Auteur : Philippe Castelneau

  • Le paradoxe de l’archer

    Je me suis réveillé en pensant à mon manuscrit. C’est plutôt bon signe. Je crois que ça m’arrive assez souvent, ces jours-ci, sans que je m’en souvienne toujours. C’est bon signe, mais c’est toujours autour d’un blocage que se manifeste le rêve : comment articuler les deux journaux qui le constituent ? Comment fluidifier le passage entre les temporalités ?

    Sur manuscrit, je retrouve aussi les mots rapiécé, rassemblé, réformé… puis le mot rapaillé, mot que j’avais en bouche depuis mon enfance, riche au sens propre comme au sens figuré, s’est imposé avec évidence dans la composition du titre. L’Homme rapaillé évoque donc l’idée d’un double rassemblement. Celui du recueil constitué de fragments de textes et de poèmes épars, celui du poète à la recherche de son identité. — Gaston Miron

    Dans la langue familière au Québec, rapailler ses affaires signifierassembler des objets éparpillés. Voici ce qu’il me reste à faire avec mon manuscrit : rapailler mes affaires !


    Ma méditation ce matin m’a fait prendre conscience d’un sentiment d’inconfort lorsque je pense à la matière brute du manuscrit qui attend sur mon établi. Est-ce la crainte de ne pas pouvoir mener à bien ce livre, de ne pas en avoir les moyens, ou parce que je sais que la maladie est toujours là et qu’il serait vain d’imaginer la combattre avec des mots ?

    Étonnamment, ça n’est pas mon écriture qui me fait douter — je sais pouvoir décocher mes phrases comme l’archer ses flèches. Mais je doute de ma légitimité. Comme si mon mal n’était pas suffisant. Ma peine pas assez forte. 

    Comme l’archer ses flèches… Lorsque l’archer décoche sa flèche, celle-ci semble fendre l’air en ligne droite avec une précision remarquable. Pourtant, elle oscille et se plie légèrement d’avant en arrière pendant le vol. C’est ce qu’on appelle le paradoxe de l’archer : dès l’instant où la flèche est encochée, des forces commencent à s’exercer sur elle. Lors de la libération, la corde exerce une poussée brutale depuis l’arrière, mais cette force n’est pas transmise de manière uniforme à l’ensemble de la flèche. Ce déséquilibre initial provoque une légère déformation : la flèche se plie sous l’effet de la poussée, et chaque partie de son corps accélère à un rythme différent. Elle ne suit donc pas immédiatement une trajectoire rectiligne, mais commence par onduler. Ce mouvement s’amortit progressivement pendant le vol, jusqu’à ce qu’elle retrouve sa stabilité et atteigne sa cible avec précision.

    Encocher la flèche
    tendre amplement l’arc
    s’éveiller spontanément
    à l’instant du lâcher
    sans penser, sans imaginer.

    — poème transmis par Heki Danjô (Voie de l’arc des Samouraïs — Éd. Fata Morgana)

    Mes idées se bousculent et se contredisent. Tout est instable. La pression n’est pas uniforme. Chaque partie accélère à un rythme différent. Mais si, au moment d’écrire, je m’abandonne à l’instant, le livre trouvera sa justification et atteindra sa cible.

    En photographie, l’œil tremble avant d’ajuster la mise au point. De la même manière, le déséquilibre initial de la phrase est nécessaire pour permettre au texte de trouver sa forme définitive. 

  • Il étudiait la philosophie

    Il avait dans la bouche, en parlant, une bouillie qui était adorable parce qu’on sentait qu’elle trahissait moins un défaut de la langue qu’une qualité de l’âme, comme un reste de l’innocence du premier âge qu’il n’avait jamais perdue. Toutes les consonnes qu’il ne pouvait prononcer figuraient comme autant de duretés dont il était incapable. (Marcel Proust — Un amour de Swann)


    La bouillie, elle est dans mon cerveau en ébullition quand je veux écrire. Adorable ? Tu parles ! Les mots se bousculent, et les idées, les unes contredisant les autres, sans que rien de concret n’émerge. Et puis, finalement, ça vient. Un texte commence à s’extraire de la mélasse, un plan à peu près structuré, un début d’intrigue, des bribes de dialogues. Suffisant pour aujourd’hui, presque un premier jet pour la nouvelle dont je parlais hier. J’ai jusqu’au 15 juin pour l’écrire. C’est loin, mais si je n’y prends garde…

    Bilan pour aujourd’hui : 4374 signes, un haïku, un poème express. Et maintenant, marcher dans la campagne ! 

  • Et maintenant, il faut que vous lisiez

    Ai-je blessé, heurté,
    Charmé, peut-être,
    Le Corps secret du monde ?
    Ai-je sans le savoir,
    Ému la substance des cieux,
    Et touché l'Être même que nous cache
    La présence de toutes choses ?
    Me voici donc plus puissant que moi-même,
    Voici que je me trouve étrange et vénérable
    Pour moi-même,
    Égaré dans mon âme, et maître autour de moi !
    Et je tremble comme un enfant
    Devant ce que je puis !

    — Paul Valéry (Amphion — V)

    J’ai récupéré une boîte à peinture d’écolier en bois des années 50, que j’ai rafistolée et nettoyée à l’essence de térébenthine. J’ai laissé apparents les éclats de peinture. J’y mets mes stylos et crayons, des feutres et une gomme. Ce matin, l’appareil-photo est posé dessus. Dans la pénombre du bureau, je travaille à mon manuscrit, éclairé par la faible lueur d’une lampe articulée. Il est 6 h 35. Je suis encore un peu dans le sommeil, encore dans la méditation qui vient de se terminer, et j’écris.

    En début d’après-midi, je suis sorti et j’ai marché longtemps, quittant bientôt le village pour me glisser dans la forêt. Je m’y ressource. Je photographie la nature. La plupart de ces photos, je n’en ferai rien. Je le sais. L’important, c’est le geste. Observer. Porter le viseur à l’œil. Cadrer. L’important, c’est l’intention

    Je me suis enregistré aussi, un peu, en marchant, pour voir ce que ça pouvait donner. Substack offre la possibilité de publier des enregistrements sonores. J’y songe de temps en temps…

    Je n’ai plus écrit ensuite aujourd’hui. Enfin, si, un peu en rentrant : des notes, relues et regroupées en vue d’une nouvelle pour un projet qui sera publié cet été. Et ce journal.


    Hier, j’ai trouvé dans une boite à livre une très vieille édition des poésies de Paul Valéry. Je l’ai ouvert au hasard. Page 232, le poème ci-dessus. C’est beau, non ?


    Le poème express du jour (désormais en couleur !) :