Auteur : Philippe Castelneau

  • Ravager le réel

    Ravager le réel

    Le fantastique suppose la solidité du monde réel, mais pour mieux la ravager. Le moment venu, contrairement à toute possibilité ou vraisemblance sur la paroi la plus rassurante, comme jadis au monarque de Babylone apparaît la signature de phosphore. Alors vacillent les certitudes les mieux assises et l’épouvante s’installe. — Roger Caillois

    Belle surprise hier matin au marché de Quissac, une petite ville à quelques kilomètres de chez moi : coincé entre le boulanger et le stand de quincaillerie, un bouquiniste que je voyais pour la première fois. Un choix exigeant, d’anciennes éditions de classiques du surréalisme (du Breton, du Artaud), des titres des collections Bouquin ou Quarto, quelques grands formats d’Alia sur la musique, de nombreux ouvrages édités par Fata Morgana, une sélection d’essais engagés, sociaux et politiques, et même un peu de régionalisme.

    Mais ce qui a retenu immédiatement mon attention, ce sont ces deux beaux volumes parus chez Gallimard en 1966 (deuxième édition considérablement augmentée de celle de 1958), une anthologie du fantastique, dirigé par Roger Caillois, auteur que j’ai beaucoup lu à vingt ans, grand passeur de littérature sud-américaine en France (Borgès, Neruda, entre autres !), qui, comme beaucoup de ces auteurs qui ont cheminé avec le surréaliste avant de rompre définitivement avec lui, nous ont légué un héritage intellectuel souvent plus riche que les godillots du mouvement.

    En voici l’argumentaire :

    La présente anthologie réunit et confronte des récits fantastiques de terreur issus des différents pays du monde. Elle présente une anthologie de la peur imaginaire, un catalogue des motifs d’épouvante non point réels, mais inventés par l’homme, de toutes pièces, sans obligation, par plaisir. Pour admettre un récit dans le florilège maudit, l’auteur du recueil a exigé qu’il remplisse une condition nécessaire et suffisante, qu’il n’est pas inutile de formuler ici, non sans pléonasme, sous ses deux aspects complémentaires: la terreur doit être engendrée seulement par une intervention surnaturelle; l’intervention du surnaturel doit obligatoirement aboutir à un effet de terreur.

    Le tome 1 (600 pages) s’occupe de l’Angleterre, de l’Irlande, de l’Amérique du Nord, de l’Allemagne et des Flandres. Le tome 2 (640 pages !) est consacré à la France, l’Espagne, l’Italie, l’Amérique latine, Haïti, la Pologne, la Russie, la Finlande et l’Extrême-Orient.

    20€ les deux volumes, je n’ai pas hésité longtemps… À l’heure où le monde réel se révèle chaque jour un peu plus anxiogène, recourir au fantastique pour en ravager la solidité, voilà qui n’est pas pour me déplaire !

  • Rémanence du monde flottant

    Rémanence du monde flottant

    Images du monde flottant. C’est ainsi qu’on pourrait traduire le terme ukiyo-e1, le nom de ce mouvement artistique japonais de l’époque d’Edo (1603-1868), connu principalement pour ses estampes gravées sur bois.

    Si ce courant a longtemps fasciné l’Occident (il donnera naissance au Japonisme au XIXe siècle, qui influencera à son tour l’impressionnisme et l’Art nouveau), on ignore souvent qu’au-delà des belles images, l’ukiyo-e illustre la tension paradoxale entre l’univers éphémère et sensuel des plaisirs humains (le « monde flottant ») et la conception spirituelle bouddhiste et shintoïste d’une réalité plus profonde et invisible. Ces estampes, représentant des scènes de théâtre kabuki, courtisanes, acteurs, et moments de vie citadine, célèbrent l’instant présent et ses plaisirs fugaces, en contraste direct avec la vision métaphysique des traditions religieuses japonaises qui considèrent ce monde matériel comme une illusion superficielle, un voile masquant la véritable essence spirituelle de l’existence.

    Comme souvent au Japon, l’essentiel n’est pas dans ce qui est représenté, mais dans ce qui se tient à l’arrière-plan. Et c’est somme toute assez paradoxal que nous considérions aujourd’hui comme une manifestation d’une certaine forme de spiritualité la reconstitution de scènes maintes fois admirées sous forme de gravures qui, tout à coup, prennent vie sous nos yeux alors que nous déambulons dans les parcs et les temples de Kyoto.

    Heureusement, l’ironie de certaines situations nous ramène à notre réalité, très loin du monde réel qui bruisse tout autour : il n’est pas dans les parures ni les dorures des temples, mais plutôt dans les arbres des forêts millénaires qui soupirent lorsque nous les traversons sans leur prêter l’attention qu’on devrait.


    1. ukiyo : « monde éphémère » et e : « images » ↩︎

    Toutes les images : Kyoto, novembre 2024 © Philippe Castelneau 2024.

  • La photo, support à la méditation


    L’infolettre du mois de décembre est en ligne. On la retrouve ici 👉 Rien Que Du Bruit# 83

  • Sayōnara, Nihon.

    Sayōnara, Nihon.

    Deux semaine passées trop vite, et déjà me voilà de retour en France. Mon deuxième voyage au Japon, et toujours la même séduction qui s’opère. J’espère ne pas attendre 15 ans cette fois pour y retourner !

    D’ici là, j’ai des milliers de photos à trier (je n’exagère pas), et un journal de voyage à mettre au propre. Je vous en reparle tout bientôt !