Auteur : Philippe Castelneau

  • En 2019, avaler le monde

    Extraits de mon journal, semaine 49 de 2018 :

    Alors que je suis à la peine, assis devant l’écran blanc de mon ordinateur, je suis fasciné par la puissance de feu de Simenon. En 1953, 6 livres. Et tout sans boursouflure, c’est fluide et c’est beau. Crouzet parle de Joyce Carol Oates dans sa dernière lettre de Floride. Je suis fasciné par ces auteurs avec une telle puissance de feu. Sans doute que l’écriture est une fuite en avant. Écrire sans se retourner, la politique de la terre brûlée, ou plutôt, de la page noircie. Avaler le monde. « La fluidité est suspicieuse. » écrit encore Crouzet, peut-être, mais quand c’est sous la plume de Simenon, je pense qu’il n’y a plus d’artifice, juste du savoir-faire. Du grand art.

    (…) J’attends un nouvel objectif pour mon appareil photo. Rien de mirobolant, un 35mm f2/8. Compact. Bon marché, de bonne facture, à en croire les différents tests. Discret, fait pour se fondre dans la foule. Rien qui attire l’oeil, idéal pour moi. Transporteur bloqué depuis deux jours. J’attends sans impatience. La photo est de toute façon l’école de la patience. Un satori.
    Deux ans que j’attends, pourrais-je dire : je tourne depuis longtemps autour d’un 35mm, réflexion longuement mûrie.

    Le 35mm a fini par arriver un peu avant Noël. Il semble tenir toutes ses promesses. Les pages virtuelles du traitement de texte se remplissent peu à peu. Les idées fusent, les projets s’accumulent, qu’il faudra bien trier et prioriser. Pour l’heure, le simple plaisir du reset lié au calendrier.

    Objectifs pour 2019 : Avaler le monde. Écrire sans artifice.
    Bonne année à tous !


    Photo : Montpellier, un peu avant 8h, le 21 décembre 2018.

  • Écriture avec écrivain

    « Alors, au fond, qui êtes-vous, S.L. ? »

    — Qui je suis ? Je suis quelqu’un qui fait certaines choses que les gens reçoivent d’une certaine manière, qui n’est pas forcément celle que j’avais envisagée.
    Sous la surface, je suis un cœur adolescent. Une revanche à prendre. Et j’attends l’aventure. Je raconte des histoires. Quel que soit le médium, et peut importe le support, c’est ce que je fais. Je dis ce que j’ai à dire, et je le fais dans l’espace offert par les opportunités qui se présentent à moi. Parfois je sais que je n’aurais pas deux fois l’occasion de faire ou dire les choses de telle ou telle façon. Il faut savoir saisir sa chance. Peut-être la personne que je suis est tout entière dans mon travail. À moins que ce soit le contraire : la personne que je suis se cache peut-être dans l’envers de mes livres… Peut-être aussi qu’il n’y a rien. L’envers est l’endroit, les variations infimes.
    Quand j’écris, je ne jette rien. Je projette. Je travaille par aplats. Je gratte la surface à la recherche de l’espace négatif, ce qu’on ne voit pas, mais où tout se passe. Toujours à noircir des carnets, sans jamais les relire pourtant… Je travaille par arborescences. J’attrape au vol des idées des images et des mots, pris ici ou là, et je jette tout dans mon chaudron. Ensuite, je touille, je touille, et je porte à ébullition ! Alors je plonge les mains dans la marmite, je me brûle au contact de la matière brute, la lave gluante de l’œuvre en devenir. Je colle des mots sur les phrases, je rature, je réécris, je sature la page de signes jusqu’à ne plus pouvoir rien ajouter, ni plus rien pouvoir lire…
    Ce qu’il faut, c’est écrire jusqu’à se perdre. Perdre le sens de la phrase, des mots, de la mesure. Devenir voyant. La page une fois écrite, tu dois la prendre de plein fouet. Ça doit secouer, te faire trembler. Ça doit faire mal. Un écrivain devrait pouvoir mourir pour une page d’écriture. Un écrivain à faim et soif. Jamais rassasié. Toujours prêt à bondir, prêt à partir. Un vagabond.
    Et tout cela, pour rien, ou si peu. Tu commences et tu rêves d’un triomphe mais ce triomphe ne vient jamais et tu finis seul, vieux, malade, ton corps n’est que douleur, tes yeux n’arrivent même plus à lire et tout ce qui te reste, c’est une arme que tu sais avoir glissée dans le tiroir du haut de la commode, une arme chargée, prête à l’emploi, un moyen sûr d’en finir avec toutes ces souffrances. Et cette vie passée, ces rêves engloutis, toutes ces pages noircies, les livres écrits et ceux qui restent à faire, cette vie sur le point de finir dans un éclat de poudre, cette vie, tu le sais, aura été un coup pour rien.

    — S.L., je vous remercie.


    Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « En 4000 mots, construction d’une nouvelle » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
    (et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

  • Street life


    Photo journal  : Montpellier, le 29 décembre 2018

  • le désir d’une ville

     

    On a parfois le désir d’une ville. D’autre fois, cette ville paraît désespérée au point de nous en éloigner. Quand on traverse le désert en voiture, il y a toujours dans le lointain, posée sur l’horizon, un point précis, lieu fantasmé, qu’on devine sans jamais le rejoindre. Je roule depuis des heures. Ma tête est lourde : ici, les ciels d’été sont un enfer. Il me semble soudain me souvenir d’une femme que j’avais oubliée, du vent dans ses cheveux. Peut-être que je l’invente. Là, dans cette ville au loin, me dis-je, je pourrais m’arrêter. Là-bas, cette femme que j’invente peut-être, peut-être qu’elle m’attend. Lorsque je quitte enfin la route, le soir a fini par tomber. Dehors, des gens dansent dans les lumières scintillantes de la nuit. Ils dansent jusqu’au réveil des morts. Je les regarde faire, et je laisse faire le temps.


    Le bref texte ci-dessus est extrait du roman en cours d’écriture.
    Les photographies ont été prises, le 10 août 2018 pour la première, quelque part entre Kingman et Flagstaff, dans l’Arizona, et à New York, quelques jours plus tard, le 18 août 2018 pour la seconde.