Auteur : Philippe Castelneau

  • Trois semaines à 70 km de chez moi. Le 1er jet d’un roman écrit. Et des photos, dans les lieux d’enfance d’un ami.

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  • De La Soul is not dead

    En 1989, trois types à l’allure de hippies débonnaires allaient marquer l’histoire du hip hop avec un premier album qui ouvrait une voie nouvelle, très loin du gangsta rap qui commençait à dominer le marché.
    3 Feet High and Rising est un collage sonore prodigieux : plus de soixante samples identifiés, du psychédélisme, du funk, de la pop, du jazz, de la soul, tissés avec intelligence et une légèreté déconcertantes. Avec sa pochette fleurie et colorée, des morceaux aux paroles farfelues, l’album apportait une touche de folie inédite et contagieuse.

    De La Soul, c’est d’abord trois copains de lycée, Kelvin Mercer (Posdnuos), David Jolicoeur (Trugoy the Dove) et Vincent Mason (Maseo) qui, avec le producteur Prince Paul, inventent une esthétique nouvelle qu’ils nomment aussitôt le D.A.I.S.Y. Age Da Inner Sound Y’all .1
    Aux côtés des Jungle Brothers et de A Tribe Called Quest, ils forment le collectif Native Tongues, une des aventures les plus fécondes de l’histoire du hip-hop.

    Le disque connaît un énorme succès, suivi de l’excellent De La Soul is Dead en 1991. Seulement commence alors un long cauchemar juridique qui durera des décennies, concernant l’utilisation des samples sur lesquels sont construits leurs morceaux. À cause de cela, leur catalogue entier (plusieurs albums au fil des décennies) restera bloqué, invisible sur les plateformes de streaming pendant des années.

    Le sample n’a jamais été du vol, et n’a rien à voir avec le pillage que pratiquent les IA génératives, qui aspirent des millions d’œuvres pour les régurgiter sous forme de copies sans saveur. Le sample est un geste artistique qui relève à la fois de la citation et de l’art de la conversation. Quand De La Soul sample Gainsbourg ou Steely Dan, l’auditeur entend la référence. C’est un dialogue. Le sample revendique sa filiation et reconnaît sa dette.

    Il aura fallu toute la persévérance du groupe, des années de négociations, pour qu’en mars 2023, leur discographie soit enfin accessible en ligne. Ironie cruelle, trois semaines plus tôt David Jolicoeur (Trugoy the Dove) mourait à 54 ans d’une insuffisance cardiaque sans voir le groupe être redécouvert par une nouvelle génération et retrouver la place qu’il méritait tout en haut du panthéon du courant hip hop.

    J’ai vu le groupe en concert à Paris en 1991, lors de la tournée De La Soul Is Dead. L’album venait de sortir, au titre en forme de provocation, façon de tuer eux-mêmes l’image hippie et naïve qu’on leur collait depuis 3 Feet High.
    Le « special guest » mentionné sur le ticket n’était autre que MC Solaar, dont le premier album sortait un mois plus tard, et qui ce soir-là, n’avait pas démérité. Mais c’est De La Soul qui avait emporté la mise, et comme en témoigne le concert Tiny Desk récemment mis en ligne, enregistré au siège de NPR Music, en dépit de l’absence de Dave, le groupe a tenu la promesse livrée à un public conquis ce soir-là. Les années ont passé, De La Soul n’a rien perdu de sa pertinence. Ni de sa contagieuse bonne humeur.


    1. Le son qui vient du coeur, les amis. Daisy signifie pâquerette en anglais. Tout un programme ! ↩︎
    2. « Les mauvais poètes défigurent ce qu’ils prennent, les bons poètes en font quelque chose de meilleur ou du moins de différent. Le bon poète intègre son larcin à un tout de sentiment qui est unique, absolument différent de ce dont il a été arraché ; le mauvais poète le jette dans quelque chose qui n’a pas de cohésion. » (traduction de Pierre Leyris) ↩︎
  • Notes d’atelier #9

    7 décembre 2025 :

    The anxious avaricious tentacles of the self1 dont parle Iris Murdock, c’est avec ça que je me débats, cela dont j’essaie de me débarrasser. La méditation aide. Le sport aide. Les balades, l’appareil photo à la main.

    Mais je n’y arrive jamais vraiment, et cela me paralyse quand je dois écrire. Je procrastine, me dit Laurence. C’est juste, mais c’est aussi une manière d’être qui me permet de rester créatif. Paradoxal ? Sans doute. Hypocrite ? Certaines fois, mais pas toujours.


    The fact is that the materials of the fiction writer are the humblest. Fiction is about everything human and we are made out of dust, and if you scorn getting yourself dusty, then you shouldn’t try to write fiction. It’s not a grand enough job for you.2 — Flannery O’Connor


    C’est ce qui manque peut-être à mon récit post-apo, dont j’ai dit hier à Laurence que j’allais reprendre le manuscrit : de la poussière. Je dois y revenir en n’ayant pas peur de me salir les mains ; je dois y revenir en me mettant tout entier au service du texte, des personnages, m’oublier au profit du récit, prêt à verser pour lui sang et eau.


    Objective, external truth (admittedly unatteinable) is the standard by which we are to be redeemed, and not by what’s inside. Any attempt at wholeness will require humility in the face of the real.3 — Tim Carpenter


    Ceci, qu’écrit Tim Carpenter, vaut pour la photographie aussi bien que pour l’écriture.

    Je dois revenir au texte en poète.


    9 décembre 2025 :

    Reprise ce matin du manuscrit. Je crois en ce livre, la meilleure chose, peut-être, que j’ai écrite. Ce n’est pas un roman postapocalyptique, pas plus que La route de McCarthy pouvait l’être. C’est un cri d’amour à l’art, à la littérature, seuls à même de sauver le monde — de nous sauver de nous-mêmes.

    Je crois en ce texte. Très immodestement, je le crois bon, je crois que c’est un livre qui peut compter. Peut-être même, de ceux qui font un succès de librairie !


    11 décembre 2025 :

    J’avance dans la relecture du manuscrit. J’en ai terminé avec la première partie. Quelques modifications à la marge, mais l’ensemble se tient bien : j’ai ressenti un plaisir de lecteur au cours de ce travail, ce qui est sans doute bon signe. Il manquait un élément pour expliquer la soudaine disparition d’un des personnages, et je crois avoir réussi à résoudre le problème, en glissant dans le livre qu’emporte B. une lettre d’adieu, dont je suis assez fier, écrite pratiquement d’un seul trait.


    12 décembre 2025 :

    Mes voyages, mes souvenirs d’enfant, tout se colore l’un de l’autre, se met bout à bout, danse avec de prodigieux flamboiements et monte en spirale — Gustave Flaubert (lettre à Louise Colet, le 3 mars 1852)


    Je sais l’ambition qui m’anime. Je connais la valeur de mon écriture. Et je crois en mes projets. Je dois lutter pied à pied contre moi-même, et ne pas laisser le doute et le découragement s’installer.


    13 décembre 2025 :

    « … ma peau est devenue surface à écrire… » note Françoise Renaud dans son carnet de murmures, qui témoigne de son emménagement en terres limousines.

    Je n’ai pas déménagé de lieu, mais j’ai déménagé de corps. Celui que j’habite désormais est plus rugueux et fragile en même temps. Chaque jour, j’arpente les limites de ce nouveau territoire. Et j’apprends à l’aimer.

    Lisant les premières pages du beau livre de Françoise, je réalise que cet autre livre que je porte est déjà écrit4. Tout est déjà là, les mots ont été posés, qui m’attendent dans un fichier de mon ordinateur. Il n’y a plus à écrire : il y a à trouver un chemin, un agencement, et à donner un sens à tout cela.



    1. Les tentacules angoissés et avides de l’ego ↩︎
    2. Le fait est que les matériaux dont dispose l’auteur de fiction sont les plus humbles qui soient. La fiction traite de tout ce qui est humain, et nous sommes faits de poussière. Si vous méprisez l’idée de vous salir, alors vous ne devriez pas essayer d’écrire de la fiction. Ce n’est pas un travail assez prestigieux pour vous. ↩︎
    3. La vérité objective et externe (certes inaccessible) est la norme selon laquelle nous devons être rachetés, et non par ce qui est à l’intérieur. Toute tentative d’atteindre la plénitude exigera de l’humilité face à la réalité. ↩︎
    4. Il ne s’agit pas d’un roman cette fois, mais d’un récit, dont ma newsletter s’est fait l’écho tout au long de l’année 2025. ↩︎