Je me suis réveillé en pensant à mon manuscrit. C’est plutôt bon signe. Je crois que ça m’arrive assez souvent, ces jours-ci, sans que je m’en souvienne toujours. C’est bon signe, mais c’est toujours autour d’un blocage que se manifeste le rêve : comment articuler les deux journaux qui le constituent ? Comment fluidifier le passage entre les temporalités ?
Sur manuscrit, je retrouve aussi les mots rapiécé, rassemblé, réformé… puis le mot rapaillé, mot que j’avais en bouche depuis mon enfance, riche au sens propre comme au sens figuré, s’est imposé avec évidence dans la composition du titre. L’Homme rapaillé évoque donc l’idée d’un double rassemblement. Celui du recueil constitué de fragments de textes et de poèmes épars, celui du poète à la recherche de son identité. — Gaston Miron
Dans la langue familière au Québec, rapailler ses affaires signifie rassembler des objets éparpillés. Voici ce qu’il me reste à faire avec mon manuscrit : rapailler mes affaires !
Ma méditation ce matin m’a fait prendre conscience d’un sentiment d’inconfort lorsque je pense à la matière brute du manuscrit qui attend sur mon établi. Est-ce la crainte de ne pas pouvoir mener à bien ce livre, de ne pas en avoir les moyens, ou parce que je sais que la maladie est toujours là et qu’il serait vain d’imaginer la combattre avec des mots ?
Étonnamment, ça n’est pas mon écriture qui me fait douter — je sais pouvoir décocher mes phrases comme l’archer ses flèches. Mais je doute de ma légitimité. Comme si mon mal n’était pas suffisant. Ma peine pas assez forte.
Comme l’archer ses flèches… Lorsque l’archer décoche sa flèche, celle-ci semble fendre l’air en ligne droite avec une précision remarquable. Pourtant, elle oscille et se plie légèrement d’avant en arrière pendant le vol. C’est ce qu’on appelle le paradoxe de l’archer : dès l’instant où la flèche est encochée, des forces commencent à s’exercer sur elle. Lors de la libération, la corde exerce une poussée brutale depuis l’arrière, mais cette force n’est pas transmise de manière uniforme à l’ensemble de la flèche. Ce déséquilibre initial provoque une légère déformation : la flèche se plie sous l’effet de la poussée, et chaque partie de son corps accélère à un rythme différent. Elle ne suit donc pas immédiatement une trajectoire rectiligne, mais commence par onduler. Ce mouvement s’amortit progressivement pendant le vol, jusqu’à ce qu’elle retrouve sa stabilité et atteigne sa cible avec précision.
Encocher la flèche
tendre amplement l’arc
s’éveiller spontanément
à l’instant du lâcher
sans penser, sans imaginer.
— poème transmis par Heki Danjô (Voie de l’arc des Samouraïs — Éd. Fata Morgana)
Mes idées se bousculent et se contredisent. Tout est instable. La pression n’est pas uniforme. Chaque partie accélère à un rythme différent. Mais si, au moment d’écrire, je m’abandonne à l’instant, le livre trouvera sa justification et atteindra sa cible.
En photographie, l’œil tremble avant d’ajuster la mise au point. De la même manière, le déséquilibre initial de la phrase est nécessaire pour permettre au texte de trouver sa forme définitive.



