Auteur : Philippe Castelneau

  • Séville, un dimanche matin

    Séville. Un dimanche matin de juin. Il est encore tôt et les rues sont désertes. Il n’y a personne dehors, pourtant la chaleur à cette heure est encore supportable. À midi, la ville se sera transformée en fournaise. 

    Je ne sais rien de ces femmes qui travaillent là, nettoyant patiemment les scories de la nuit. Quels sont leurs rêves ? À quoi pensent-elles à ce moment précis ? Je pourrai imaginer des vies autour d’elles, mais je ne m’en sens pas le droit. Je me tromperai de toute façon à coup sûr.

    J’avais imaginé la photo que je pouvais faire en passant une première fois devant elles. Je m’étais alors senti voyeur. Mais la photo s’est imposée à moi. J’aimais la géométrie des lieux, avec ces quatre silhouettes en enfilade. Il y avait plus que ça. Instinctivement, je savais que l’image pouvait signifier quelque chose qui sur le moment m’échappait. Je suis revenu sur mes pas. Une seule de ces femmes m’a vu, s’interrogeant peut-être sur ce que moi je voyais. Je l’ai salué. Elle a haussé les épaules.


    Photo : Séville, 8 juin 2014 © Philippe Castelneau

  • Signal/Bruit #96

    Rémission, a dit l’oncologue. Pas guérison. Une page, tout de même, est tournée. Une nouvelle année s’ouvre, et, cette fois encore, j’ai perdu l’espoir qu’elle sera meilleure que la précédente. Mais il y a ces trois manuscrits sur ma table, ces feux qui brûlent en dedans. Il y a Bowie et Lynch, toujours vivants dans nos rêves. Il y a cette idée de Julian Simpson : apprendre à jouer dans les ruines de ce que nous avions voulu construire. Plutôt que se lamenter, bâtir avec les décombres. Les routes qui attendent sont incertaines. Soit. Embrassons la nouvelle année avec Rimbaud, dans l’affection et le bruit neufs.

    Signal/Bruit #96 est disponible en ligne. Abonnez-vous pour recevoir chaque mois ma newsletter dans votre boite mail (c’est gratuit !).

  • Une année

    Quelques jours encore avant la fin de l’année. Une année commencée dans la crainte de n’en pas voir la fin, une année dans le possible hiver d’une vie aussi bien que de saison. Une année à subir traitements, fatigues et douleurs. Pourtant, il me reste aujourd’hui de l’année presque écoulée une forme de nostalgie, cette année qui m’aura offert de ne rien faire d’autre que de prendre soin de mon corps ; m’aura permis de me reconstruire, un peu, autrement, loin du tumulte de ma vie d’avant. Et je revois maintenant défiler les mois, les saisons, ponctués des rendez-vous médicaux, certes, mais aussi par les variations du ciel, le printemps chassant les jours sombres, les balades enfin possibles dans la garrigue, l’appareil photo à la main, et bientôt l’été, les heures gonflées de chaleur s’étirant mollement, passées à lire Proust dans la chilienne à l’ombre d’un parasol, les chattes couchées près de moi. Puis l’automne, et l’hiver enfin, tout est passé trop vite, le corps, occupé à sa guérison, trop fragile encore pour me permettre de mener à bien mes projets accumulés. Suffisamment solide cependant pour m’avoir laissé écrire un peu, imaginer, rêver. 

    Une année de souffrances se referme, et je sais que plus tard, je m’en souviendrai  comme de celle qui aura donné une nouvelle chance à la vie.