph Waldo Emerson

    Toujours cette idée du commonplace book qui me trotte dans la tête. Faites-vous votre propre Bible, écrit Emerson dans son journal, en juillet 1836. Compilez pour vous-même les phrases qui, dans vos lectures, sonnent comme des fanfares, qu’elles soient tirées de Shakespeare, de Sénèque, de Moïse, ou de Jean et Paul (oui, les apôtres, et non pas John et Paul des Beatles, quoique dans mon cas…).
    Un projet de livre autour de la photographie vient régulièrement me titiller, pour lequel je prends des notes depuis de longs mois. Un livre monstre, dont je commence à peine à cerner les contours, mais dont je n’ai pas encore idée de la forme. Quelque chose qui ressemblerait au S,M,L,XL de Rem Koolhaas et Bruce Mau. À la manière du Zibaldone de Leopardi, un commonplace book, un livre entièrement construit de miscellanées, de réflexions, de citations, de notes, de schémas. Un livre construit comme un morceau de hip-hop, à base de sampling (à propos de sampling en littérature, je vous renvoie sur le passionnant essai d’Emmanuel Delaplanche sur Louis-René des Forêts, Empreintes, paru récemment chez publie.net).
    Enfin, tout cela vient déranger le cadre établi du roman en cours d’écriture, et je vis avec l’impression que rien n’avance (mais pourtant si, tout avance, simplement, c’est le temps long de la maturation et de l’écriture qui se confronte au quotidien).

    Envie de retourner à Londres ces jours-ci, de revoir New York, de visiter Berlin. Lisbonne aussi. Il me semble que je serais toujours bien là où je ne suis pas, et cette question de déménagement en est une que je discute sans cesse avec mon âme. « Dis-moi, mon âme, pauvre âme refroidie, que penserais-tu d’habiter Lisbonne ? »
    Enfin, mon âme fait explosion, et sagement elle me crie: « N’importe où! n’importe où! pourvu que ce soit hors de ce monde! »

    New York, en attendant, en voici deux photographies récentes. Rien derrière et tout devant, comme toujours sur la route.


    Photos : New York, août 2018
    Deux citations se cachent dans l’article, saurez-vous les retrouver ? 🙂