Auteur : Philippe Castelneau

  • Poèmes du hasard

    Fenêtre ouverte, volets fermés, pour que rentre le frais et ne se sauvent les chats, je lis à la lueur d’une lampe de poche posée sur le bureau, un peu comme à la bougie. J’attrape dans la pénombre des livres sur l’étagère derrière moi, où sont les recueils de poésie.
    Je les ouvre et je lis au hasard.

    Cherchant par ailleurs un synonyme de hasard, j’ai trouvé risque et péril, fatalité, fortune, occasion et aubaine. Nul doute qu’il y a tout ça dans la poésie.
    Et le merveilleux.


    Car ce monde, nous savons toujours l’aimer, nous qui dénichons
    Un chaton affamé sur une marche, et connaissons
    Des retraites qui le soustraient des fureurs de la rue,
    Ou de tièdes coudes déchirés en guise d’abri.

    (Hart Crane — Chaplinesque)


    Dans le café près de la synagogue orientale
    Tu me sembles toi aussi venue d’Espagne.
    Tu écris — une mèche brune caresse le papier,
    Le cajole,
    S’en éloigne pour mieux le frôler.
    Ton visage disparaît derrière tes cheveux,
    Tes doigts repliés s’agrippent au crayon de bois
    Et je sais
    Que malgré tous les signes tracés,
    Malgré toutes les traces,
    Nous n’écrivons rien.

    (Mathias Enard — Dernière communication à la société proustienne de Barcelone)


    J’ai rencontré un homme sur South Street, grand —
    une dent nerveuse de requin oscillait sur sa chaine.
    Ses yeux pressaient contre le verre verdâtre
    — des verres verdâtres, ou c’étaient les lumières du bar qui les faisaient
    ainsi —

    briller —

    en VERT —

    ses yeux —

    Sortirent — oublièrent de vous regarder
    ou vous laissèrent à quelques pâtés de là —

    (Hart Crane — Cutty Stark)

  • De l’Internet, du web et des réseaux sociaux

    De même que l’on confond trop souvent le web avec Internet, on confond aujourd’hui les réseaux sociaux et le web, abandonnant chaque jour un peu plus la promesse utopique des débuts, au profit d’un idéal ultra libéral aveugle et froid.
    Désœuvrés, nous nous laissons mettre au poignet des montres connectées qui sondent nos corps et nous emprisonnent et, tout en réclamant notre droit à la liberté, nous installons dans nos salons des appareils-espions qui enregistrent jusqu’aux plus intimes de nos conversations, avec la seule promesse, terrifiante, d’un jour devancer nos désirs.
    Ce jour-là venu — demain, déjà —, nous ne saurons même plus si nos achats compulsifs correspondent réellement à des pulsions sincères à venir ou à une simple manipulation de nos cellules responsives.
    Gavés malgré nous comme des oies malades, transformés en rat de laboratoire, il ne nous restera plus qu’à attendre, terrifiés, de mourir, sans plus de libre arbitre, condamnés à une insatisfaction permanente savamment orchestrée par d’artificielles intelligences insensibles à notre condition humaine, programmées pour nous abreuver d’un flux continu de médiocrité.


    Photo : usine en friche, Longueville.

  • Philippe Sollers — Le nouveau

    D’un autre coup d’oeil, vous plongez dans l’océan cinéma-télé dans sa rage de publicité, et vous étudiez la façon dont le moindre clip se fabrique. Vos plans préférés sont ceux des hommes et des femmes-troncs, chargés de réciter, en boucle, l’information. Quelle usine trépidante où tout se vaut sans rien valoir ! Vous recevez des ordres d’achats et d’émotions. Éteignez tout ça, et ne répondez plus à aucun message. Votre silence actif vous occupe immédiatement, il est chez vous comme chez lui. L’océan médiatique est néantisé, il ne demandait qu’à s’auto-détruire. La Société, et c’est très beau, n’en finit pas de se suicider.

    Philippe Sollers (c) Thierry Dudoit/L’Express

    « Ce livre est un roman » nous dit Sollers, et c’est d’ailleurs écrit sur la couverture. Promenade littéraire plutôt. Ou récit intime. Sollers, qui pour le coup n’est pas un nouveau venu, convoque ici le souvenir de son enfance bordelaise, Henri, son arrière-grand-père marin, propriétaire d’un bateau baptisé Le Nouveau, et sa femme Edna, flamboyante irlandaise, qui vont côtoyer au fil des pages un dénommé Shakespeare, figure invitée et centrale, sous l’œil inquisiteur de Freud. Passent Joyce, Rimbaud, Proust, beaucoup d’autres. C’est brillant, érudit, et, chose moins fréquente chez Sollers, touchant. L’âge, sans doute. Comme une urgence.

    Le nouveau, de Philippe Sollers est publié aux éditions Gallimard. Vous pouvez le commander en ligne ici.


    Philippe Sollers — LE NOUVEAU : un film de G.K.Galabov et Sophie Zhang



    Cet article a paru dans le Midi Libre daté du dimanche 7 juillet 2019.

  • Paysage brouillard

    Levé tôt. Depuis la terrasse, le paysage voilé par le brouillard, comme un cadeau. Température plus clémente, presque fraîche, pour quelques minutes encore. Le café, fort et chaud. Le Monde dans mes mains, les titres de la nuit. Des projets plein la tête, marquer la distance. Les vacances commencent aujourd’hui.