Auteur : Philippe Castelneau

  • Avant d’être roi, ou l’écriture par soustraction

    J’ai débarrassé la poésie des phrases, des mots, des articulations. Je l’ai agrandie jusqu’au souffle. […] à partir de ce souffle peuvent naître un autre corps, un autre esprit, une autre langue, une autre pensée – / Je puis réinventer un monde et me réinventer. (Pierre Garnier)

    L’apparente modestie du procédé, qui retourne les armes de la censure contre elle-même, ne doit pas faire oublier la savante malice du geste. Il ne s’agit pas de clamer que la poésie se dissimule dans n’importe quel texte mais de montrer comment, au moyen d’une vision-crible, il est possible d’arracher à la page saturée des bribes échappant aux diktats de la narration, de la description, du dire. Le poème, par essence, est un texte qui avance par sursauts: la coupe, le rejet, l’enjambement, le blanc… S’il avance troué, c’est pour mieux faire résonner zones d’ombre et espaces vierges. (Claro, à propos du Livre des poèmes express de Lucien Suel)

    Je disais hier ne pas trouver d’équivalent français satisfaisant au terme « blackout poems » pour désigner ce genre remis au goût du jour en 2014 par Austin Kleon, et, bien sûr, j’avais oublié les créations de Lucien Suel, qui, sous le nom de « poèmes express », réalisait le même travail, dès 1987. Heureusement, l’ami Christophe Sanchez était là pour me le rappeler !

    Lucien Suel s’est inscrit en quelque sorte en héritier de Brion Gysin et William Burroughs, mais, en remplaçant le découpage physique du cut-up par un caviardage du texte à l’encre noire, tout en conservant la dimension de recyclage et d’aléatoire du cut-up, a introduit une part plus grande de contrôle (Suel parle de « cut-up mental » !) ainsi qu’une dimension visuelle.
    D’une certaine manière, l’objet qui en résulte tient tout autant de la littérature que de l’art. Une littérature spontanée, un art par accident, si l’on veut.
    De fait, avec ces aplats de noirs sur la page, on peut penser à Soulage, par exemple, mais surtout au spatialisme, qui privilégie la dimension visuelle du texte.
    Le mouvement poétique (à ne pas confondre avec son homonyme créé en 1950 par le peintre  Lucio Fontana), fondé par Ilse et Pierre Garnier dans les années 1960, considère la page comme un espace à investir, où la disposition des mots, des lettres et des blancs typographiques devient une composante essentielle du poème.

    Le cut-up découpe et réassemble, le spatialisme éclate le langage sur la page pour en faire un espace plastique, et le poème express procède par sélection et effacement à partir d’un texte préexistant. Si elles diffèrent par leur rapport au texte et à sa matérialité, les trois « écoles » puisent dans l’esprit des avant-gardes (dadaïsme, surréalisme, Fluxus), cherchant à renouveler la poésie par le jeu, l’aléatoire, la contrainte ou le recyclage de matériaux existants.

    C’est ce qui toujours me fascine dans l’histoire des arts (j’inclus ici la littérature), c’est la manière dont les créations se répondent, s’affrontent ou se réinventent. Alors évidemment, je n’ai pas la prétention de me réclamer de Gysin et Burroughs, d’Ilse et Pierre Garnier ou de Lucien Suel, mais j’avoue prendre un plaisir non feint à mes petites créations matinales, qui parfois me surprennent par la manière dont mon inconscient trouve à s’exprimer à travers les mots des autres.
    Il y a une dimension ludique, et finalement peut-être cathartique, à cette pratique.


  • Croire que la liberté existe

    Un coquelicot samedi devant la maison… Trois avant-hier, cinq aujourd’hui… Petites merveilles de la nature.

    J’ai ressorti un vieux buvard de mes carnets d’il y a 30 ans, quand j’écrivais au stylo plume. Il porte en creux l’écho de mes textes d’alors. Il me servira désormais pour éponger mes poèmes noirs, mes blackout poems (je cherche un nom en français, mais je ne trouve rien de satisfaisant. Certains disent Poésie effacée, Poésie caviardée, Poésie par soustraction… Si vous avez des suggestions, n’hésitez pas !)

    J’ai marché 9 km lundi. 4,5 km seulement hier et aujourd’hui. Et je n’ai rien écrit depuis deux jours (ce n’est pas vrai, d’ailleurs : des haïkus, mon journal, ces petits blackout poems…). Trop fatigué, peut-être. Envie de me prélasser au soleil, comme mes chats, et de lire des heures…

  • Il aimait par-dessus tout les bibliothèques…

    Il aimait par-dessus tout les bibliothèques…

    Je suis resté ce que j’étais, enfant. Je n’ai pas une minute libre qui ne me serve à chercher des livres, à les lire. Je lis tous les journaux tous les jours. C’est devenu un métier, il est vrai, une part de mon métier. Si je n’avais pas tant lu, je n’aurais pas tant écrit.

    (Aragon — J’abats mon jeu)

    Gallimard vient de sortir dans la collection La Pléiade les essais littéraires d’Aragon. Du Traité du style à Je n’ai jamais appris à écrire ou les incipits, tout y est. 80 euros, certes, mais le rapport qualité/prix est imbattable ! (et plus de 2000 pages, tout de même…).



    Hasard objectif ? Mon blackout poem d’aujourd’hui évoque un écrivain et ses bibliothèques.


  • Extase « olo »-graphique

    La couleur « olo » ne se trouve pas sur un nuancier Pantone. Elle ne peut être expérimentée que dans une petite pièce de 3 mètres sur 4, située en Californie du Nord. Cet espace exigu, dans un laboratoire du campus de l’UC Berkeley, abrite une installation de lentilles et autres dispositifs fixés sur une table. Pour voir « olo », il faut s’approcher au plus près de la table, mordre dans un dispositif afin de bloquer sa mâchoire, et garder la tête aussi immobile que possible. Un laser sera alors dirigé vers l’un de vos yeux, ciblant plus d’un millier de cellules cônes de votre rétine. (Les scientifiques auront préalablement cartographié leur emplacement.) Les lasers stimuleront votre vision des couleurs d’une manière sans équivalent dans le monde naturel : sur un fond gris, un petit carré de couleur exotique apparaîtra, légèrement décentré par rapport au point focal de votre vision. Il pourra légèrement scintiller, selon ce qui se passe avec l’installation, mais il sera indéniablement . — Ross Andersen : L’Expérience « bouleversante » de voir une nouvelle couleur (The Atlantic)


    Sous mes paupières closes
    Olo, couleur sans mémoire
    Bleu-vert impossible